jeudi, 30 mars, 2017
Pourquoi les Français font-ils la gueule ?
« Ruins of Paris », gravure publiée dans The Illustrated London News, 24 juin 1871.

Pourquoi les Français font-ils la gueule ?

J’écoutais il y a peu l’émission « Les Racines du ciel » sur France Culture, présentée par Leili Anvar et Frédéric Lenoir. À la fin de cet épisode consacré au thème « Quand les scientifiques parlent de Dieu », ce dernier a évoqué, au détour d’une chronique, un sujet très intéressant concernant la morosité qui règne en France.

On a tous, dans notre entourage ou sur internet, entendu des expatriés ou des amis de retour de vacances nous marteler à quel point les Américains sont souriants et décomplexés des questions d’argent, les Asiatiques respectueux et serviables, les Suisses heureux et sereins. Alors que, dès le retour en France, dès la sortie de l’aéroport, les visages se crispent et la tension remonte. Ce sentiment est, malheureusement, une réalité bien tangible mais qui trouve plusieurs explications.

Dans sa chronique, Frédéric Lenoir rappelle cet état de fait. En France, aujourd’hui, il est « de bon ton de râler, de se plaindre ». Oui mais pourquoi ? Tout d’abord, le philosophe évoque une piste très intéressante, partagée amplement par votre serviteur : « D’une part nous avons un sentiment de déclin. La France était un grand pays, une grande nation, qui avait un rôle très important dans le monde entier. » Ce sentiment de déclin, aussi bien politique qu’économique, se transforme rapidement en perte de confiance dans l’avenir, en nostalgie et en mélancolie. C’est d’ailleurs l’une des thèses développées par Éric Zemmour dans son livre « Mélancolie française ». Dans cet ouvrage, l’auteur se livre à une analyse de grande échelle et de long terme en s’évertuant à démontrer quand et comment la France a perdu, puis retrouvé, puis perdu à nouveau son rang, sa place, sa grandeur. Ne lui reste désormais qu’une mélancolie douloureuse couplée au sentiment d’être passé à côté de son destin.

Frédéric Lenoir au Salon du Livre de Genève 2013 (wikimedia CC).

Frédéric Lenoir au Salon du Livre de Genève 2013 (Wikimedia CC).

Comme le rappelle Frédéric Lenoir, après les trente glorieuses est aussi venu le temps du contre-coup économique. À présent, nos aînés ont « le sentiment que leurs enfants vont connaître des difficultés qu’ils n’ont pas connu ». La joie n’est-elle pas liée à l’idée de croissance ? Spinoza disait : « la joie c’est le passage d’une moindre à une plus grande perfection », rappelle Lenoir. En résumé, cette régression généralisée crée une tristesse individuelle et collective fichée au plus profond de notre inconscient de peuple.

La deuxième explication que fournit l’écrivain est que « le caractère des français est porté vers la comparaison ». Ce qui entraîne l’envie, la jalousie, les « passions tristes » d’après Spinoza. Racontant ses voyages dans les pays anglo-saxons, Frédéric Lenoir souligne que l’état d’esprit y est tout autre vis à vis de l’argent. La réussite est félicitée et n’a pas à être cachée. Outre le fait qu’une grande part d’hypocrisie entoure cette attitude (qui s’explique plus par une volonté du paraître que de réelle bienveillance), Lenoir oublie de préciser qu’à la différence de la France, traditionnellement catholique, ces pays si décomplexés sont avant tout des pays protestants où le libéralisme fait figure de deuxième religion. Marqués par les enseignements de l’Église, les Français ont appris à être des gens simples et à rejeter l’extravagance et la réussite purement matérielle (faire de l’argent pour faire de l’argent).

Pour conclure, j’ajouterais que, fait étonnant, M. Lenoir n’aborde pas la question du vide spirituel des Français, qui pourtant est pour beaucoup dans cette perte de repères et de foi en l’avenir. S’il évoque bien la piste de la « joie de la bienveillance » issue de la culture bouddhique, il s’agit là de philosophie personnelle, individuelle, et non de retour global à l’identité chrétienne qui a fait les joies et les grandeurs de notre civilisation.

Déracinée, déclassée et surtout dominée, la France ne peut que se morfondre dans la morosité. Noyé dans la mondialisation, dans le consumérisme, attaqué dans son identité, notre pays millénaire est sérieusement malade mais toujours en vie. Pour ne plus « faire la gueule » et sombrer dans la tristesse, il revient aux Français de prendre leur destin en main, aussi bien sur le plan personnel qu’en tant que nation. Partant de cet espoir, cette tristesse collective pourra être perçue certes comme une réalité, mais plus comme une fatalité.

La séquence à écouter à partir de 46’20 :

Adhérer

A propos de Christopher Lannes

Christopher Lannes
Directeur de publication du Bréviaire des patriotes. Journaliste indépendant TV Libertés, Ojim.

3 commentaires

  1. Très bon papier. Il y a un grand sentiment qui peut se traduire en « peut mieux faire » qui est couplé avec l’impuissance ressentie devant le système économique qui ne profite plus au quidam lambda.

    « Lenoir souligne que l’état d’esprit y est tout autre vis à vis de l’argent. La réussite est félicitée et n’a pas à être cachée. »
    On peut faire un lien avec le dernier Entretien avec PYR quand il parle de la richesse :
    « En France comme en Chine on demande à celui qui a réussit, d’avoir une réussite discrète »

  2. Alban

    Papier intéressant.
    Je dirais que nous sommes dans une période d’alternance entre deux modèles culturels, le passé et le futur.
    Dès lors la morosité ou la déprime ambiante s’expliqueraient par une préparation au futur modèle qui est en train de survenir, laissant moins d’énergie aux personnes pour les contraintes sociales dont la joie de vivre.
    Quels sont les éléments de ce modèle? La prise en compte de l’écologie ou le retour de l’identité par exemple.

    Etant donné que les fractures seront plutôt culturelles que politiques, le XXe étant politique par essence, une certaine uniformité culturelle au sein de chaque camp en France sera nécessaire.
    Car il ne faut pas se leurrer, la division fait partie de l’histoire de France.

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