vendredi, 26 mai, 2017

Impérialistes, les États-Unis ? Un peu d’histoire…

aigle usa« Les Etats-Unis, s’étant constitués en opposition à l’Empire britannique, seraient par nature anti-impérialistes. » Au regard de l’histoire des Etats-Unis, on s’aperçoit que c’est faux.

 

Quel est le symbole de New York, la ville-phare des Etats-Unis ? Sa plus haute tour depuis l’effondrement des 3 tours du World Trade Center, the EMPIRE State Building. Pourquoi ? parce que le surnom de New York, la plus célèbre ville des Etats-Unis est précisément “the EMPIRE State”. Pourquoi ? Si ce n’est là un symbole flagrant d’impérialisme clairement assumé, je n’en vois pas la raison.

En 1823, le président Monroe définit la doctrine du « non-entanglement », de la non-ingérence des Européens dans les affaires américaines, l’Amérique étant la sphère d’influence réservée aux Etats-Unis, en gage de quoi les Etats-Unis ne feront pas preuve d’ingérence dans les affaires européennes. La diplomatie est alors envisagée sous l’angle de la sphère d’influence régionale, ici continentale, qui s’en tiendrait au seul contient américain.

Mais la guerre des Philippines, en 1898, durant laquelle le mouvement nationaliste est réprimé dans le sang par les troupes étasuniennes, marque un dépassement majeur de la vocation exclusivement américaine des Etats-Unis. Cette guerre pourrait constituer le passage de témoin du Vieux Continent au Nouveau Monde. En effet, les Philippines changent de mains : de l’empire espagnol auquel elles se soumettaient depuis la deuxième moitié du XVIè siècle, elles passent sous domination étasunienne. De libératrices, les troupes étasuniennes deviennent colonisatrices. Le Washington Post titre alors : “le goût de l’empire règne sur nous comme le goût du sang”. C’est la première fois que les Etats-Unis se risquent militairement en-dehors de la sphère d’influence américaine. Cette colonie sera rendue à l’indépendance après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, symboliquement (et quelque peu mesquinement ?) le 4 juillet (jour de la fête nationale aux Etats-Unis) 1946. Une manière de rappeler qui les a rendus indépendants ? Qu’à cela ne tienne, les Philippins choisiront comme fête nationale la date du 12 juin, qui rappelle celle du 12 juin 1898, jour où ils sont devenus indépendants de l’Espagne, grâce entre autres à l’appui des Etats-Unis, allié dont ils ne se doutaient pas encore qu’il se métamorphoserait en ennemi.

L’année suivante, en 1899, le secrétaire d’Etat étasunien, John Hay utilise des notes rédigées par William W. Rockhill, un diplomate alors en poste en Grèce (avant de l’être en Serbie, puis en Roumanie) concernant la Politique de la Porte Ouverte (the Open Door Policy) afin de favoriser une meilleure implantation sur le continent asiatique en défendant les intérêts commerciaux des Etats-Unis en Chine, (une Chine affaiblie et divisée depuis les guerres de l’Opium survenues entre 1839 et 1842, puis entre 1856 et 1860, la deuxième ayant opposé non seulement le Royaume-Uni,qui était déjà l’ennemi quinze ans plus tôt, mais encore la France, avec le soutien actif des Etats-Unis et de la Russie). Une étape supplémentaire est alors franchie. Plutôt que de miser sur un Empire colonial territorial, matériel, supposant une prise en charge des « indigènes » avec la mise en place d’infrastructures matérielles et de services sociaux (écoles, dispensaires, hôpitaux) au moyen d’une administration lourde et coûteuse, comme le font Anglais et Français, les Etats-Unis envisagent la solution économique, plus efficace et moins aisément critiquable : le commerce se fait au nom du libéralisme, donc de la liberté (une « liberté » ici imposée de force à la Chine) des flux de capitaux et de marchandises. Ce moyen est moins coûteux pour celui qui s’implante dans le pays étranger, et rapidement les investisseurs réalisent des profits importants. Mais la Chine considère cette procédure comme un traité inéquitable, dont elle se défera après la Deuxième guerre mondiale.

Le rêve d’une puissance territoriale n’est cependant pas oublié puisqu’en 1901, les Etats-Unis placent Cuba sous leur protectorat. En 1903, le président Théodore Roosevelt déclare que Washington a un droit de police sur l’Amérique, et théorise ainsi la Big Stick Diplomacy, que l’on pourrait traduire par la Diplomatie du Gros Bâton, ce qui reflète bien peu la prétendue amicalité et la bienveillance d’un Etat qui serait soucieux de faire respecter le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et la démocratie, au sens évident du pouvoir s’exerçant sur un territoire donné (et de manière plus convaincante et opérante sur une nation) par et pour le peuple de ce même territoire (de cette même nation).

Entrés en avril 1917 au côté des Alliés, les Etats-Unis sortent renforcés de la Première guerre mondiale, d’un point de vue économique, militaire, politique, et moral. L’aspect moral est extrêmement important, ainsi que le rôle joué par le président Wilson. Ce dernier promulgue ses Quatorze Points (lors d’un discours prononcé le 8 janvier 1918 au Congrès) qui résument une vision étasunienne du monde d’où l’isolationnisme qui avait longtemps prévalu jusque-là serait absent. Les 5 premiers points concernent le libre-échange économique (abolition des droits de douane, ouverture des marchés de capitaux et de marchandises), le libre accès à la mer et l’abolition de la diplomatie secrète (on est bien loin de Wikileaks !), mais également le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, point qu’il est primordial de faire valoir chez les autres (Cuba où l’ingérence exacerbée et parfaitement transparente des Etats-Unis se poursuit jusqu’en 1934, Porto Rico, les îles de Guam, Johnston, Palmyre et Wake, l’archipel d’Hawai et les Philippines ne sont visiblement pas concernées).

En ce qui concerne l’Allemagne, qui a perdu la guerre, Wilson introduit une notion totalement nouvelle dans le traitement réservé au vaincu : en effet jusque-là, le pays vaincu (donnée objective) était tenu de payer des indemnités de guerre au pays vainqueur ; là, l’Allemagne est reconnue coupable d’avoir déclenché la guerre, elle est tenue pour seule responsable (donnée infiniment plus contestable et subjective) des quatre ans de guerre qui ont déchiré l’Europe et doit alors payer des réparations pour le tort causé. En d’autres termes, l’Allemagne devait payer, non parce qu’elle était vaincue, mais parce qu’elle était coupable. Cette subtilité diplomatique (relevée par l’éminent historien Jean-Baptiste Duroselle, auteur de l’ouvrage Tout Empire périra) est très bien saisie Outre-Rhin, et, outre un montant très élevé des sommes à payer, la faute morale imputée à l’Allemagne suscite l’indignation auprès de la population. Ce ressentiment éprouvé à l’égard du Diktat, et des puissances alliées sera l’une des causes de la Deuxième guerre mondiale.

L’entrée en guerre de Etats-Unis en décembre 1941, à l’issue du bombardement de Pearl Harbor se fait à l’encontre de tous les courants isolationnistes qui étaient encore largement majoritaires alors. Pearl Harbor, la base militaire Pacifique des Etats-Unis, au Sud de l’archipel de Hawai est bombardée par les Japonais le 7 décembre. L’amiral Kimmel qui est à la tête des troupes qui stationnent sur la base n’a pas été prévenu par ses supérieurs hiérarchiques (à commencer par le président Roosevelt lui-même), qui ne lui ont pas donné l’ordre l’évacuer l’île alors que les services de renseignement étaient parvenus à déchiffrer depuis plusieurs semaines, les plans japonais, au moyen de machines pourpres uniquement présentes sur le continent. L’opinion étasunienne se soulève en faveur d’une intervention pour se venger des Japonais, et les Etats-Unis entrent en guerre du côté des Alliés.

A l’issue de cette guerre, les Etats-Unis se sont enrichis comme jamais : ils détiennent 80 % du stock d’or mondial ! Ils parviennent à s’implanter économiquement (plan Marshall), culturellement (en France, accords Blum-Byrnes qui favorisent la diffusion du cinéma étasunien), et dans les esprit des Européens qui n’oublient pas la fière chandelle qu’ils doivent aux Ricains.

Roosevelt prenait pourtant De Gaulle pour un apprenti dictateur, et n’a retiré l’ambassade des Etats-Unis à Vichy qu’en novembre 1942. Voyant le vent tourner, il laisse tomber Pétain. Les Etats-Unis sont au nombre des derniers pays à avoir reconnu la légitimité et l’autorité du général de Gaulle, qui, contrairement aux autres dirigeants européens, n’était pas sensibilisé ni familiarisé à la manière de défendre les intérêts d’un autre pays que le sien, en France.

En 1973, Raymond Aron publie « La République impériale », un livre qui dissocie le fonctionnement intérieur et extérieur des Etats-Unis, plutôt démocratique (abstraction faite des élections présidentielles de 2000 et 2004) à l’intérieur et impérial dans ses relations avec l’étranger. Mais pas un impérialisme à l’ancienne (comme les empires coloniaux européens). Un impérialisme de type nouveau, fondé sur l’économie, qui passe par des échanges commerciaux de biens de consommation, de produits culturels (soft power) avec les pays “amis” ou bien par des blocus, des embargos, des guerres ouvertes avec les pays ennemis, mais toujours sous couvert de démocratie, une démocratie que les Etats-Unis auraient vocation à répandre dans le monde entier (parallèle à esquisser entre le peuple élu juif -> Israel, et le peuple choisi, qui s’est choisi lui-même -> Etats-Unis). Le premier a pour vocation de dominer les autres peuples en raison d’une Alliance nouée avec Dieu lorsqu’Il l’a guidé vers la Terre promise. Le second a pour vocation de se faire le pionnier en un peu tous les domaines, de tracer le chemin à suivre pour les autres, avec en premier principe l’exigence démocratique). Quoique fassent les Etats-Unis, l’acte est toujours justifié : c’est la “doctrine des bonnes intentions” développée par Noam Chomsky.

L’impérialisme américain s’est manifesté militairement par le passé, il se manifeste aujourd’hui sous la forme des guerre néo-coloniales menées dans les pays qui lui résistent (Irak, Afghanistan, Libye, Syrie) avec à l’appui, des justifications peu convaincantes (cf discours de Colin Powell aux Nations-Unies avec sa fiole censée détenir la preuve de l’existence d’armes de destruction massive en Irak ou la question du gaz sarin en Syrie, qui serait employé en réalité par les rebelles – ceux-là même que financent Qatar et Arabie Saoudite, les “démocraties” alliées des Etats-Unis – selon Carla Del Ponte, membre de la commission d’enquête de l’ONU sur les violations des droits de l’Homme en Syrie, et bien d’autres observateurs, non promus par Le Monde, Libération ou Le Figaro).

Il se manifeste culturellement et économiquement dans le monde entier, grâce à des firmes énormes telles que Boeing, Lockheed-Martin, Northrop, Coca-Cola ou McDonald’s, des produits-phares de la tenue vestimentaire, ou des films et séries télévisées, et tente d’imposer sa vision du monde à des peuples qui « pour être dans le vent » doivent être à la page new-yorkaise. Et parler anglais, la « langue mondiale ». Mais de même qu’il n’y a pas de langue neutre, il n’y a pas de langue qui ne véhicule une vision du monde et des idées qui lui sont propres. Et l’anglais ne fait pas exception. C’est pourquoi on peut observer d’un très mauvais œil l’article 2 de la loi Fioraso qui permet l’irruption de l’anglais à l’université française (le français est évidemment une langue ringarde puisque, parlée sur les cinq continents, elle n’est que la 5e langue la plus parlée au monde) au motif d’attirer des étudiants étrangers (là aussi, il y avait péril en la demeure, la France n’est que le 4e pays au monde dans l’accueil d’étudiants étrangers) qui viennent en France à 70% parce que, justement, on y parle le français. On en arrive en fait à la réalité que cet impérialisme n’est pas seulement instauré par les Etats-Unis mais bien prolongé par certaines élites, les auto-colonisés qui font le boulot à leur place, ce petit nombre de Français puissants qui considèrent comme le comble du ringard de parler encore français en France, “because it’s so chic and so trendy to speak American.”

Nous en arrivons donc à la question de savoir à qui profite cet impérialisme. Paradoxalement, ce ne sont même pas les Etasuniens moyens qui bénéficient de la politique extérieure des Etats-Unis (ils bénéficient de la haine exprimée à l’endroit des Etats-Unis en raison des multiples guerres pour la paix déclenchées sur le globe, ainsi que d’une part importante de leurs impôts destinés à la « Défense », et à la « Sécurité » du pays). Les grandes banques, et les grands industriels en revanche sont favorables à cette manière d’agir, le marché de l’armement étant extrêmement rentable. Pour combien de temps encore ?

Comment considérer un pays qui, ayant la plus grosse dette du monde et de l’histoire, continue de survivre aux crochets des autres sans jamais penser à rembourser l’argent emprunté (près de 20 000 milliards de dollars, Etat fédéral, Etats, et collectivités locales comprises) ? Alors que pour 400 milliards de dollars, on assassine la Grèce ?

La Constitution américaine des Pères fondateurs sera-t-elle encore longtemps trahie ?

En définitive, voici la piquante conclusion d’une introduction au numéro d’octobre 2012 du magazine Historia sur “l’Empire américain” : « Dans son ardeur, dans sa puissance, dans son angoisse du déclin, cet empire pas comme les autres a un modèle : Rome. En 2001, Donald Rumsfeld, ancien ministre de la Défense de George Bush, a commandité une étude comparée avec les empires classiques. Elle reste classifiée. » 

Éléonore de Vulpillières

A propos de Éléonore de Vulpillières

Etudiante en lettres, je m'intéresse à la francophonie et à la langue française en général (littérature et chanson). Je suis également de près les origines et l'évolution de la "construction" européenne, parce que, comme de nombreux Français, je trouve M. Barroso, M. Schulz, M. Van Rompuy et la baronne Ashton of Upholland (femme politique la mieux payée au monde) extrêmement sympathiques !
Revenir en haut de la page