mercredi, 26 avril, 2017
Dostoïevski : le nihilisme comme ennemi du genre humain

Dostoïevski : le nihilisme comme ennemi du genre humain

Plus de soixante dix ans avant la publication du célébrissime 1984 de Georges Orwell, Dostoïevski publiait Les Démons, dont le titre nous évoque Pouchkine, qui est très probablement son ouvrage le plus abouti. Spectateur des prémices lointaines de la révolution bolchevique, Dostoïevski livrait, dans une fin de siècle marquée, à l’Est, par la diffusion des idées anticléricales et socialistes révolutionnaires européennes, une vision presque prophétique de l’union des nihilistes de tous bords contre la société traditionnelle. 

« Pour résoudre définitivement la question sociale, il [Chigaliov] propose de partager l’humanité en deux parts inégales. Un dixième obtiendra la liberté absolue et une autorité illimitée sur les neuf autres dixièmes qui devront perdre leur personnalité et devenir en quelque sorte un troupeau ; maintenus dans une soumission sans bornes ils atteindront, en passant par une série de transformations, à l’état d’innocence, quelque chose comme l’Eden primitif, tout en étant astreints au travail. Les mesures préconisées par l’auteur pour dépouiller les neuf dixièmes de l’humanité de leur volonté et les transformer en troupeau au moyen de l’éducation, sont extrêmement remarquables. […]

Il établit l’espionnage. Chez lui, tous les membres de la société s’épient mutuellement et sont tenus de rapporter tout ce qu’ils apprennent. Chacun appartient à tous, et tous appartiennent à chacun. Tous les hommes sont esclaves et égaux dans l’esclavage ; dans les cas extrêmes, on a recours à la calomnie et au meurtre ; mais le principal, c’est que tous soient égaux. Avant tout, on abaisse le niveau de l’instruction, des sciences et des talents. Le niveau élevé n’est accessible qu’aux talents ; donc, pas de talents. […]

La seule chose qu’il manque au monde, c’est l’obéissance. La soif d’instruction est déjà une soif aristocratique. A peine laisse-t-on s’installer la famille et l’amour, que naît aussitôt le désir de propriété. Nous tuerons ce désir : nous développerons l’ivrognerie, la calomnie, la délation ; nous plongerons les hommes dans une débauche inouïe, nous détruirons dans l’œuf tout génie. Tous seront réduits au même dénominateur : égalité absolue. […] Seul le nécessaire est nécessaire, telle doit être dorénavant la devise de l’humanité. Mais il faudra lui accorder de temps en temps quelques convulsions ; et nous, les chefs, nous y pourvoirons. Les esclaves doivent avoir des maîtres. Obéissance complète, dépersonnalisation absolue. »

Fiodor Dostoïevski, Les Démons, 1871

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A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.

2 commentaires

  1. Éric Guéguen

    J’ai lu cette œuvre au mois de juin 2007. C’est assurément l’une de celles qui m’ont éveillé à la réflexion politique.
    Et j’ai lu « 1984 » cinq mois plus tard.
    EG

  2. Deux bars bais

    Merci pour la recension, je le commence de ce pas.

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