Second Empire : Le cléricalisme m’a tué…

Le pape Pie IX

Le pape Pie IX

En acceptant, à diverses reprises, l’appui des « réacteurs », ces éternelles mouches du coche de toutes les popularités, Louis-Napoléon Bonaparte s’était lié les mains et mis dans l’impossibilité de servir, en toutes circonstances, les intérêts de la Révolution. Ces hommes ont pesé sur son commencement et sur sa fin. Ce sont eux qui, en forçant l’Empereur à maintenir le drapeau de la France à Rome, sans intérêt pour la religion, dans le seul but de retarder la chute du pouvoir temporel des papes, ont fait dire de l’Empire qu’il était un gouvernement clérical… Clérical, Louis-Napoléon ne l’était certainement pas. Où aurait-il appris à l’être ?

L’essence même de l’idée napoléonienne était contraire à toute prétention de soumettre la société civile à l’Église. On n’échappe pas facilement à ses origines et Louis-Napoléon était bien le neveu et le successeur de l’homme qui disait, le 4 février 1810, à la députation du département du Léman : « En rétablissant en France, par un concordat, mes relations avec les papes, je n’ai entendu le faire que sous l’égide des quatre propositions de l’église gallicane; sans quoi j’aurais sacrifié l’honneur et l’indépendance de l’empire aux plus absurde prétentions. » Chercher à démontrer qu’en rétablissant le culte catholique, le Premier Consul n’a entendu céder à l’Église romaine la moindre parcelle des droits de l’État serait perdre son temps. Les faits de l’histoire parlent plus haut que toutes les démonstrations. Les articles organiques, la réunion de Rome à l’Empire, la translation de Pie VII à Savone, la convocation du concile national à Paris, l’entrevue de Fontainebleau, et le divorce impérial font du restaurateur des autels un être satanique aux regards du parti ultramontain.

Est-ce à dire que Napoléon fut l’ennemi de la religion ? Il considérait, au contraire, une « société sans religion comme un vaisseau sans boussole », mais il entendait le culte à sa manière : « Je ne vois pas dans la religion, disait-il, le mystère de l’Incarnation, mais le mystère de l’ordre social. » Ses projets relatifs aux curés indiquent bien ce qu’il attendait de l’idée religieuse. Il pensait que plus les curés sont éclairés, moins ils sont disposés à abuser de leur ministère; il aurait voulu qu’à leur enseignement théologique on ajoutât des éléments d’agriculture, de médecine et de droit. « Par là, disait-il, le dogme et la controverse, qui ne sont que le cheval de bataille du sot et du fanatique, fussent insensiblement devenus plus rares dans la chaire, il ne serait plus guère demeuré que la pure morale, toujours belle, toujours éloquente, toujours persuasive, toujours écoutée, et, comme on aime d’ordinaire à parler de ce qu’on sait, ces ministres d’une religion toute de charité eussent de préférence entretenu les paysans de leur culture, de leurs travaux, de leurs champs, ils eussent pu donner de bons conseils contre la chicane et de bons avis aux malades, tous y eussent gagné. Alors les pasteurs eussent été vraiment une providence pour les ouailles, et, comme on leur eût composé un très bel état, ils auraient joui d’une grande considération, ils se seraient fort respectés eux-mêmes et l’eussent été de tous. Ils n’auraient pas eu le pouvoir de la seigneurie féodale, mais ils en auraient eu, sans danger, toute l’influence. Un curé eut été le juge de paix naturel, le vrai chef moral qui eut dirigé la population sans danger, parce qu’il était lui-même dépendant du gouvernement qui le nommait et le salariait. »

Plus libéral, moins personnel, comme le voulait la différence des époques et des tempéraments, Louis-Napoléon était cependant imbu des idées de son oncle. On les retrouve dans un article sur Le Clergé et l’Etat, écrit dans la prison de Ham et publié le 13 décembre 1843 par le Progrès du Pas-de-Calais. « Permettre aux ministres de la religion, y lit-on, d’élever sans contrôle des écoles, c’est leur permettre d’enseigner au peuple la haine de la Révolution et de la liberté. D’un autre côté, leur retirer leur salaire, c’est les laisser retomber de tout leur poids sur le peuple, c’est les forcer à exiger de nouveau la Dîme pour leur entretien, à faire trafic des choses saintes et à laisser le pauvre sans cette assistance religieuse qui le console de sa misère. Ôter au clergé sa rétribution de l’Etat, c’est exclure le pauvre de l’Eglise, or, “on n’a pas le droit, a dit Napoléon Ier, de priver le pauvre parce qu’il est pauvre, de ce qui le console de sa pauvreté”. Toutes les cérémonies du culte doivent être gratuites pour le peuple… Pour faire disparaître les ferments de discorde qui vont aujourd’hui en augmentant entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, il faut deux choses : que l’université cesse d’être athée et que le clergé cesse d’être ultramontain. L’université ne sera plus athée, le jour où le gouvernement aura le courage d’être quelque chose et que, donnant l’impulsion à la vraie philosophie, il choisira pour présider à l’enseignement les hommes les plus capables, les plus vertueux, sans chercher à plaire tout à la fois aux disciples de Loyola et aux disciples de Voltaire. Le clergé cessera d’être ultramontain dès qu’on le forcera à s’élever comme jadis dans les sciences et à se confondre avec le peuple en puisant sa propre éducation aux mêmes sources que la généralité des citoyens. »
On voit que Louis-Napoléon a, lui aussi, des vues sur les curés. Il veut qu’ « ils apprennent à être citoyens avant d’être prêtres » et qu’ils soient moins préoccupés de la théologie que de la morale, « la morale du Christ, morale sublime qui détruisit l’esclavage, apprit aux hommes qu’ils étaient égaux et que Dieu leur avait mis au fond du cœur une foi et un amour pour croire au bien et pour s’aimer ». Il est certain que Napoléon III combla le clergé de faveurs et de prévenances dont, soit dit en passant, le parti catholique, déraisonnablement insatiable, ne lui montra aucune reconnaissance. Mais il n’a jamais manqué de revendiquer les prérogatives du pouvoir civil toutes les fois qu’il fut nécessaire de le faire prévaloir.

Quand, en 1849, après l’entrée à Rome des troupes françaises envoyées, en vertu des décisions prises par le gouvernement du général Cavaignac, pour rouvrir à Pie IX les portes de la ville éternelle, il vit la cause de la liberté compromise par les excès réactionnaires du parti clérical, il n’hésita pas à écrire sa fameuse lettre à Edgar Ney. « La République Française, disait-il à son officier d’ordonnance, n’a pas envoyé une armée à Rome pour étouffer la liberté italienne, mais, au contraire, pour la régler en la préservant de ses propres excès et pour lui donner une base solide en remettant sur le trône pontifical le prince qui, le premier, s’était placé hardiment à la tête de toutes les réformes utiles… Dites de ma part au général Rostolan qu’il ne doit pas permettre qu’à l’ombre du drapeau tricolore on commette un acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention. Je résume ainsi le pouvoir temporel du pape : amnistie générale, sécularisation de l’administration, Code Napoléon et gouvernement libéral. » Cette lettre était un acte franchement personnel, il le sépara de son ministère et rompit l’harmonie qui avait régné jusqu’alors entre lui et la majorité conservatrice de l’Assemblée. Il était loin de se figurer alors que le séjour des troupes françaises à Rome durerait autant que sa propre puissance, il le croyait tout accidentel et momentané.

En somme, la politique religieuse de Louis-Napoléon s’inspira constamment des traditions impériales qui consistaient à concilier, sous la protection d’un gouvernement fort, ces deux forces trop souvent ennemies : la Révolution et la Religion. S’il protégea hautement la religion, il défendit, en maintes occasions, les droits de la société moderne.
C’est sous le règne de Napoléon III, en 1864, que parut l’Encyclique Quanta cura et le Syllabus, son corollaire, de Pie IX, qui constituent l’un des plus audacieux défis que le fanatisme catholique ait pu porter à la civilisation et qui, par leur funeste intolérance, compromirent la paix publique dans notre pays. Le gouvernement fit son devoir. Un décret du 5 janvier 1865, conforme à l’avis émis par le Conseil d’État, interdit la publication du Syllabus et n’autorisa que la partie de l’Encyclique qui annonçait un jubilé. Quelques jours après, en procédant à l’ouverture des Chambres, l’Empereur prenait nettement la responsabilité de l’acte accompli : « Plus nous entourons le clergé catholique de considération et de déférence, plus nous comptons qu’il respectera la loi fondamentale de l’État. Il est de mon devoir de maintenir intacts les droits du pouvoir civil que, depuis Saint Louis, aucun souverain en France n’a jamais abandonnés. » L’attitude prise par le gouvernement impérial à l’égard de l’Encyclique provoqua au Sénat de vives discussions. Au cours de ces débats s’éleva la voix de Mgr Darboy, archevêque de Paris, qui ne craignit pas de déclarer que l’on ne pouvait nier les droits de l’État sans jeter un trouble profond dans les consciences et sans mettre en péril la paix religieuse. Ce discours valut au courageux évêque, qui devait tomber six ans plus tard sous les balles des communards, une lettre de remontrance de Pie IX.

Malheureusement, Louis-Napoléon n’a pas toujours compris qu’il possédait les sympathies de la grande majorité du pays et que, tout en faisant aux libertés utiles, la juste part qui leur revient dans une démocratie, il n’avait pas à se préoccuper des critiques bruyantes d’une opposition sans principes et sans moralité. Comment a-t-il permis à son « Premier Ministre » de céder aux incitations des Thiers, des Berryer, des Keller et de « déclarer, au nom du gouvernement français, que l’Italie ne s’emparerait pas de Rome » et « que jamais, jamais la France ne supporterait cette violence faite à son honneur et à la catholicité » ? Le pays catholique ne réclamait cependant pas cette déclaration, il restait bien indifférent aux passions ultramontaines qui, au risque de discréditer la religion et pour essayer de garder à l’Église un périlleux et inutile domaine temporel, soufflaient l’esprit de rébellion dans les rangs de la société moderne. On a pu juger de son indifférence quand l’Italie entra à Rome en 1871.

La question romaine fut pour Napoléon III sa tunique de Nessus. Il l’avait trouvée toute préparée dans la succession du général Cavaignac, l’avait endossée devant l’Assemblée législative, et ne parvint plus jamais à s’en dégager. Elle devait le torturer et faire terriblement souffrir la France. Sans doute, il fut gêné, dans sa conduite vis-à-vis de Rome, par d’honorables scrupules. Il avait contracté une dette, dont il s’exagérait l’importance, à l’égard du clergé français qui lui avait donné son concours en 1848. Il ne pouvait pourtant ignorer que le clergé français, encore plus attaché aux devoirs moraux de sa mission qu’aux ambitions politiques de l’Église, n’était point alors disposé à embrasser la cause ultramontaine confondue avec celle des anciens partis. Mais peut-être n’était-il pas seulement engagé envers l’église de France, s’il est vrai qu’à la veille de l’élection présidentielle il avait écrit au Nonce : « Le maintien de la souveraineté temporelle du chef vénérable de l’Eglise est intimement lié à l’éclat du catholicisme comme à la liberté et à l’indépendance de l’Italie. »

Sa reconnaissance ne l’avait cependant pas empêché d’écrire la lettre à Edgar Ney, de défendre, en maintes occasions, les droits du pouvoir civil et de refuser de s’associer aux déclarations rétrogrades du Syllabus. Mais, nous l’avons vu, la diplomatie romaine s’était créée des alliés dans son intérieur. Il leur résistait parfois, comme aussi, trop souvent, il cédait par lassitude. C’est à leur ascendant qu’il faut attribuer la lettre de blâme écrite au prince Napoléon après son si éloquent et si vrai discours d’Ajaccio, le remplacement de l’illustre universitaire Victor Duruy par un ministre sans signification et sans prestige, et tant d’autres manifestations plus ou moins graves et plus ou moins directes de la puissance cléricale toujours vigilante, jamais abattue. Indices sérieux de l’incertitude et de la fatigue qui avaient insensiblement pénétré l’Âme tendre et compliquée du fils d’Hortense.

S’il était, après 1859, resté ferme dans la voie des nationalités, l’Italie unifiée échappait à l’influence de la Prusse et le parti catholique eut pris, comme il l’a fait plus lard, son parti du fait accompli. La religion n’y aurait rien perdu. Car il ne faut pas confondre la religion avec l’ultramontanisme, « Les obligations de l’homme envers Dieu, voilà la religion », a dit Vauvenargues. Pour Renan, c’est « la part de l’idéal dans la vie humaine », « le mystère de l’ordre social », sans elle « il n’y a pas de bonne morale » disait Napoléon. Un gouvernement sérieux doit la protéger et non la bannir, mais si elle s’écarte de sa mission consolatrice, si elle sort de son rôle moralisateur, si elle se fait, aux mains de ceux qui l’enseignent, un instrument politique, un outil de domination et d’intolérance, elle perd, dans le conflit des passions humaines, les qualités divines qui la rendaient sacrée. Elle court alors les plus grands dangers et les fait courir aux peuples qui la professent.

C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la réponse de Napoléon III à Montalembert qui lui reprochait d’associer sans cesse, dans ses discours, la Révolution et l’Ordre : « Rien n’est changé dans mes dispositions à l’égard de l’Église. Je désire toujours le triomphe de la religion catholique et du Pape, mais je le veux sans aucune des exagérations qui pourraient lui nuire au lieu de le servir. » La passion ultramontaine, qu’il faut soigneusement distinguer du respect que doivent les catholiques de tous pays au père spirituel de la catholicité, est précisément une de ces déviations de la religion quittant le domaine des Âmes, qui est le sien, pour entrer dans celui des intérêts qui appartient à la société civile. C’est le Cléricalisme, la forme moderne de la théocratie. Ainsi dénaturée, elle cesse d’être une cause « sainte », elle devient un parti. Ce parti, faisant de la question de Rome un point sensible de politique intérieure et étrangère, a conduit l’Empereur à l’isolement et à la défaite. Mal compris presque toujours, mal secondé le plus souvent par ses ministres, Napoléon III n’était plus lui-même. Révolutionnaire de tempérament, d’éducation, de principe, il n’avait, à de rares exceptions près, pour saisir et exécuter sa pensée, que des hommes imbus des vieilles idées de la Restauration et de la Monarchie de juillet.

David Saforcada

 

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A propos de David Saforcada

Napoléonien depuis ses 6 ans, militant bonapartiste depuis l’âge de 15 ans, aujourd'hui Président de France Bonapartiste. Candidat bonapartiste à plusieurs élections locales et nationales. Auteur de nombreux articles politiques et historiques, a publié en 2008 "Louis Napoléon, Premier Président - Dernier Empereur", en 2010 "La République Consulaire, la République Bonapartiste" et en 2013 « Louis Napoléon Bonaparte, l’autorité pour la liberté ».
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