dimanche, 23 juillet, 2017
À la découverte de Jérôme et Jean Tharaud
Jérôme (à gauche) et Jean Tharaud

À la découverte de Jérôme et Jean Tharaud

07024-preuve par deuxMichel Leymarie, auteur de « La preuve par deux – Jérôme et Jean Tharaud » (1), a entrepris un travail qui mérite d’être salué à plusieurs égards. Premièrement parce qu’il ne manque pas de faire honneur à quelques critères élémentaires qui font un historien sérieux et un livre crédible : rigueur des recherches, relatif recul intellectuel, sources nombreuses et recoupées et énergie semblablement déployée d’un bout à l’autre du récit. Ensuite, parce qu’en proposant une biographie des frères Tharaud, l’auteur comble un vide qu’avaient laissé jusque-là l’ensemble de la recherche universitaire et historique, sur deux écrivains dont l’importance pendant plusieurs décennies d’activité littéraire fut pourtant essentielle.

Jérôme et Jean Tharaud

Jérôme naît le 18 mai 1874, Jean le 9 mai 1877, à Saint-Junien, département de la Haute-Vienne. Leurs véritables prénoms (respectivement Ernest et Charles) furent occultés par ceux que leur avait attribués, en son temps, leur ami Charles Péguy. Les Tharaud constituent un cas à part dans le monde des lettres, monde qu’ils occupent depuis leurs premières publications chez Péguy à la fin des années 1890, jusqu’à leur disparition, au début des années 50. S’ils sont aujourd’hui totalement oubliés du grand public, à peine connu de quelques hommes de lettres et jamais cités par eux, les deux frères ont pourtant été des auteurs à succès, parmi les plus gros vendeurs de leur temps et les mieux payés. Ils ont approché de près Péguy (2), Déroulède (3), Barrès (4), Lyautey, et ont livré sur eux des souvenirs de premier ordre ; des souvenirs de témoins de première loge. Doués de talents littéraires reconnus par tous, y compris leurs adversaires, Jérôme et Jean Tharaud, comme quiconque traverse cinquante ans de vie culturelle dans un pays où la culture et la politique sont toujours intimement liées, ont connu galères, difficultés, âge d’or, fortune, amis,  déconvenues, ennemis, polémique et, finalement, une sorte de déclin dans les dernières années de leurs vies. Sic transit gloria mundi.

Une œuvre datée ?

Observateurs de leur époque, les deux frères ont principalement écrits sur des sujets, des thématiques et des phénomènes inscrits dans leur temps. Si leurs livres de souvenirs sur quelques unes des grandes figures historiques, citées plus haut, constituent un témoignage qui survit aux années, une grosse partie du reste de leur œuvre, notamment la question de l’œuvre coloniale de la France, des relations avec le voisin germanique hostile ou sur le traitements des communautés juives d’Europe et d’ailleurs, forment au contraire un ensemble dont la nature est refusée par les mœurs politiques d’aujourd’hui. Ils ne sont pourtant pas les seuls dont les textes commentent une actualité circonscrite dans le temps ; d’ailleurs l’immortalité d’un écrivain est moins dépendante de la qualité de sa plume que de la volonté, par les générations suivantes, d’en admettre le génie. Les livres de Zola sur la condition ouvrière, s’ils furent d’actualité au moment de leur rédaction, ne le sont plus aujourd’hui qu’à titre de document historique et littéraire. On présume traditionnellement qu’un écrivain, en plus d’être l’œil de son époque, est un artiste et que l’art, même défait de son contexte, continue d’avoir un intérêt par la suite. A ce titre, Germinal est toujours en bonne place dans les librairies, quand les livres des frères Tharaud n’y sont plus depuis longtemps. La réalité est qu’au premier ordre des considérations qui décident de la postérité d’un auteur, il y a l’appréciation que l’on porte sur ses opinions politiques. Réputés nationalistes, antisémites, colonialistes ; et ayant eu, au compte de leurs adversaires, des gens qui jouissent aujourd’hui des meilleures grâces dans la mythologie républicaine (Mauriac et Blum, par exemple), le duo n’avait effectivement aucune chance d’être repêché.

Sur la page Wikipedia qui leur est consacrée, on lit avec un certain étonnement : « Leur œuvre, est marquée par un esprit de conformisme aux valeurs du temps et par le racisme de l’époque qui n’exclut pas l’antisémitisme ainsi que la célébration du colonialisme. » L’observation est juste, mais incomplète, car il faudrait ajouter que s’il était dans les mœurs de leur temps de célébrer le colonialisme et de véhiculer des présupposés antisémites, il est clairement dans leurs mœurs du nôtre d’en prononcer la condamnation. Comme il faudrait ajouter qu’ils ne furent certes pas les seuls dont la plume fût ainsi liée aux valeurs du temps, valeurs aujourd’hui rejetées par l’intégralité du gotha culturel français ; lequel souffrant d’ailleurs autant, sinon plus encore, de la même tendance à inscrire son œuvre dans le champ balisé d’un univers idéologique.

L’ouvrage de Michel Leymarie, s’il s’évertue autant que possible à tenir les frères Tharaud pour des objets de leur époque, avec tout ce que cela implique de mettre comme retenue dans le jugement moral que l’on émet soixante-ans après leurs morts, ne brosse cependant pas un panorama entièrement soustrait au confort de convenir à la facilité du jugement politique. Mais ne feignons pas d’ignorer qu’il est indispensable, pour l’historien d’aujourd’hui, de montrer des gages – à plus forte raison lorsqu’il travaille sur des personnages ou des mouvements sulfureux – à ceux qui, s’ils n’en voyaient pas la couleur, concluraient vite à la complaisance du chercheur ; et l’on sait combien cela peut coûter d’être associé au Diable. Leymarie parvient tout de même à produire un travail serein, apaisé, honnête ; un travail d’historien tel qu’on peut le pratiquer dans les limites exigües d’aujourd’hui.

Bibliographie de Jérôme Tharaud sur le site de l’Académie française.

(1) La preuve par deux, Jérôme et Jean Tharaud. Michel Leymarie, CNRS Éditions, Paris, 2014.

(2) Notre cher Péguy, Jérome et Jean Tharaud, 1926.

(3) Déroulède, 1909, La mort de Déroulède, 1914, puis réunis sous le titre « La vie et la mort de Déroulède », Plon, Paris.

(4) Mes années chez Barrès, Jérôme et Jean Tharaud, 1928, Paris, Plon.

A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.

2 commentaires

  1. Magnifique livre des Frères Tharaud : « La Fête arabe » de 1912. Ecrit dans un style d’allure classique, d’une forme serré. A l’époque, on appelait cela des écrivains « de race » ; aujourd’hui peut-on en dire autant ?

    Clairement marqué par le colonialisme, mais l’époque est comme cela (c’est comme si nous, nous devrions préciser que nous sommes marqués par la télévision, Internet et l’influence américaine sur notre culture).

    Dans mon souvenir, de plus, les frères Tharaud sont tout sauf des racistes primaires, ils ont un grand respect pour la vie des indigènes, des Arabes-berbères en général, en tout cas dans le livre suscité que j’ai lu.

    Des écrivains à redécouvrir, cela ne fait pas l’ombre d’un doute !

  2. Le jugement après coup des « valeurs de l’époque » est une idiotie.
    Il faut prendre dans le contexte de l’époque.

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