jeudi, 27 juillet, 2017
Enjeux idéologiques modernes et monde grec (I, bis) – Le plaidoyer du docteur Céline
Louis-Ferdinand Céline.

Enjeux idéologiques modernes et monde grec (I, bis) – Le plaidoyer du docteur Céline

« J’avais uniquement une vocation médicale, et je regrette l’avoir un peu négligée. Je me serais livré entièrement à la médecine, je n’aurais pas eu tant d’ennuis et alors je me suis livré… je me suis livré à la littérature et il m’en a coûté très cher »

L.F.Céline, interviewé par R. Sadoul, mars 1955 pour le magazine littéraire.

CELINE Louis Ferdinand, Mea Culpa suivi de La Vie et l’Oeuvre de Philippe Ignace Semmelweis (1818-1865), Denoël et Steele, Paris, 1936, 124 p.

Étudiant en médecine parmi d’autres, le trentenaire Louis Destouches présente sa thèse de doctorat en 1924. Médiocre sur le plan scientifique tant elle abonde d’erreurs, mais loin de la lourdeur des écrits académiques, elle se lit comme un véritable roman épique. L’écriture n’y est pas encore célinienne, bien que trois petits points se faufilent dans le texte. L’École des cadavres, Mort à crédit, Nord appartiennent au futur. Elle est encore classique, plus classique que dans le Voyage à venir. Louis-Ferdinand est alors un simple médecin du lendemain de la guerre marqué par les atrocités qui lui ont été imposées – et qu’il ne pardonnera jamais – , non un auteur de grande littérature.

Semmelweis Ignace Philippe, sujet de la thèse, fut un médecin hongrois méprisé, haï, grassement moqué, maudit par ses contemporains (ce qui n’est pas sans rappeler le sentiment essentiel de Céline, celui d’être persécuté). Avant que l’Homme ne connaisse les microbes, il a prescrit le premier ce qui paraît de nos jours aller du bon sens : on ne peut toucher des patients malades ou disséquer des cadavres avant d’assister un accouchement, sans entretemps procéder à un lavage des mains. Se purifier les mains, cela parut avoir attrait au religieux ou au superstitieux, en ce temps où la science était imbue des Lumières. En parlant de « germe invisible », il fut entendu comme un demeuré. Le triste sort de ceux qui ont raison trop tôt.

Le futur Céline relate cette histoire de manière romancée , allant par endroit jusqu’à l’invention pure, notamment lorsque la foule aurait dévisagé un Semmelweis devenu fou, collant des affiches dans toute la cité. Il traduit avec une forte liberté des dires du médecin visionnaire :

« Le destin m’a choisi pour être le missionnaire de la vérité quant aux mesures qu’on doit prendre pour éviter et combattre le fléau puerpéral. J’ai cessé depuis longtemps de répondre aux attaques dont je suis constamment l’objet ; l’ordre des choses doit prouver à mes adversaires que j’avais entièrement raison sans qu’il soit nécessaire que je participe à des polémiques qui ne peuvent désormais servir en rien aux progrès de la vérité. » (p. 55-56).

Ce qui attire ici notre intérêt, c’est le rôle que donne Céline à « la raison » dans sa vision de l’Histoire :

« Enfin, Semmelweis puisait son existence à des sources trop généreuses pour être bien compris par les autres hommes. Il était de ceux, trop rares, qui peuvent aimer la vie dans ce qu’elle a de plus simple et de plus beau : vivre. Il l’aima plus que de raison. Dans l’Histoire des temps, la vie n’est qu’une ivresse, la Vérité c’est la Mort. »

« Mais, décidément, la Raison n’est qu’une toute petite force universelle, car il ne faudra pas moins de quarante ans pour que les meilleurs esprits admettent et appliquent enfin la découverte de Semmelweis. »

Louis Destouches, dans ce travail original d’étudiant dévoile sa posture idéologique. En effet, on peut voir d’ores et déjà la place majeure du nihilisme que l’on lira dans l’œuvre de Céline, en témoigne la formule affreusement laconique de Voyage au bout de la nuit : « La vérité de ce monde c’est la mort. » Céline est et demeurera celui qui se plut à heurter le langage cohérent dans lequel nous avons été bercé, à heurter notre intelligence produit d’un système, de dialectiques, à nous projeter dans un nouvel univers dans lequel on peut appréhender les réalités de l’intérieur. Il a refusé inconditionnellement la société, refusera le roman.  Il nous pousse, en fort grossissement, vers l’horreur, l’exécrable.

En guise introduction, l’auteur raconte la Révolution française comme le triomphe de la déesse Raison, de manière grave, froide et sans ménagements, par un résumé macabre. Retenons cette formule terrible : « L’humanité s’ennuyait, elle brûla quelques Dieux ».

« Mirabeau criait si fort que Versailles eut peur. Depuis la Chute de l’empire romain, jamais semblable tempête ne s’était abattue sur les hommes, les passions en vagues effrayantes s’élevaient jusqu’au ciel. La force et l’enthousiasme de vingt peuples surgissaient de l’Europe en l’éventrant. Ce n’était partout que remous d’êtres et de choses. Ici, tourmentes d’intérêts, de hontes et d’orgueils; là-bas conflits obscurs,impénétrable; plus loin héroïsmes sublimes. Toutes possibilités humaines confondues, déchaînées, furieuses, avides d’impossible couraient les chemins et les fondrières du monde. La mort hurlait dans la mousse sanglantes de ses légions disparates; du Nil à Stockholm et de Vendée jusqu’en Russie, cent armées invoquèrent dans le même temps cent raisons d’être sauvages. Les frontières ravagées, fondées dans un immense royaume de Frénésie, les hommes voulant du progrès et le progrès voulant des hommes, voilà ce que furent ces noces énormes. L’humanité s’ennuyait, elle brûla quelques Dieux, changea de costume et paya l’Histoire de quelques gloires nouvelles.

Et puis la tourmente apaisée, les grandes espérances ensevelies pour quelques siècles encore, chacune de ces furies partie sujette pour la Bastille en revint citoyenne et retourna vers ses petitesses, épiant son voisin, abreuvant son cheval, cuvant ses vices et ses vertus dans le sac de peau que le Bon Dieu nous a donné.

En 93, on fit les frais d’un Roi. Proprement, il fut sacrifié en place de Grève. Au tranchant de son cou, jaillit une sensation nouvelle: l’Égalité.

Tout le monde en voulut, ce fut une rage. L’Homicide est une fonction quotidienne des peuples, mais, en France tout au moins, le Régicide pouvait passer pour neuf. On osa. Personne ne voulait le dire, mais la Bête était chez nous, aux pieds des Tribunaux, dans les draperies de la guillotine, gueule ouverte. Il fallut bien l’occuper.

La Bête voulut savoir combien le Roi vaut de nobles. On trouva que la bête avait du génie. Et ce fut dans la boucherie une surenchère formidable. On tua d’abord au nom de la Raison, pour des principes encore à définir. Les meilleures usèrent beaucoup de talent pour unir le meurtre à la justice. On y parvint mal. On n’y parvint pas. Mais qu’importait-il au fond? La foule voulait détruire et cela suffisait. Comme l’amoureux caresse d’abord la chair qu’il convoite et pense à demeurer longtemps à ces aveux puis malgré lui, se hâte ainsi l’Europe voulait noyer dans une immense débauche les siècles qui l’avaient élevée. Elle voulait cela encore plus vite qu’elle ne l’imaginait.

Il ne convient pas plus d’irriter les foules ardentes que les lions affamés. On se dispensa donc désormais de chercher des excuses pour la guillotine. Machinalement une secte entière fut désignée, tuée, débitée, comme de la viande. La fleur d’une époque fut hachée menu. Cela fit plaisir un instant. On aurait pu en rester là, mais cent passions qui baillaient d’ennui devant la lenteur de cette minutie, un soir de dégoût renversa l’échafaud. Du coup, vingt races se précipitèrent dans un affreux délire, vingt peuples conjoints, mêlés, hostiles, noirs ou blancs, blonds et bruns, se ruèrent à la conquête d’un Idéal.

Bousculés, meurtris, soutenus par des phrases, guidés par la faim, possédés par la mort, ils envahirent, pillèrent, conquirent chaque jour un royaume inutile que d’autres perdraient demain. On les vit passer sous toutes les arches du monde, tour à tour, dans une ronde ridicule et flamboyante, déferlant ici, battus là-bas, trompés partout, renvoyés sans cesse de l’Inconnu au Néant, aussi contents de mourir que de vivre.

Au cours de ces années monstrueuses où le sang flue, où la vie gicle et se dissout dans mille poitrines à la fois, où les reins sont moissonnés et broyés sous la guerre, comme les raisins au pressoir, il faut un mâle.

Aux premiers éclairs de cet immense orage, Napoléon prit l’Europe et, bon gré, mal gré, la garda quinze ans. Pendant la durée de son génie, la furie des peuples parut s’organiser, la tempête elle-même reçut ses ordres. Lentement, on se reprit à croire au beau temps, à la paix.

Puis on la désira, on l’aima, on finit par l’adorer, comme on avait adorer la mort, quinze ans plus tôt. Assez vite on se mit à pleurer sur le malheur des tourterelles avec des larmes aussi réelles, aussi sincères que les injures dont on criblait, la veille, la charrette des condamnés. On ne voulut plus savoir que douceurs et tendresses. On proclama sacrés les époux attendris et les mères attentives avec autant de déclamations qu’il en avait fallu pour décapiter la Reine. Le monde voulait oublier. Il oublia. Et Napoléon, qui persistait à vivre, fut enfermé dans une île avec le cancer. »

Sources :

  • LE CLÉZIO J.M.G, « Comment peut-on écrire autrement? » in Le Monde,supplément du n° du 15 Février 1969.
  • MEIZOZ Jérôme, » Thèse médiocre ou roman prometteur ? » in Le Petit Célinien, mardi 4 septembre 2012, http://www.lepetitcelinien.com/2012/09/louis-ferdinand-celine-semmelweiss.html, mardi 3 Septembre 2014.

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Anthony La Rocca

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A propos de Anthony La Rocca

Jeune patriote français, étudiant républicain réactionnaire amoureux de notre patrimoine culturel. Je crois que la France a un destin particulier, je refuse qu'elle soit diluée dans le concert des nations. Sur une ligne bonapartiste, je suis favorable à une synthèse entre tradition et progrès, à un État puissant, autonome et bienveillant, représenté par un homme providentiel. Il s'agit tout autant de s'opposer à la xénophilie de nos élites, de sauvegarder une civilisation, de favoriser le progrès social. Je consulte le Bréviaire des patriotes régulièrement.

Un commentaire

  1.  » Pour nous la question n’est pas de savoir si la peinture de M. Céline est atroce, nous demandons si elle est vraie. Elle l’est.  »

    Georges Bernanos. Le Figaro, 13 décembre 1932.

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