vendredi, 26 mai, 2017
Lettre à mon amie Léa
Crédits : Wikimedia CC

Lettre à mon amie Léa

À Paris, le 31 août,

Salut à toi chère Léa, 

L’heure où j’écris ces lignes détermine les raisons qui me poussent à écrire cette lettre, en plus du souvenir de notre désormais ancienne relation universitaire. Si tu as suivi comme moi le flux d’images des derniers mois, la vaste campagne de promotion du produit « intervention en Syrie » vendu à des opinions publiques lassées par d’autres maux, l’heure s’avance où la guerre frappera de nouveau non loin de ton pays millénaire au symbole lui aussi millénaire, le pays du Cèdre.

Les forces impériales, d’abord nourries sur place par les pays du Golfe, puis maintenant suppléées par les États-Unis, Israël, le Royaume-Uni et, malheureusement, la France, ont décidé d’intervenir en Syrie pour chasser du pouvoir Bachar El-Assad. Le bon sens, la clairvoyance et l’indépendance du Quai d’Orsay, héritage du général de Gaulle, ont définitivement quitté la maison France… et sont sur le point de mettre à feu et à sang un des pays qui, avec le Liban, était sous sa protection au sortir de la 1ère guerre mondiale, après que la France eut pris la place de l’empire ottoman déchu. Une nouvelle fois, le Liban va voir ses portes trembler sous les coups d’une puissance étrangère. Mais ce coup-ci sera porté par son ancien protecteur et ami.

Toi résidant dans un des pays du Golfe, moi en France, sommes les spectateurs désolés de cet indigent spectacle impliquant entre autres nos 2 pays résidents. Ce spectacle macabre met en scène une manipulation à grande échelle. De la même manière que l’ont été celles en Afghanistan, en Irak et en Libye. Nos deux pays résidents sont bien différents: l’un a une histoire très ancienne, l’autre une histoire récente. L’un est un pays laïc au messianisme droit-de-l’hommiste, l’autre est un pays musulman aux relents fanatiques et au messianisme islamiste. Pris au piège par les fauteurs de guerre, ayant chacun leurs motivations propres –géopolitique, économique, religieux– nous sommes tout deux dans l’attentisme navrés et sommes forcés de constater que l’émotionnel a une nouvelle fois gagné les politiques au détriment du rationnel; que les gouvernements occidentaux se permettent de bien aventureuses opérations contre lesquels ils ont choisi d’évacuer les multiples retentissements négatifs sur la région. Sur le Liban particulièrement.

Ce n’est pas faute d’avoir déjà traversé de nombreuses et terribles secousses au cours des 40 dernières années… d’avoir connu une guerre civile de 25 années, cristallisée par les multiples communautés qui le composent. Dire que ce pays était appelé à un moment «la Suisse du Moyen-Orient»… Le Liban va de nouveau se trouver encombré par son voisin syrien alors que ces dernières années la réconciliation nationale entre catholiques et musulmans à la tête du pays avait auguré enfin une période de paix mutuelle avec la Syrie, qui s’était enfin retiré du territoire, amorçant des rapports diplomatiques normaux. Cet épisode de dépassement des clivages confessionnels n’aura été qu’une parenthèse entre deux périodes cruelles faites de feu et de sang. Vois-tu, les forces impériales sionistes n’aiment pas voir une nation soudée contre leurs intérêts, puisqu’ils prospèrent sur le dos des divisions, sur le dos de chaque attentat-suicide et de chaque conflit inter-ethnique ou inter-religieux.  

J’ose espérer que le Liban saura trouver la voie d’une résistance salutaire face à ce nouveau péril en marche, comme il a su le trouver face à son voisin israélien, notamment lors de la guerre de 2006. 

La bêtise d’une telle intervention se reflète dans le peu de soutien recueilli, aussi bien par les opinions publiques européennes que par le retrait raisonnable des Parlements britanniques, du gouvernement canadien, du gouvernement allemand et de 9 autres pays membres de l’OTAN. Seul subsiste Hollande qui, malgré toutes les controverses liées à l’attribution du gaz sarin, conserve ses relents digne de Georges W.Bush et est prêt à aller guerroyer en ces contrées lointaines pour compenser le manque total d’autorité qu’il affirme dans l’Hexagone. Ironie du sort, ma double nationalité franco-américaine va trouver son écho dans l’alliance en préparation des deux faucons… Sûr que la Russie ne se laissera pas démonter si facilement, promettant de s’en prendre à l’Arabie Saoudite en cas d’attaque, alors que de leur côté, l’Iran promet un nouveau Vietnam aux américains s’ils ont le malheur de s’avancer plus avant dans l’engrenage…

Alors, l’entrée dans la 3ème guerre mondiale, près de 100 ans après la 1ère, autrement dit la fin du monde est-elle possible ? Est-ce possible que l’on juxtapose d’autres massacres à ceux déjà nombreux dans cette région du monde ? Est-ce possible que l’Humanité « fasse mieux » au XXIe siècle que ce qu’elle a déjà produit en crimes de masse au XXe ? Est-ce possible que la France retrouve un jour son indépendance et renoue avec sa politique traditionnelle pro-arabe au Proche-Orient, initiatrice de projets de coopération en Méditerranée ?… 

On ne prétendra pas répondre à ces questions qui nous dépassent, mais tentons au moins d’aller à contre-courant des antagonismes qui se dressent sans cesse entre Occident et Orient. Tentons déjà de donner le bon exemple à travers l’entretien mutuel de notre amitié encore naissante, ce pont entre deux mondes, le monde chrétien et le monde musulman qui doivent faire leur possible pour esquiver le plus grand écueil du XXIe siècle tendu par les néo-conservateurs américains: le choc des civilisations. 

Mes amitiés. 

Guillaume N.

A propos de Guillaume N.

Guillaume N.
Passionné par le débat d'idées, je m'intéresse à tout ce qui touche à l'Homme en général, et à l'histoire, la politique, Paris et notre douce France, en particulier. Jeune diplômé en économie, j'aspire à faire partager les vertus du bonapartisme: synthèse de la gauche et de la droite, des traditions et de la modernité, vecteur de pragmatisme et du rejet du dogmatisme.
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