lundi, 27 mars, 2017
Leur progressisme ouvre les portes de l’enfer (politique)

Leur progressisme ouvre les portes de l’enfer (politique)

L’activité intellectuelle, politique et philosophique de notre époque promeut à un point tel l’idée de « progrès », c’est-à-dire du changement de l’état d’un élément de culture en un autre état, que la frontière s’est affinée jusqu’à disparaître entre l’idée progressiste comme moyen d’accéder à une condition meilleure et l’idée progressiste comme fin en soi.

Ce n’est plus la poursuite d’un objectif atteignable par un moyen qui conditionne l’action de nos contemporains ; car le moyen est devenu le but. On ne modifie plus pour améliorer, on modifie pour modifier. Animée par un virulent sentiment de supériorité, notre époque s’imagine avoir accédé au degré de conscience et de civilisation qui lui permet d’avoir sur les époques précédentes un jugement définitif dont résulte la volonté qu’elles soient strictement détruites, c’est-à-dire remplacées par un nouveau monde. Pareil protocole intellectuel interdit de considérer que les époques antérieures puissent nous léguer des éléments positifs de culture. Dès lors, les efforts de nos dirigeants, au lieu de se vouer à organiser un avenir meilleur, travaillent seulement à faire du présent l’antithèse du passé. Comment ne pas voir que cette volonté frénétique d’occuper le présent révèle notre incapacité à organiser l’avenir ?

L’élévation de l’idée progressiste à ce niveau de religiosité (nous voulons dire : ce niveau de sacré, d’intouchable, d’indépassable) n’est pas sans impliquer certaines des principales conséquences qui sont inhérentes à l’excessivité ; conséquences dont nous sommes à la fois mieux protégés et plus aptes à prévoir les effets lorsque notre sagesse nous fait procéder avec plus de tempérance. Le progressisme total, parce qu’il fait table rase du passé, rompt les éléments de stabilité culturelle et sociale ; ces éléments qui sont une double garantie : garantie donnée aux peuples qu’ils ne vivent pas sur des sables mouvants mais au sein de constructions qui leur assurent la solidité dans la continuité, et la continuité dans la solidité ; et garantie que les hommes et les peuples, inscrits dans un cadre pérenne et stable, y trouvent et y puisent les éléments de culture constitutifs d’une identité et réalisateurs d’une crédibilité aux yeux de l’Histoire.

Les promoteurs du Monde moderne prétendent qu’avoir la satisfaction d’être un héritier condamne la culture à ne jamais se mouvoir, à ne jamais évoluer, à ne jamais progresser, c’est-à-dire à se pétrifier, se scléroser ; et de trouver dans ces états la substance politique qui, d’après eux, fait stagner, voire régresser, l’Humanité elle-même. Cette conclusion, au lieu d’émerger d’un postulat neutre et d’en résulter, vient en fait renforcer par une démonstration, dont l’incomplétude est voulue, l’opinion partisane qui a servi de postulat. L’analyse, dès lors, est partielle. Pour démontrer la nécessité de ce progressisme total, ses promoteurs évoquent ses seuls aspects positifs – qui restent subjectifs quoi qu’il en soit – et taisent que leur projet politique est également porteur de conséquences graves. Parmi celles-ci, une attitude, l’aventurisme, et l’incertitude des perspectives qu’il crée.

L’Aventurisme existe en politique. C’est l’état psychologique dans lequel nous trouvons la force de prendre des risques sans considération de leurs conséquences éventuelles. Les périodes révolutionnaires ou révoltées justifient cet aventurisme par des impératifs d’ordre supérieur qui font penser, schématiquement, que la condition des hommes est à ce point déplorable que la perpétuation de cet état sera toujours plus insoutenable que tout ce qu’est susceptible d’engendrer notre aventurisme. Nos contemporains commettent l’erreur de croire qu’est révolutionnaire une transition qui s’opère dans le sang et la violence ; ayant pour appuyer cette conviction l’exemple acméen de la Révolution française et sa guillotine. Or, le nihilisme de notre époque, qui efface les traces de culture passée par décrets, lois, programmes scolaires et activisme politico-associatif et médiatique témoigne de la possibilité de faire une révolution, c’est-à-dire de remplacer un monde par un autre, sans le brouhaha des pleurs dans la rue, des cris de terreur, des incendies et des flaques de sang. Cette véritable révolution, sourde, lente et diaboliquement efficace, peut bien faire l’économie des violences qui sont inséparables des révolutions dont l’action est circonscrite dans une séquence beaucoup plus courte, elle n’empêche pas pour autant d’ouvrir possiblement les portes de l’enfer politique.

Qu’est-ce que « l’enfer politique » ?

Qu’entendons-nous par « ouvrir les portes de l’enfer politique » ? Un dicton plein de sagesse dit que l’on sait ce que l’on perd, jamais ce que l’on trouve. L’aventurisme politique, la soif de modifier pour modifier, en brisant ce que nous avons appelés plus haut « la solidité dans la continuité et la continuité dans la solidité », ouvrent des champs nouveaux et incertains et obligent les hommes à devoir reconsidérer entièrement leur rapport au monde et aux autres en fonction de la nouvelle donne, à changer leur paramétrage paradigmatique et, hélas, en réinitialisant semblablement l’homme social nous rendons possible – ce qui ne veut pas dire obligatoire – qu’il se laisse entraîner dans des aventures bancales et dangereuses. Les dernières décennies ne manquent pas d’exemples en la matière.

Il y a dans la tradition l’assurance d’une stabilité, une sagesse garantie par le sentiment d’être quelqu’un, d’avoir une place, un rôle et une fonction. Les siècles donnent une consistance et une assise. N’ayons pas la folie de nous en priver.

Jonathan Sturel

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A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.

Un commentaire

  1. Éric Guéguen

    Si nos modernistes n’ont aucun scrupule à négliger ce qui les a précédés, ils en ont quelques-uns tout de même à l’égard de ce qui leur survivra. Et là, sur ce point, ils éprouvent leur porte-à-faux, car autant l’on peut demeurer « chronocentré » et sourd à toute dette concernant le passé, autant vis-à-vis des générations à venir le devoir qui nous incombe et le besoin de continuité temporelle ne font pas de doute.
    Il est d’ailleurs assez piquant de constater que ce sont ceux qui chient le plus sur le passé – les Verts – qui aimeraient se montrer les meilleurs garants de l’avenir. Comme il est amusant de voir que les mêmes, soucieux de préserver la « nature », nient catégoriquement les déterminismes qui en sont issus.
    C’est à l’absence de cohérence que l’on mesure le degré d’inutilité d’une mouvance politique.

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