dimanche, 23 juillet, 2017

Grand Paris : ça sent le gaz

Par une douce ironie, la fuite de gaz s’échappant de Rouen jusqu’à une large partie du bassin parisien sonne comme un signe du destin du pourrissement actuel du dossier liant étroitement la Normandie et l’Île-de-France.

Du Grand Paris comme moteur de l’économie française

Lancé en grande pompe par Nicolas Sarkozy à l’automne 2007 à la Cité de l’Architecture, le Grand Paris patine aujourd’hui, victime des balbutiements politiques et des intérêts divergents, croisés parmi une myriade d’acteurs. À l’époque, l’ancien président avait chargé 10 équipes d’architectes, dont les plus célèbres architectes français comme Jean Nouvel, Roland Castro ou encore Christian de Portzamparc, de plancher sur leur projection architecturale et urbaine de la métropole parisienne à l’horizon 2020. L’objet de cette réflexion était poussé par la nécessaire adaptation de la région francilienne aux enjeux du XXIème siècle, marqués par la concurrence féroce exercée par les plus grandes métropoles mondiales. Aux côtés des trois autres villes-monde que sont Londres, New York et Tokyo, toutes basées dans la Triade, c’est-à-dire les zones les plus développées du monde, cette compétition se matérialise par la percée grandissante effectuée par les pays émergents, avec Hong-Kong, Shanghai ou encore São Paulo. En réalité, ces métropoles sont également complémentaires, chacune se spécialisant dans un champ différent, Paris dans la création et la publicité, Londres dans les services financiers.

Aujourd’hui, avec ses 11 millions d’habitants, le quart de la richesse nationale produite, ses 44 millions de touristes annuels – 29 millions à Paris intra-muros –, la région parisienne draine une activité économique imposante à l’échelle française et européenne, tout en gardant intact le fil qui la relie au monde. Elle reste malgré tout en proie aux inégalités les plus fortes, à une délinquance persistante, à des problèmes de saturation dans les transports, qu’ils soient en commun ou individuels, et enfin à un renchérissement du coût du logement. La région capitale voit pour la première fois de son histoire contemporaine sa population augmenter en grande partie du fait des naissances de ses propres habitants – accroissement naturel – alors qu’elle était alimentée jusqu’ici par un afflux de populations constant venu des autres régions françaises – exode rural. Aujourd’hui, marquée par le vieillissement démographique et l’essor des métropoles régionales, comme Lille, Toulouse ou Lyon, une grande partie des franciliens décide de fuir ces tracas quotidiens, propres aux métropoles mondiales, pour privilégier un cadre de vie plus agréable, quand d’autres se retrouvent mis à la périphérie des départements annexes à l’Île-de-France, faute de moyens et désabusés par l’immigration massive qui s’y agglomère.

Du Grand Paris au grand large

Le Grand Paris vu du cielToujours en cours d’appareillage, le paquebot parisien n’a pas encore pris son départ vers le grand large. L’ambition des grands rivages qui doit être la sienne se met doucement en place avec la création par les ports du Havre, de Rouen et de Paris d’un Groupement d’Intérêt Economique, Haropa. Malgré le coup d’arrêt donné au Commissariat général pour le développement de la vallée de la Seine, installé par Sarkozy en avril 2011, et le renvoi de l’ancien maire du Havre, Antoine Rufenacht, le projet piloté par Matignon demeure. Le changement porte surtout sur l’aspect institutionnel avec en ligne de mire l’association plus poussée des trois régions concernées, l’Île-de-France, la Basse Normandie, la Haute Normandie.

Le blocage principal porte sur la question d’une création d’une structure ad hoc de type Great London Authority (GLA). La région Île-de-France, dirigée depuis 1998 par le socialiste Jean-Paul Huchon, ne veut pas entendre parler d’une quelconque structure greffant une grande partie de son territoire, autorité administrative qu’appelle de ses vœux le Maire de Paris, son collègue socialiste Bertrand Delanoë. Les divergences partisanes ne sont donc pas de la partie. Il semble néanmoins que l’on s’achemine vers ce que ne pouvait pas imposer Sarkozy, faute de soutiens politiques parmi les collectivités locales : la constitution d’une instance regroupant l’ensemble des collectivités franciliennes mais qui déploiera ses pouvoirs opérationnels – le logement surtout – exclusivement dans la petite couronne. Déjà le comité Balladur de réforme des collectivités locales prônait une fusion des quatre départements de la petite couronne, reconstituant le périmètre de l’ancienne préfecture de la Seine d’avant 1968. Paris, en effet, étouffe à l’intérieur de son périphérique. À l’image des projets d’aménagement de la Ville, surtout concentrés dans les arrondissements périphériques proches du Boulevard des Maréchaux, elle doit tendre à l’extension de son emprise sur un espace bien plus vaste afin d’enrayer un déclin qui la guette. Ce déclin fait écho au déclin national, sans cesse répété dans les médias par ce que certains appellent « les déclinologues ».

Le sort de Paris et de la France est, en effet, étroitement mêlé. Les élites françaises ont toujours développé ce sentiment entremêlé d’amour-haine vis-à-vis de sa capitale. Marquées par la centralisation singulière du pays, elles ont cherché en même temps à se défaire du bouillonnement révolutionnaire et de guerre civile propre à Paris. Avec la guerre de Cent Ans, les rois ont gouverné le royaume à partir d’autres villes de province, sous la contrainte, puis par choix, avant que Louis XIV décide de transférer le centre de gravité du pouvoir à Versailles. La République, touchée par l’onde de choc de la Commune (1871), étape encore plus aboutie des velléités révolutionnaires parisiennes de 1830 et 1848, a entretenu la même méfiance en gardant la municipalité parisienne sous le joug du pouvoir central. Brassant une population diverse, faite de rencontres des esprits les plus brillants, y ayant résidé, étudié ou travaillé, Paris a souvent été le terreau de l’avant-garde artistique, technique et politique et donc le lieu des évènements faisant basculer le destin national.

Ce n’est donc pas un hasard si ce dilemme entre Paris et la France a été le mieux tranché par le courant politique faisant la synthèse de la monarchie et de la République. En effet, le bonapartisme, avec Napoléon puis Napoléon III qui poursuivra l’oeuvre de son oncle, a résolument tendu son action politique vers la poursuite de ces deux objectifs inextricables : la grandeur de la France et celle de sa capitale sont intimement liées. Des premiers travaux d’embellissement entamés par l’Empereur – la rue de Rivoli, les quais de Seine, la numérotation des immeubles, l’organisation des cimetières et du réseau d’eau notamment – jusqu’aux travaux du baron Haussmann sous le Second Empire, qui constituent le plus grand héritage du patrimoine parisien aujourd’hui visible, Paris a servi de tête de pont aux ambitions nationales de modernisation et de progrès. Renouer avec ces deux piliers centraux de la politique française est le moyen le plus efficace de rendre au pays la grandeur, sans laquelle la France ne peut être la France, comme le dit le général de Gaulle.

« Paris, Rouen, Le Havre, une seule ville dont la Seine est la grande rue. » Napoléon Bonaparte

Le plus gros porte-conteneurs françaisLe destin du pays et celui de sa capitale se retrouve en partie sur la question de la politique maritime. La France, traditionnellement tournée vers la terre, a souvent eu du mal à conjuguer ces deux aspects : maritimes et terrestres. Déjà, Philippe le Bel, anticipant le péril anglais sur les mers, a entamé ce long et sempiternel ouvrage que peineront à former ses successeurs ainsi que les régimes successifs d’après 1789 : donner une flotte digne de ce nom au pays afin de rivaliser avec la puissance maritime naturelle qu’est l’Angleterre. Aujourd’hui, la perfide Albion est secondée par des puissances tout aussi redoutables : parmi les 10 premiers ports mondiaux, 6 sont Chinois et Rotterdam, premier port européen, n’arrive qu’à la dernière place. Donner un port d’envergure à Paris, c’est mettre l’accent sur le nécessaire et incontournable développement maritime national, sachant que la mer tient une place prépondérante dans la globalisation, avec 90% des échanges mondiaux transitant par voie maritime. En intégrant de plus en plus la Normandie à la région parisienne, la France peut réussir à s’intégrer de plus en plus dans cette vaste mise en réseau mondiale, que l’on nomme communément mondialisation.

Aujourd’hui, le projet du Grand Paris Express – métro automatique en rocade – casse la convergence systématique du réseau vers le cœur de Paris qui caractérise les infrastructures actuelles. Ce projet permettra enfin de relier les différentes banlieues parisiennes, les zones économiques dynamiques, appelées pôles de compétitivité, et les pôles multimodaux internationaux que sont ses aéroports. Malgré l’étendu et l’ambition de ce nouveau réseau fixé à 2025, il ne doit souffrir d’aucun retard supplémentaire et être mis en priorité des chantiers nationaux. Avec l’ouverture du canal Seine-Nord, qui fera la jonction entre le bassin parisien et la mégalopole européenne que constitue la zone Rhénane, d’un côté, la modernisation du Grand Port du Havre par la venue d’investissements portuaires, de l’autre, Haropa – groupement du Havre-Rouen-Paris – a atteint la taille européenne, en se hissant à la 4ème place des ports nord-européens. Bien qu’indispensables, ces efforts seraient insuffisants s’ils ne s’accompagnaient pas aussi de la mise à terme de la politique monétaire suicidaire de l’euro fort et de l’ouverture des marchés européens sans contreparties. Selon la formule qui a fonctionné pour l’économie française, de Colbert à de Gaulle en passant par le bond industriel opéré sous le Second Empire : libérer à l’intérieur, protéger à l’extérieur. Cet objectif matérialiste ne doit néanmoins pas cacher le fond idéaliste sous-jacent : que la ville-lumière demeure la plus belle du monde. Et que cette odeur de gaz soit chassée par celle du petit jardin cher à Jacques Dutronc, « qui sentait bon le bassin parisien »…

A propos de Guillaume N.

Guillaume N.
Passionné par le débat d'idées, je m'intéresse à tout ce qui touche à l'Homme en général, et à l'histoire, la politique, Paris et notre douce France, en particulier. Jeune diplômé en économie, j'aspire à faire partager les vertus du bonapartisme: synthèse de la gauche et de la droite, des traditions et de la modernité, vecteur de pragmatisme et du rejet du dogmatisme.
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