vendredi, 22 septembre, 2017
Péguy et la puissance de l’argent (II) – Le triomphe de l’intérêt bourgeois

Péguy et la puissance de l’argent (II) – Le triomphe de l’intérêt bourgeois

« Aucun homme ne peut servir deux maîtres : ou bien il détestera l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent. » Évangile selon Saint Matthieu (Mt 6, 24-34)

Péguy, entre autres marqué par sa lecture du roman réaliste De Jean Coste d’Antonin Lavergne , approfondit son être religieux alors que la maladie le ronge (1906-1911). Il constate à quel point le monde moderne éloigne de la « petite vie », par le scientisme et le capitalisme qui ne cesse d’accumuler. C’est dans ce contexte que finit par paraître, en 1913, L’Argent, consécration de cette prise de conscience profonde.

Que dire de L’Argent ? En quoi cet essai apporte-t-il une pierre à l’édifice de la pensée économique ? Ayant été sculpté à une heure particulière, celle de l’avènement du monde moderne, semblable, matériellement tout autant, à la notre, Péguy est un témoin privilégié.

Nous parlerons tout d’abord de sa fine analyse de l’économie capitaliste, poursuivrons par l’avènement du monde moderne.

I) L’économie capitaliste

1) L’oppression économique

En terme d’Économie proprement dite, Péguy observe la hausse inexorable des inégalités sociales, à l’heure même où l’on vend sans faiblir l’égalité comme objectif politique national. Il parle « d’étranglement économique » et de « strangulation scientifique froide, rectangulaire, régulière propre […] ». Ne s’attachant pas seulement au salaire lui-même, l’essayiste observe la qualité de vie des Français : « Les salaires étaient d’une bassesse dont on a pas idée. Et pourtant tout le monde bouffait. Il y avait dans les plus humbles maisons une sorte d’aisance dont on a perdu le souvenir. […] On pouvait élever des enfants. »

En parallèle, l’aristocratie achève son existence au profit d’une bourgeoisie d’argent, dont le règne tant culturel que social est incontestable. Le Paris moderne est dépeint comme deux classes qui ne se regardent pas, n’ont rien à se dire, où l’argent roule pour le plaisir et se détourne du travail. Le capitalisme adule profondément le consommateur au détriment du producteur. Pour Péguy, seul l’argent des gens du monde est « déshonorant » : ce n’est pas le cas du pain quotidien.

Mais Péguy va plus loin : il développe la trouvaille extraordinaire du système moderne. La pauvreté était jadis un refuge – « un asile » – au sein duquel l’homme ne pouvait, en l’absence de risques entrepris, de mauvais comportements, sombrer dans la misère. Pour la première fois dans l’Histoire, ce n’est plus le cas : le lien sacré entre l’homme et la pauvreté, somme toute vertueuse, se brise avec les temps modernes au profit de la misère de masse. Le monde entier est finances. La sécurité même de l’existence n’est plus, rend l’homme vivant de ses mains plus corvéable que jamais, simple coût dans un calcul capitaliste. Semblant reprendre une métaphore de Marx, on trouve chez Péguy dans Deuxième Élégie XXX l’humanité « libre de travailler » pensée comme une « matière putain » (II, 960), débauchée en réalité par la marchandisation du travail, caractéristique du capitalisme.

2) La perte des identités

Portrait de Charles Péguy par Jean-Pierre Laurens.

Portrait de Charles Péguy par Jean-Pierre Laurens.

Au-delà de la misère financière, l’auteur se concentre sur un rapport de l’Homme au travail qui a disparu, un appétit pour l’ouvrage bien fait qui disparaît. Il est assuré que la rémunération à l’heure, caractéristique du salariat, n’a pas aidé à freiner ce processus.

La pathologie « orléaniste » moderne a purement ôté le bonheur des chantiers et des usines. « De mon temps tout le monde chantait (excepté moi, mais j’étais indigne de ce temps là). Dans la plupart des corps de métier on chantait. Aujourd’hui on renâcle. » Le travail semble aliéné, corrompu. Et comme il l’affirmait dans Notre Jeunesse, « tout est perdu […] quand on a perdu le sens et le goût du travail. » Comme toute réalité en crise, il convient de définir la chose par ce qu’elle n’est plus: la société n’est plus laborieuse, n’est plus vertueuse.

Et c’est pourtant bien cette race qui a construit de ses mains des bâtisses irréprochables, si honorée, si fière de ses ouvrages, qui a perdu son être. Le travailleur n’agissait ni pour la rétribution, ni pour autrui, mais bien pour sa quiétude personnelle. On répudiait communément le travail mal exécuté, dont « l’idée ne venait même pas ». Poursuivant cette éthique populaire, le rythme du travail avait quelque chose de numineux. C’était un rite, « une prière », une procession véritable. La prière comme « la seule révolte qui tienne debout » selon Bernanos (Les Grands Cimetières sous la lune).

De ce respect du travail se prolongeait d’un même respect celui de la famille, du foyer, de l’homme envers autrui. Respect substitué à la valeur bourgeoise de la politesse, politesse du quémandeur. La main laborieuse est devenue main mendiante, main rancunière.

La vertu du pauvre était une morale noble, il en est assuré qu’elle l’était et qu’elle structurait la société. Mais comment comprendre une telle perversion du monde, coupé de cette réalité ? Il faut pour cela s’atteler à observer la superstructure, en son sens marxiste, c’est à dire à l’arsenal philosophique du monde moderne .

II) Le triomphe de l’âge moderne

1) Un basculement

Péguy affirme cette donnée surprenante : « Le monde a moins changé depuis Jésus-Christ qu’il n’a changé depuis trente ans. » Puis, également a son échelle, il témoigne de ces changements : « On peut dire dans le sens le plus rigoureux des termes qu’un enfant élevé dans une ville comme Orléans entre 1873 et 1880 a littéralement touché l’ancienne France, l’ancien peuple, le peuple tout court. »

Mais qu’est-ce qui faisait au juste ce que le nouveau paradigme bourgeois nomme « vielle France » ? Et bien pour l’auteur, ce n’est pas tant l’envers de l’esprit de la République – le disciple de Charles Maurras n’étant à ses yeux « pas pour un atome » homme d’ancienne France – ni même une question de dévotion : « les libres penseurs de ce temps là était plus chrétiens que nos dévots d’aujourd’hui ». En réalité, un homme n’est pas de ses dires, ni de ses faits, mais de son extraction : les révolutionnaires étaient hommes d’Ancien Régime, comme un enfant est avant tout de son père. Il n’est donc en rien contradictoire d’affirmer que les « hussards noirs » républicains, comme les curés, étaient et enseignaient l’ancienne France, paternellement les uns, laïquement les autres.

Le XXe siècle est une rupture, une vie atemporelle, anhistorique, exclue de la chaîne des temps. De là provient l’angoisse : se dire que la progéniture ne vivra plus le temps qui la précède. Quel est donc ce modernisme ? La victoire de la vertu des « gens du monde » sur celle du pauvre.

2) Le bourgeoisisme installé

Cette crise de l’existence est identifiée comme résultante du virus de la bourgeoise. Au point que l’écrivain affirme : « Il n’y a plus de peuple, tout le monde est bourgeois. » Concrètement, une vision du monde usurocratique est au sommet de l’État et s’impose à la société : sa morale est celle de l’intérêt, de la négociation et du calcul ; ses vaches sacrées sont celles de l’individualisme jouisseur et du cosmopolitisme. Elle devient indifférente à l’enracinement et aux solidarités. Tout le reste ne devient qu’épiphénomène. Ce monde perd toute valeur de la limite, y compris la finitude humaine. Et cette perte se retrouve dans l’ensemble des institutions, notamment concernant la politique, l’Église et l’École.

Seul à ses yeux la petite bourgeoisie entrepreneuriale a conservé la vertu des classes ouvrières et rejeté en totalité cette vision du monde. Les paysans, quant à eux, n’ont pas subi une telle attraction et sont restés eux-mêmes.

Jean Jaurès

Jean Jaurès

Le champs politique a été « infecté » par la démagogie et l’indigence du radicalisme. Il a donné aux ouvriers une conception faussée de la Révolution, qui acceptent le travail comme valeur de bourse durant les chantages (grève), par faute des savants et des bourgeois. Péguy dénonce sans faiblir le parti socialiste comme celui de « bourgeois intellectuels », puis le syndicalisme socialiste comme étant imprégné de leurs mœurs, par ses ouvriers contaminés d’orgueil bourgeois. Sont au sommet les mains propres et les mains infécondes. L’auteur n’épargne pas Jaurès, sans doute car il était hier sujet à l’admiration, traité par exemple de « misérable loque ». Figure apprécié de nos jours, il y est observé comme un parvenu, un traître à la cause nationale et ouvrière, par son ouverture à l’Allemagne impériale et son socialisme embourgeoisé ; un traître à la cause dreyfusarde, qui a avili la vérité en monomanie, le combat social en reniements. Force est de constater que les mœurs parlementaires valent bien toutes les foudres de Péguy.

Le modernisme en pointe n’a pas épargné la sphère sacrée, dépouillée du noble esprit de la charité. « La chrétienté n’est plus peuple », écrit-il dans Notre jeunesse, elle « n’est plus socialement qu’une religion de bourgeois, une religion de riches, une espèce de religion supérieure pour classes supérieures de la société ». Et pourtant, remarque-t-il, le monde aspire à être plus religieux que jamais.

Enfin concernant, la sphère de l’éducation, Péguy est contraint de constater la même dynamique du modernisme. Il se souvient du temps, où enfant, on lui eut appris les rudiments du savoir, sous les cris des réactionnaires nommant cela « folies scolaires ». L’on trouve une description passionnée de la beauté des maîtres, écoutés pareillement que les curés, et de ce métier qu’il apparente à celui d’être parent. Puis l’expression d’une extase lors de l’apprentissage du latin, lorsqu’il entre en sixième. Les reproches adressés au modernisme sont ceux de vouloir gouverner les esprits, de dépasser le lire-écrire-compter pour imposer une métaphysique, de proscrire les humanités classiques au seul profit des œuvres modernes. Péguy est un libéral au sens où il se bat pour la liberté, sacrifiée sur l’hôtel de la sainte science nouvelle, de plus en plus rigoriste en son hubris moderniste.

Il est hanté, là est la source primaire de ses cauchemars, par l’idée que le directeur d’école qui l’a initié au latin, aurait pu ne jamais exister, ou bien ne jamais le repêcher.

Conclusion

C’est bien contre un constat holiste, macro-social, que Péguy s’engage par cet écrit. Tout un monde nouveau, ayant été retourné initialement par la bourgeoisie d’argent, est source de son horreur. Son analyse est celle d’un monde où l’argent devient le tenant et l’aboutissement de toute chose. Cette véritable « inversion de l’encastrement », qui sous la plume de Karl Polanyi désigne une économie édictant ses lois au reste des faits sociaux, semble s’achever.

Adulé plus tard par la droite nationale barrésienne, puis encore par le régime de Vichy, Péguy est un authentique homme de gauche, attaché à la tradition, la nation et au travail, à l’univers populaire duquel il provient. Comme Jésus jadis, le travail manuel reçoit sa profonde admiration. Il n’adhérerait certainement nullement à la thèse keynésienne décrite dans Perspectives économiques pour nos petits-enfants, selon laquelle l’oisiveté doit être but de l’existence, une fois les équations économiques défaillantes résolues.

Timbre à l'effigie de Péguy.

Timbre à l’effigie de Péguy.

Comment Marx aurait classé l’iconoclaste Péguy, selon sa discrimination établie dans sa Critique du programme de Gotha ? Il y discernait tour à tour le socialisme bourgeois, le socialisme réactionnaire et le socialisme utopique, ainsi que le socialisme scientifique, voulu par Marx et Engels.

Est-il socialiste bourgeois ? Assurément non. L’achat de la paix sociale ne le ravirait guerre, son combat étant d’une profondeur bien plus grande. Il a même dûment critiqué comme tel le Jauressisme, la République des compromis.

Est-il alors socialiste utopique ? Il l’est au moins en partie. Il s’adonne au genre utopique, fouriériste, dans Marcel, premier dialogue de la cité harmonieuse (1898), dédié à son meilleur ami décédé deux ans auparavant. On y trouve une citoyenneté universaliste, laborieuse, familiale, traditionnelle. Mais, dans cette œuvre même, Péguy digressant sur la cité bourgeoise comme non harmonieuse, semble exercer son combat à une grande échelle, non pas expérimentale. Son œuvre en général, elle, a largement outrepassé les limites de ce genre, s’attelle à décrire et à dénoncer objectivement la réalité palpable et ses dynamiques.

Est-il donc socialiste scientifique ? Non, ou du moins pas sur la ligne marxiste. Il écrit : « Non seulement la lutte de classe n’a aucune valeur socialiste, mais elle n’a même aucun sens qui soit socialiste. Toute guerre est bourgeoise, car la guerre est fondée sur la compétition, sur la rivalité, sur la concurrence ; toute lutte est bourgeoise, et la lutte des classes est bourgeoise comme les autres luttes. Elle est une concession du socialisme à la bourgeoisie, comme les armements d’un peuple pacifique sont, en un sens, une concession faite à ses voisins belliqueux ». Refusant la lutte des classes comme horizon, il lui préfère l’unité mystique : « Quand les hommes se libèrent, quand les esclaves se révoltent, quand les malades guérissent, bien loin qu’ils avancent dans je ne sais quelle unité, ils avancent en variations croissantes.[…] Les ouvriers écrasés de fatigue sont en général beaucoup plus près d’une certaine unité. A mesure que la révolution sociale affranchira l’humanité des servitudes économiques, les hommes éclateront en variétés inattendues. » (Casse-cou !) Par ailleurs, lui qui a pesté contre l’existence d’un sens de l’histoire, le déterminisme, semble peu enclin à être classé comme marxiste.

Serait-il donc socialiste réactionnaire ? C’est sans doute cette appellation qui est la plus adaptée. Il a bel et bien refusé la rupture avec les temps anciens, avec la chrétienté de la France, a pesté contre le monde moderne qui s’installe. Mais là encore, il y a des limites à cette dénomination : Péguy se distingue de Maurras, ne fantasme pas le retour pur et simple aux hiérarchies anciennes, œuvre simplement à la survie du sage esprit des ancêtres dans ce qu’il avait de plus noble. Il ne croit en aucune manière à une révolution qui réfuterait le rôle de la mémoire, à une tabula rasa, imbue d’elle-même. Cette arrogance n’est pas sienne.

Quoi qu’il en soit, son socialisme est assez singulier, mais sans doute plus partagé que ce que ce terme le laisse supposer.

Anthony La Rocca

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Bibliographie sur Charles Péguy

Boeswillwald Marie, Daudin Claire, Rouvière Yves. Comprendre Péguy. Max Milo, 2013. 144p.

Coutel Charles. Petite vie de Charles Péguy. Desclée de Brouwer, 2013. 167p.

Bibliographie de Charles Péguy

Péguy Charles. L’Argent. Équateurs, 1913 (2008). 104p.

Notre patrie. Gallimard,1915. 128 p.

Notre jeunesse. Gallimard, 1910 (1993). 352p.

Marcel, Premier dialogue de la cité harmonieuse. Gallimard, 1898(1973). 208p.

Oeuvres en prose complètes. Gallimard, 1988.

Autres

Bernanos Charles. Les Grands Cimetières sous la lune. Gallimard, 1938 (1971), p. 364

Marx Karl. Critique du programme de Gotha. Éditions sociales, 1875 (1972), 158 p.

Polanyi Karl. La grande transformation. Gallimard. 1944 (1983), 420 p.

Keynes John-Maynard. Perspectives économiques pour nos petits-enfants. Gallimard, 1931, 11p.

Internet

  • Le socialisme de Charles Péguy. Avec Camille Riquier [en ligne], Société Louise Michel, mis à jour le 15 Novembre 2013 [consulté le 30 décembre 2014]. Disponible sur : http://www.societelouisemichel.org/mercredi-4-decembre-le-socialisme-et-peguy/.
  • Coutel Charles, L’argent dans le monde moderne selon Charles Péguy [en ligne], Toiles @ penser, mis à jour 9 Novembre 2009 [consulté le 30 décembre 2014].Disponible sur: http://lapenseeetleshommes.be/pdf/2009-009%20-%20011%20-%20Argent.pdf.

Radiophonie

  • Répliques (2014), Présentation d’ Alain Finkielkraut, contribution de Pierre Manent et Paul Thibault, Paris, France Culture. 06.09.2014, 09:07.

A propos de Anthony La Rocca

Jeune patriote français, étudiant républicain réactionnaire amoureux de notre patrimoine culturel. Je crois que la France a un destin particulier, je refuse qu'elle soit diluée dans le concert des nations. Sur une ligne bonapartiste, je suis favorable à une synthèse entre tradition et progrès, à un État puissant, autonome et bienveillant, représenté par un homme providentiel. Il s'agit tout autant de s'opposer à la xénophilie de nos élites, de sauvegarder une civilisation, de favoriser le progrès social. Je consulte le Bréviaire des patriotes régulièrement.

Un commentaire

  1. Merci pour ce magnifique texte!

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