Éric Guéguen : « La philosophie politique est la clé de compréhension de l’histoire ! »

Éric Guéguen : « La philosophie politique est la clé de compréhension de l’histoire ! »

Entretien avec Éric Guéguen, philosophe et auteur du livre « Le Miroir des peuples » aux éditions Perspectives Libres. Depuis septembre 2015, il présente, en partenariat avec le Bréviaire des patriotes, la série vidéo Politeia, consacrée à la philosophie politique.

CL : Tu présentes depuis 2015, en partenariat avec le Bréviaire des patriotes, l’émission « Politeia ». Il s’agit là de ce qu’on pourrait appeler ton domaine d’expertise. Qu’est-ce qui t’a conduit à te spécialiser dans la philosophie politique, et en quoi cette matière a à nous apprendre aujourd’hui ?

EG : Je suis venu à la philosophie politique de fil en aiguille. Il y a une douzaine d’années, je me suis pris soudainement de passion pour l’histoire. J’ai commencé à lire, ce qui était un effort auquel je n’étais pas habitué. Et plus je lisais, plus j’avais envie de « prendre de la hauteur », d’avoir accès à une vision globale des mouvements de l’histoire, autrement dit de sa dimension politique. J’ai alors considéré l’histoire comme l’outil indispensable de la philosophie politique, et inversement la philosophie politique comme la clé de compréhension de l’histoire.

Donc, pour répondre à ta question, je dirais que la philosophie politique permet de porter le regard à la fois le plus profond et le plus étendu sur notre condition politique. Et à notre époque, ce n’est pas un luxe !

CL : Quel bilan tires-tu de ton expérience avec tes chroniques vidéo sur YouTube ?

EG : Je reste assez perplexe. Je partais avec l’idée qu’il était très difficile de faire ce que je qualifierais de « déconstruction idéologique » sur YouTube. Mais j’étais loin du compte. Les gens ont du mal à se frotter à ce qu’ils ne connaissent pas et les oblige à effectuer des recherches supplémentaires par eux-mêmes. Dans leur majorité, j’ai l’impression qu’ils veulent une compréhension « clé-en-main ». Or, sur des sujets complexes et en mouvement constant, ça n’est pas possible.

Par ailleurs, notre capacité d’attention à tous s’est considérablement restreinte ces quinze dernières années. La faute, notamment, à l’afflux de sollicitations culturelles plus divertissantes. Par conséquent – et les statistiques YouTube sont là pour le prouver – dix minutes d’attention devant un écran, c’est déjà, bien souvent, trop demander. Néanmoins, c’est un outil formidable et malgré tout le travail que ça demande seul dans son coin, je ne regretterai jamais de m’être lancé dans cette aventure… sur ton conseil entre autres, rappelons-le. Cerise sur le gâteau : certains messages ou témoignages reçus en marge de ces petites émissions font vraiment chaud au cœur (ils ou elles se reconnaîtront).

CL : A l’heure où les jeunes générations (mais pas que) sont de plus en plus absorbées par les écrans, ton émission vidéo est-elle aussi un moyen de rediriger les gens vers la lecture ?

EG : Parfait enchaînement, Monsieur Lannes ! Oui, tu as raison. Les messages dont je parlais à l’instant se focalisent bien souvent sur les lectures auxquelles mes vidéos peuvent inviter, et j’irais même jusqu’à dire sur les vocations qu’elles suscitent. Il y a quinze jours, j’ai déjeuné avec un jeune chef d’entreprise français qui vit et travaille à Shanghai. Il était de passage sur Paris pour les fêtes de fin d’année et voulait me rencontrer après avoir vu mes vidéos (il me semble qu’il a rencontré Pierre Yves Rougeyron également). Ses projets de lecture étaient au cœur de notre échange. C’était très enrichissant et très stimulant pour l’un comme pour l’autre. Et tout ceci grâce à Internet ! On vit une époque somme toute incroyable, dans le pire comme dans le meilleur…

CL : Quel philosophe a le plus inspiré ta formation et correspond le plus à ta pensée ?

EG : Je suis très sensible et redevable aux penseurs qui ont éveillé en moi un intérêt sans cesse croissant pour ce qu’on appelle les Anciens : Platon, Aristote et Thucydide en premier lieu. Je pense notamment à deux lignées parallèles : Leo Strauss et la lecture qu’il fait de Platon au travers de la philosophie d’Al-Farabi, et Michel Villey et la lecture qu’il fait d’Aristote au travers de la philosophie de Thomas d’Aquin. Voilà pour l’essentiel, mais la liste de mes dettes est longue !

CL : Tu as récemment publié une vidéo, la deuxième, de conseils de lecture. Si tu devais demain partir pour un long voyage et ne pouvait emporter qu’un livre, lequel choisirais-tu ?

EG : Le travail que j’entreprends me pousse à n’être spécialiste d’aucun auteur. Je n’ai pas le temps pour cela. Je préfère essayer d’en lire un maximum et d’en faire émerger une réflexion qui me soit propre. Plutôt philosophe que commentateur. Mais il est un auteur fameux qui a ma préférence : c’est Aristote. Si je devais « maîtriser » l’une des nombreuses œuvres de ce dernier, ce serait sans conteste l’Éthique à Nicomaque. Donc si tu avais la gentillesse de me payer ce long et paisible voyage que tu me fais miroiter, je pense que j’emporterais ce livre, et que j’en profiterais pour le relire à tête reposée, loin des contraintes universitaires.

CL : Dans le débat public, particulièrement dans les milieux militants de notre bord, la République a mauvaise presse. La Révolution est perçue comme une cassure, et l’image véhiculée par nos gouvernements de ces dernières décennies n’est pas là pour arranger les choses. Malgré tout, tu sembles rester attaché à cette idée de République, bien qu’il s’agisse d’un terme très large. Pourquoi ?

EG : Précisément parce qu’il s’agit d’un terme très large. Un terme qui ne remonte pas uniquement à ce qu’en ont fait les parlementaires des XIX et XXe siècles. À travers l’étymologie, je suis sensible à l’idée de « chose commune », au fait que nous ne soyons pas uniquement des individus associés par une succession de pactes commerciaux, mais aussi les membres d’une communauté de principes et de valeurs. Le christianisme a longtemps été l’un de ces grands éléments partagés. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. On peut le déplorer mais il faut selon moi l’assumer. C’est là que se situe ma vraie rupture avec une partie – et une partie seulement – de ce que tu appelles « notre bord ».

Car du côté patriote, il y a quand même pas mal de gens à miser sur l’idée de république, à ne pas penser qu’il soit judicieux de revenir à une religion d’État et un régime monarchique, à prendre acte du fait que l’on peut être Français, amoureux de la France sans être blanc de peau, en ayant un prénom exotique, une culture arabo-musulmane, une religion « importée ». Je dis ceci parce que j’en connais personnellement, ils ont mon respect et mon attention.

De manière plus générale, je dirais que je suis favorable à la convergence de toutes les forces vives du pays, de tous ceux pour qui la France est la seule, ou au moins la première référence nationale. Le souci du « commun » est protéiforme, mais il est à mes yeux hautement estimable en soi. On le trouve chez les croyants (Péguy) comme chez les athées ou assimilés (Jaurès), chez les gens « de gauche » (Weil) comme chez les gens « de droite » (Barrès). Et ce point de convergence, cet horizon rassembleur au sein de frontières définies et défendues, c’est ça l’idée de république, quel que soit le type de régime politique mis à son service.

CL : La démocratie est une belle idée. Malgré tout, force est de le constater, elle conduit à de nombreuses dérives. Le système électif, par exemple, a créé une caste d’hommes politiques carriéristes et démagogues essentiellement intéressés par des échéances électorales à court terme. Le suffrage universel, également, pose de nombreuses questions au vu de la volatilité de l’opinion publique. Finalement, les systèmes monarchiques, voire héréditaires, ne sont-ils pas les plus stables ?

miroir des peuplesEG : C’est l’une des idées-forces de mon prochain livre : l’éternel conflit entre les partisans de la justice, donc du mouvement, et les partisans de l’ordre, donc de la fixité. Tu dis que la démocratie conduit à de nombreuses dérives, et je suis parfaitement d’accord là-dessus. Mais ce que l’on appelle « démocratie » de nos jours n’en est pas une, et je ne sais même pas si une « véritable » démocratie (au sens d’un peuple – nombreux et industrieux – réellement au pouvoir) est envisageable. Cela dit, ce régime conduit à toutes ces dérives car il a au moins le mérite de permettre le « mouvement ». Un régime prévu pour être socialement verrouillé, comme pouvait l’être la monarchie, ne craint pas les dérives, par définition, puisqu’il est comme un vaisseau resté au port ne courant aucun risque de se perdre dans la tempête !

Le talent reste à promouvoir en évitant deux écueils : la société figée au travers notamment du principe héréditaire qui ne favorise pas le talent (loin de là) et l’actuelle société « liquide » qui se complaît dans la médiocrité. Le défi est immense.

Quant au suffrage universel et au régime représentatif, j’ai dit tout le mal que j’en pensais dans Le Miroir des peuples (NDLR : ci-joint).

CL : As-tu l’intention d’aller voter en 2017, et si oui, peux-tu nous dire pour qui ?

EG : Je n’irai pas voter. Je n’irai PLUS voter. Je ne crois plus en ce régime politique et j’en ai assez de participer au galvaudage de concepts comme la république ou la démocratie par un geste – le suffrage – qui est à mes yeux bien plus marchand que politique. Je ne crois pas non plus en l’homme ou la femme providentiel(le). Plus qu’un simple coup de force, il nous faut du pérenne. Je pense que nous réviserons tôt ou tard notre manière de faire de la politique, mais qu’il faudra malheureusement en passer par une phase de chaos et de violences à moyen terme. 2017 n’y changera rien.

Je me suis vu reprocher de ne pas voter – et en général c’est pour me convier à voter FN. Le vote FN, j’ai déjà donné, et à une époque où il ne fallait surtout pas le dire sous peine de mort sociale, c’est-à-dire en 2002. J’ai vécu à l’époque des choses dignes de l’Union soviétique et je ne l’oublierai pas. Ça m’a alors rendu le FN sympathique car j’étais plus jeune et j’aimais les causes désespérées, les « seul-contre-tous ». Ce moment de rupture et le référendum de 2005 ont façonné ma conscience politique. Aujourd’hui, le parti de Marine Le Pen n’est plus dans la même logique, ce n’est plus un trublion, mais un parti de pouvoir… avec tous les mauvais côtés que cela engendre. Je respecte les gens qui le soutiennent, mais pour moi il faut à présent penser au-delà des partis. Sans compter que si le FN accède au pouvoir, tu peux être certain que des milliers de petits résistants à la manque s’ingénieront à rendre le pays ingouvernable dans toutes les administrations. Le ras-le-bol rejaillira sur le gouvernement et la parenthèse populiste se refermera au bout de cinq ans, voire moins.

Le vrai changement, ce n’est décidément pas pour maintenant.

Les deux dernières questions de cet entretien sont réservées aux adhérents. Nous parlons des limites entre philosophie et religion, et aussi du grand retour de l’Identité dans le débat public. Rejoignez-nous !

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A propos de Christopher Lannes

Christopher Lannes
Directeur de publication du Bréviaire des patriotes. Journaliste indépendant TV Libertés, Ojim, Présent.
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