Faut-il brûler l’art contemporain ? – partie I

Faut-il brûler l’art contemporain ? – partie I

Il y a quelques mois, c’était un « plug anal » géant sur la Place Vendôme à Paris, aujourd’hui c’est un vagin géant stylisé dans le parc du château de Versailles. Les exemples de cet ordre sont légion. L’occasion d’une réflexion sur cet « art contemporain » qui a envahi l’espace public.

Définition. Ce que nous appelons ici « art contemporain » (que nous aurions pu appeler arts contemporains ou « art » contemporain) est d’une manière assez générique l’ensemble des réalisations dont l’idée, la conception et la présentation relèvent d’après leurs concepteurs de la pratique de l’art ; entendu que d’après eux est art tout ce qui, résultant de l’utilisation ou de la transformation de matériaux et de supports divers, justifie son existence par la volonté de transmettre un message de nature éthique, ou philosophique, ou politique, ou civique. 

Définition II. Il existe des praticiens de l’art contemporain qui ne visent pas les objectifs cités ci-avant, ou pas prioritairement. Leur art est le moyen de puiser en eux les ressources de leur sensibilité à la manière d’une quête intérieure pour une meilleure connaissance de soi. Ils appellent cette introspection extériorisée de l’art, parce qu’il faut bien lui donner un nom et parce qu’on appelle généralement et génériquement art tout ce qui résulte dans les faits d’une création.

Création. Anaxagore, philosophe grec, a écrit : «  Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau ». On connaît mieux la phrase du scientifique et philosophe français Antoine Lavoisier (1743-1794) : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Bien qu’un cerveau de chimiste ait proposé cette pensée, elle s’applique tout à fait à la création artistique. La création d’une œuvre n’est jamais que l’utilisation, plus ou moins pertinente selon les qualités de l’artiste, de matériaux existants à qui l’on assigne une fonction différente ou nouvelle. Schématiquement, la Joconde, avant d’être l’œuvre que l’on sait, a été une pièce vierge – résultant elle-même d’une fabrication antérieure à partir de matériaux de base, et de la peinture –dont l’existence elle-même résulte d’une transformation de matériaux de base.

La question qui nous occupe est la suivante : à partir de quel état, et d’après quelles modalités fonctionnelles, peut-on ou doit-on considérer que telle utilisation de tels matériaux, ayant achevé son processus transformatif, donne naissance à une œuvre méritant qu’on la qualifie d’artistique ? Deux réponses principales : en tenant compte de l’intention de créateur ou en évaluant son travail à la lumière de codes et d’exigences formant un ensemble conditionnel au respect duquel la création doit avoir été conformée pour prétendre ensuite à la qualité d’œuvre d’art.

Intention du créateur. La tendance défendue par les promoteurs de l’art contemporain est strictement celle de l’intentionnalité du créateur. Dès lors que ce dernier, et quoi qu’il fasse – c’est-à-dire sans considération de nature, de matériaux, d’inspiration et d’aspiration-, considère que sa démarche est artistique, que ce qu’il fait est de l’art, en somme dès lors qu’il a décidé sa condition d’artiste, il faut le considérer ainsi également.

Intention du créateur II. Lorsque l’on conteste à ce créateur sa qualité d’artiste, et à ses œuvres celles d’œuvres d’art, il répond qu’un schéma englobant impliquant un homme et sa volonté de créer, quoi qu’il crée, est déjà de l’art. Ainsi l’artiste, au lieu de produire une œuvre qui lui est résultant, fait partie de l’œuvre. Dès lors, quand bien même sa création ne répond à aucune exigences de beauté, de rigueur dans la conception et d’implication dans la stricte réalisation, c’est avoir un jugement incomplet que de considérer l’œuvre seule ; l’artiste contemporain considère que son œuvre n’est pas seulement le matériau physique qu’il crée mais, dans un ensemble : l’œuvre en question et le fait qu’elle a germé, en pensées, dans l’esprit d’un homme témoin de son époque. Nous sommes ainsi invités à ne pas considérer une œuvre d’art contemporain dans sa seule déclinaison matérielle mais comme élément d’un tout qui englobe l’artiste. L’artiste fait partie de l’œuvre au lieu d’en être le créateur.

Tandis qu’une œuvre d’art « classique », précisément parce qu’elle répond à des exigences de beauté, de rigueur dans la conception et d’implication dans la stricte réalisation, emporte l’adhésion des sens et des émotions du public sans qu’il faille conditionner son ressenti de la manière évoquée ci-haut.

Codes et exigences formant un ensemble conditionnel au respect duquel la création doit avoir été conformée pour prétendre ensuite à la qualité d’œuvre d’art. Cette condition donne des sueurs froides aux émancipateurs en tous genres. L’idée d’un ensemble conditionnel auquel il faut se conformer leur est insoutenable. Principalement parce qu’ils considèrent qu’une norme est par essence limitatrice et l’art, de leur point de vue, ne doit avoir aucune limite. Ni l’art ni d’ailleurs aucune autre discipline, ni la pensée, ni la morale, ni la liberté. Ils sont conscients et admettent qu’imposer un degré d’exigence dans la pratique d’une discipline rend celle-ci inatteignable pour le commun des mortels ; et à mesure que ce degré s’élève le nombre de ceux qui peuvent prétendre à ce niveau s’amenuise. Par égalitarisme –c’est-à-dire animés par le soucis d’offrir à tout le monde la possibilité de prétendre au statut d’artiste-, ils (les promoteurs de l’art contemporain) ont décidé de nouvelles conditions d’accès, dont la principale, la première et peut-être la seule, relève de l’intention du créateur. Et de la conviction dont on l’a animé que plus aucune entrave n’existait qui pouvait brider ou empêcher sa créativité. Il fut nécessaire, pour cela, de donner à l’art une autre attribution.

Destruction du Beau objectif et naissance de la subjectivité totale I. La philosophie s’interroge depuis toujours sur le Beau et ce qui fait que le Beau est beau, si bien que plusieurs définitions ont été fournies à cet égard. Ici, nous définirons le beau comme suit :

Peut être dit beau un objet dès lors que celui-ci, proposé à l’appréciation d’un groupe humain social, suscite au sein de ce groupe une somme d’opinions convergentes ayant chacune pour postulats que 1) la beauté est rare, 2) que sa rareté se mesure au contraste qu’elle suscite vis-à-vis du reste, 3) qu’il faut des qualités particulières pour retranscrire de la beauté dans un objet, 4) que ces qualités sont particulières précisément parce qu’étant rares elles produisent de la rareté, 5) que la beauté, comme elle suscite un contraste qui participe à la définition de ses contours, comme elle est rare, si ce contraste se dissipe –par exemple dans l’uniformisation- et si, conséquemment, elle se standardise, la beauté cesse d’être la beauté puisqu’elle perd ce qui fait qu’elle est la beauté, 6) que l’objet, sans distinction de la cause politique, philosophique ou morale qu’il est susceptible de servir, produit quoi qu’il en soit sensations d’émerveillement, d’éblouissement et de respect (pour l’œuvre –qui répond à des critères de réalisation rigoureux- et pour l’artiste qui maîtrise cette rigueur), 7) qu’il est possible, pour des raisons de sensibilité esthétique, de préférence chromatique et formelle ou pour une raison autre, que l’objet ne plaise pas à l’œil d’une partie des membres du groupe humain social, sans néanmoins que cela ne leur fasse nier le caractère exceptionnel de l’œuvre ni contester à l’artiste les qualités rares dont il a fait preuve pour sa réalisation.

II. L’introduction, dans le champ appréciatif, du principe de subjectivité totale par les promoteurs de l’art contemporain leur permet d’élargir significativement les « limites » (bien qu’ils soient allergiques à ce mot) de la pratique artistique. Dès lors, l’objet n’a plus besoin d’être beau pour être une œuvre artistique à partir du moment où son créateur lui assigne ce statut et postule que le message est plus important que l’aspect ; que le fond l’emporte sur la forme. En s’affranchissant de la condition du beau, le créateur peut donner à son objet la forme qu’il veut, l’aspect qu’il veut ; il peut bien le concevoir en dix ans ou en dix minutes ; il peut même lui donner un aspect volontairement difforme et laid, il aura toujours, pour expliquer ses choix, l’argument de la subjectivité.

III. Cette approche est encore le meilleur moyen de faire tout et n’importe quoi sans avoir à se justifier de sa nullité, car l’art contemporain, au lieu d’être de l’art, est autre chose qui se fait passer pour de l’art, autre chose que l’on fait en dehors des règles de l’art en prétendant faire « un autre art ». De cette façon, on interdit à quiconque de prétendre que nos œuvres sont laides et ratées puisque pour qu’elles le soient, il faudrait qu’elles aient été produites dans les règles de l’art, ce qui n’est pas le cas.

Elitisme contre élitisme. En prétendant rompre avec l’élitisme, les promoteurs de l’art contemporain n’ont jamais fait que substituer, non à l’élitisme mais à une forme d’élitisme, une autre forme d’élitisme. Là où l’art « classique » n’était pratiqué que par une minorité de génies forts d’un talent supérieur et d’aptitudes réalisatrices leur permettant de créer des œuvres capables d’atteindre le plus grand nombre, l’art contemporain, lui, s’il a permis que le nombre de créateurs explose considérablement, c’est le spectre du public capable de comprendre les étrangetés et autres improbables caprices de ces artistes en roue libre qui s’est considérablement amenuisé. Quel contempteur de l’art contemporain ne s’est jamais vu répondre qu’il ne « comprenait pas » ou qu’il n’avait pas « la sensibilité » (ce qui, converti en langage politique, équivaut à être jugé bourgeois et réactionnaire) ? Il faut donc, pour comprendre toute la subtilité que revêt l’entassement de deux chaises de bois sur un sol maculé d’urine bovine ou l’exposition d’un « plug anal » géant en plein Paris, avoir une sensibilité particulière, une compréhension des différents degrés de lecture du message prétendument introduit par le créateur dont sa création. Le moins que l’on puisse dire est que semblable sensibilité n’est pas la chose la mieux répandue ; faut-il vraiment s’en plaindre ?

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Jonathan Sturel

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A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.

2 commentaires

  1. Un vrai plaisir de lire cet article très bien rédigé, et merci pour ces définitions ô combien utiles à rappeler.

    Hâte de lire la seconde partie.

    Merci !

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  2. «Un artiste qui exagère le vert d’un paysage ou le rouge à lèvre d’une jeune fille est un artiste qui ment, donc son oeuvre n’est pas réussie» (Rodin). Qu’est-ce que le sculpteur essaie de nous faire comprendre? Non pas que les impressionnistes sont des menteurs ou que les irrégularités que produisent la nature sont des erreurs, mais que toute imperfection qui ment en est une. Or seul l’homme peut faire mentir la nature. Les abcd de l’égalité et la théorie du genre participent à cette imposture.

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