Bernanos, l’insaisissable
Georges Bernanos devant sa bibliothèque.

Bernanos, l’insaisissable

J’ai un temps songé à intituler cet article « Bernanos, comme l’eau. » Tendant toujours à l’excès de métaphores, je trouvais là l’image même de l’insaisissable, de la matière qui nous échappe dès que nous essayons de nous en emparer. Mais l’eau dans un verre prend la forme du verre, dans une bouteille celle d’une bouteille et dans les mains de l’assoiffé celle de ses paumes creusées. Elle se conditionne à ce qui la reçoit. Bernanos, non. Aucun réceptacle culturel, politique ou idéologique ne peut, à ma connaissance, le contenir entier.

« Bernanos, l’esprit de la France » ? Oui, mais la tristesse est pour moi que la France de son temps ait vu naître des gens si éloignés de lui. Je n’ai par ailleurs pas la prétention de mettre en équation ma France et La France. Aussi en resterai-je à « Bernanos l’insaisissable. » Dans une voie bien abritée du fanatisme, du dogmatisme et de la couardise, il a accompli l’exploit d’être à la fois totalement libre et parfaitement accessible. Appuyé sur deux de ses écrits de combat, la Grande peur des bien-pensants et Les Grands cimetières sous la lune parus respectivement en 1931 et en 1937, je tâcherai de rendre compte de la puissance d’analyse qui s’y manifeste et croise les plus admirables qualités humaines pour offrir à la France et aux Français un lot de vérité qui n’ont rien perdu de leur pertinence. Il s’agira en premier lieu d’évoquer l’idée de la France qui est développée dans La Grande peur et qui le fixa dans les consciences fainéantes ou imbéciles comme une icône de la droite la plus réactionnaire, un monarchiste catholique apologiste de Drumont que la gauche se doit de maudire. Cette caricature ne résiste pas à l’analyse du second ouvrage dans lequel il dénonce les massacres de la guerre d’Espagne qu’il a pu observer depuis Majorque. Dans la combinaison des deux lectures que l’auteur plaçait lui-même en continuité, les mots dogme, parti et moindre-mal s’effacent et nos yeux humides ne voient plus guère que les mots compassion, foi et liberté tous trois écrits avec les poings serrés, rougis du sang précieux de l’homme de bien, celui qui vient d’un coeur qui bat toujours sous la terre de nos provinces. Je ne prétends nullement que Georges Bernanos aurait été à mes côtés dans mes engagements. Puisqu’il s’agit de montrer qu’il n’appartient qu’à lui-même, je ne ferai pas d’inventaire des idées recyclables. Chacun y verra, je l’espère, un modèle d’intégrité, un créditeur permanent au guichet de la France.

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Que lui doit-on ? Des larmes, d’abord. Celles que suscitent ses personnages de roman mais aussi, pour s’en tenir aux œuvres susdites, une puissance d’évocation d’une France perdue ou presque, visible sur quelques photos jaunies au fond d’un grenier, dans la main tremblante d’un grand-père chassant les miettes de la nappe comme à la ferme, dans les gloses des anciens sur les absents à la messe au rythme des cloches de cathédrales et des cannes que tiennent des doigts durcis par soixante ans de labour. Peut-être plus que ceux de François Mauriac ou d’Honoré de Balzac, les livres de Bernanos ont le parfum de cette France saignée par la guerre et écorchée par l’industrie, où les vivants survivaient en fondant les canons qui bientôt allaient faire les morts. Dans la Grande peur, le porteur de cette France se nomme Édouard Drumont. Alors quoi ? Il faut pleurer sur un salaud ? Non. C’est une allégorie qui meure, le dos et la tête droite. Sans enlever à sont maître ses propos sur les « Juëfs », Bernanos les replace dans un contexte historique et surtout dans une analyse sociale puissante qui s’appelle La France juive et qui vaut beaucoup plus que ce qu’en disent les légionnaires du Préjugé, beaucoup plus avares en regards qu’en crachats. On peut ne pas partager le caractère systématique du lien établi entre les juifs et les maux de la France mais on ne peut esquiver la justesse de la photographie d’un tournant historique, économique et social. Si Bernanos peut dire que « l’autre France était morte […] Tradition politique, religieuse, sociale ou familiale, tout avait été minutieusement vidé » et que « la tumeur s’était si parfaitement substituée à l’organe qu’elle avait détruit, que la France ne semblait pas s’apercevoir du changement, en pensait avec son cancer », c’est parce qu’il fait partie des lecteurs décrits par Drumont et qui, en lisant ses livres, devaient y trouver « un document qu’aucune époque ne nous a légué dans de semblables conditions : la phase ultime d’une société saisie en plein travail de dissolution […] dans les spasmes de son agonie […] Cette œuvre de désagrégation s’opère sans que personne n’y prête attention. L’anarchie s’est installée dans ce pays comme la nuit s’installe sur la Terre, sans qu’on s’aperçoive du moment où il a cessé de faire jour. » Que les écrits de Drumont vaillent plus que ce qu’en disent les anathèmes de gens qui ne les ont pas lus, soit. Il ne reste aux sceptiques honnêtes que de les lire. Les défendre revenait pour Bernanos à payer son honnêteté par le port des étiquettes à scratch produites en série et sur lesquels les Bons écrivent tour à tour antisémite, réactionnaire et plus tard fasciste et nazi. Nous verrons plus tard comment il s’en est défait. Il nous faut pour l’instant regarder pourquoi en 1931, soit bien des années après l’affaire Dreyfus, il appelait encore « maître » celui qu’on présente comme le plus reluisant maillon français d’une chaîne fatale allant de Titus à Hitler.

Georges-BernanosLa première des raisons est une implacable fidélité. Lecteur de la France juive à treize ans, il ne reniera jamais sa dette intellectuelle, ce qui enterre l’idée d’un mauvais Bernanos pris dans une fougue haineuse et d’un bon Bernanos atteint dans les années trente par la Grâce. Il maintiendra pourtant l’existence d’une question juive dans les années 1940 après avoir précisé que les Grands cimetières sous la lune, que l’on prend à tort pour une pénitence de gauche, ne contient « pas une ligne [que Drumont] ne pourrait signer de sa main » Et pourtant, de Münich à la Libération en passant par Bordeaux et Montoire, il n’eut de cesse de dénoncer l’abaissement de la France si bien que le de Gaulle l’invita à rentrer du Brésil en 1945. Ceux qui écrivent l’histoire à rebours seraient forcés de le ranger dans le camp du Bien, privilège que nombre de bien-pensants ne mériteraient pas. Cette défense de la France et de l’Homme tient sur des valeurs autrement plus puissante que l’utopie universaliste et égalitaire : l’honneur, la droiture, la liberté. On voit en effet assez mal comment il serait possible de porter la France des curés de campagne en se tordant comme un ver de terre au rythme des doxas de l’instant. La carrière d’homme public et l’adhésion au sérail lui étaient offertes mais il rétorqua aux trompettes de la renommée que « le jour où il n’aurait plus qu’une paire de fesses pour penser, [il ira] l’assoir à l’Académie française. » Ainsi rejeta-t-il la facilité pour sauver son crédit, c’est-à-dire son âme qui, d’après Mauriac, lui permettait de « rendre naturel le surnaturel. » Si l’on veut nommer une seconde raison à son action, on peut la baptiser avec les trois vertus théologales. La Foi en l’Homme, l’Espérance en la France et la Charité pour un « royaume de la Terre [qu’il] a aimé plus [qu’il] n’a jamais osé le dire. » Il a vu et compris ce que beaucoup de ses contemporains se sont contentés de décrire ou d’accompagner. D’ailleurs, entre nous, qu’y a-t-il à ôter à ces quelques constats amers, dénonçant en 1931 (un peu avant le discours du Bourget) « la dépossession progressive des États au profit des forces anonymes de l’Industrie et de la Banque » qui porte des effets tels que « dès qu’on [souffle] un peu, les statisticiens [s’écrient] effarés « Où allons nous ? L’Angleterre a fabriqué l’an dernier 375 millions de boutons de culotte et nous n’en avons produit que 374 millions !» » Vous admettrez la sévérité du procès à l’égard du monde tangent que nous constatons à chaque instant, lourd en conséquence sociales. Parmi celles-ci, l’émergence d’une « classe moyenne appauvrie [rejetée] au creuset même du prolétariat [par] la dure loi de l’argent » ; « un État courroie de transmission entre la finance et l’industrie » piloté par « de braves gens […] tour à tour conservateurs, libéraux, modérés » seulement capables d’un « servilisme furieux » ; des pauvres méconnaissables appelés chômeurs, nourris et habillés par l’État en attendant d’être revêtus « en militaire, pour une nouvelle guerre de la Justice et du Droit » ; une jeunesse méfiante, américanisée, ne parlant plus que « le jargon du sport ou de la banque » et constamment tenue en haleine au point d’oublier « toute espèce de tradition. » Je pourrais ainsi continuer de dépit en lucidité et de tristesse en perspicacité mais il vaut mieux vous dire d’éteindre votre ordinateur et d’aller à la librairie. J’espère au moins vous avoir convaincu que la Grande peur est tout sauf l’égarement d’un avocat du diable repenti ensuite. Il y a une quantité impressionnante de constats encore valables aujourd’hui. Poussant l’honnêteté jusqu’au bout, Bernanos porte une critique non seulement des faits mais aussi des acteurs et des responsables de la situation.

En premier lieu, les bien-pensants, les détenteurs de vérité autoproclamés de gauche ou de droite, persuadés de tenir la clef du progrès et l’ordre en ne cédant rien à la critique et tout au dogme. Se cachant mal derrière des conflits artificiels pour couvrir le vacarme de la lutte véritable entre l’ancienne France et le monde moderne, ils oscillent entre le mensonge et la compromission. D’où, chez Barrès « ces couloirs de la Chambre où les députés se jettent à trois heures sur La Cocarde, comme au réveil ils se sont jetés sur La Libre Parole, pour voir si on les dénonçait. » Entre un ministre de la guerre se demandant « Où vais-je fourrer ces victorieux ? » et les thuriféraires de la Révolution qui, par le fisc et la gendarmerie, « vivront de biscuits et de conserves dans la ville en flamme », l’État et ses pilotes apparaissent non seulement aveugles, mais encore dangereux. «Quel bon homme ce Bernanos ! Il tape sur les bien-pensants, est politiquement incorrect et défend la tradition. Il aurait écrire dans Causeur ou au Figaro Magazine ! » conclura avec naïveté ou bêtise le militant de droite qui ne se rend pas compte qu’il est pleinement concerné par la critique qu’il encense. Bernanos n’était pas de droite. Il insistait même pour ne pas être qualifié de « national ». C’est peut-être Georges Clemenceau qui eut la plus proche définition de l’homme, en l’appelant « l’anarchiste blanc. » « Eh bien il faut être antisémite pour ne pas être bien-pensant ? » Il y a l’apologie de Drumont, les histoires de sang enjuivé, de race… Et il y a les faits : une opposition nette et immédiate à l’hitlérisme et à la « hideuse propagande antisémite », parcours intègre dont ne peuvent se prévaloir certains chantres de l’antiracisme flashés en plein paradoxe par Simon Epstein. « J’aimerais mieux être fouetté par le rabbin d’Alger que faire souffrir une femme ou un enfant juif. » Les instances communautaires demanderont « Et les hommes, alors ? » Il n’empêche que sa relation à la question juive illustre parfaitement la puissance, l’honnêteté et la profonde humanité de l’auteur de la Nouvelle histoire de Mouchette. Si vous doutez qu’un catholique monarchiste puisse faire office d’électron libre, demandez-vous qui aujourd’hui oserait dire ce que Bernanos disait en son temps, quitte à faire passer Pierre Sidos pour un Che Guevarra et Nathalie Artaud pour Joseph de Maistre. « Extrémiste, alors ? » Non. Rangez vos échiquiers politiques, vos arcs républicains, vos spectres et autres métaphores douteuses. D’ailleurs, un échiquier présente une symétrie gauche-droite impeccable, est bicolore et implique de sacrifier quelques pions pour que les fous puissent agir. L’État n’est pas plus la Patrie que la République n’est la France. L’homme auquel nous avons à faire n’a nul besoin de prothèses idéologiques ou politiques, fussent-elles celles du général de Gaulle. Il ne se reconnaissait d’identité que chrétienne. Pourtant, ses coreligionnaires n’échappèrent pas à ses foudres. On ne sait précisément ce qu’il pensait du toast d’Alger mais son incompréhension fut grande devant les clercs qui embrassèrent « ceux qui les avaient couverts de fange », en l’occurrence Léo Taxil, et qui se révélèrent « hostiles au fond à ceux qui les [avaient] défendus. » Cette critique de la démission du clergé éclata superbement dans les Grands cimetières sous la lune. Pourtant, le salut attendu par Bernanos ne pouvait selon lui provenir d’autre chose que d’une « révolution identique à celle que le monde a connu il y a 2000 ans .» De même, alors que les officiers concernés par l’affaire Dreyfus semblaient exaspérés par « la bruyante sympathie du public patriote », « l’Etat moderne […] n’en a pas moins de raisons de flairer dans l’armée une nouvelle Eglise, presque aussi dangereuse, presque aussi incompréhensible, […] [capable] de former des hommes qui, le jour venu, feront tout plier devant eux, par la seule puissance de l’Esprit ? Car le héros ne le cède qu’au saint. » Nous y revoilà. La seule lutte comptant. La raison du sacré contre le sacre de la raison. Et Bernanos de n’être qu’un homme après avoir démontré avec grandeur à quel point cela était difficile.

Parce que ces derniers mots peuvent laisser à penser qu’il cèderait tout pour l’union du sabre et du goupillon, il faut voir comment les Grands cimetières sous la lune permettent à Bernanos de passer les conduites militaires et religieuses au crible sévère de la compassion et de l’authenticité.

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g bernanosLa Grande Peur a pu voir le jour parce que Bernanos avait lu Drumont et parce qu’il avait une lucidité et une perspicacité extraordinaires. Avec la même liberté et la même puissance, il dénonça les massacres de la guerre civile espagnole qu’il a vécue à Majorque. Son fils Yves était phalangiste. Il n’a pas écrit son scandale moral ressenti au fond d’un bureau parisien. Quelques lignes nous assurent que les tranchées l’avaient assez familiarisé avec la mort pour qu’il n’œuvre pas par sentimentalisme. Cela n’enlève rien à la force des anecdotes exposées, bien au contraire : elles transpirent l’expérience et la véracité. Une famille décimée « pour avoir été [soupçonnée] d’applaudissements au passage d’avions catalans » ; un sud-américain catholique et communiste qui protège des religieuses qui le retrouvent mort ; deux-cents villageois de Manacor assassinés par les émissaires de Mussolini… Et son fils. Son fils qui revient en pleurant comme un enfant après avoir vu mourir deux vieux paysans. Son fils qui déchire sa chemise de phalangiste entre deux sanglots. Ces faits bien connus parce que publics forment la base de la vindicte de Bernanos. « Et son fils était dans la Phalange ?! », me direz-vous. Certes, mais selon les propres mots de l’auteur, « il ne [lui viendrait] pas à l’esprit de comparer un magnifique chef tel que Primo de Rivera aux généraux roublards qui pataugent depuis dix-huit mois, avec leurs grandes bottes, dans un des plus hideux charniers de l’histoire. » Il n’est pas impossible que cette distinction, cette affection pour la cause originelle à laquelle son fils émargeait n’est pas sans lien avec son propre passé. Le même « violent sentiment de justice sociale » animait la Phalange et le Cercle Proudhon duquel il fut membre et qui ne songea pas un instant à soutenir l’Ordre de Clemenceau contre les ouvriers grévistes. Ainsi montrait-il déjà la trahison qu’avait commis Franco et sur laquelle nous reviendrons. Six ans après, ces « nouveaux chapitres de la Grande Peur » reprennent une lutte acharnée contre le mensonge et l’abaissement des valeurs. Et pourtant, la possible vanité de son engagement apparut bien à l’auteur. Ne confie-t-il pas son « amères ironie de persuader et de convaincre alors que [sa] certitude profonde est que la part du monde encore susceptible de rachat n’appartient qu’aux enfants, aux héros et aux martyrs » ? Et pourtant, il agit. Contre la tentation agitée par le démon de son cœur qui « [s’appelle]  »À quoi bon ». Le pamphlet n’est ni une déclaration de principe, ni un rapport factuel digne d’une sous-préfecture. Il s’agit ici de mettre en accusation les coupables de l’horreur, leurs complices, les traîtres et les compromis mais aussi de comprendre pourquoi et comment de telles réalités sont devenues possibles. Quels figures s’alignent donc sur le banc des accusés ?

En premier lieu ceux vers qui les regards se tournaient avec confiance et parmi eux, le général Franco. Traître à l’idéal respectable de la Phalange, il ordonne les exécutions et est l’usufruitier d’un pronunciamiento qui devait être éphémère. Après avoir promis de sauver la tradition, il n’a offert que la violence et l’usurpation. Il semble que le Caudillo se voit reprocher ses morts autant que ses orphelins, ses victimes autant que ses déçus. Que penser en effet des deux prétendus supports du général, la Nation et l’Église ? La première fut confiée à Rossi et à la légion Condor, c’est-à-dire à l’étranger. La seconde dut s’asseoir sur ses valeurs fondamentales et avaler non pas des couleuvres mais des anacondas. Au procès organisé par Bernanos, les ecclésiastiques sont dans le box. Cet attachement à pointer les défaillances de l’institution catholique n’est pas sans raison. L’auteur tient tout de l’Église, selon son propre mot. « Le scandale qui [lui vient] d’elle [l’]a blessé au vif de l’âme, à la racine même de l’espérance. » La Terreur, c’est un « régime où les citoyens, soustraits à la protection de la loi, n’attendent plus la vie ou la mort que du bon plaisir de la police d’État » et celle qu’il eut sous les yeux put durer « grâce à son caractère religieux. » Or ce caractère ne pouvait pas apparaître et encore moins durer sans épiscopat. Le cardinal Goma, l’archevêque de Palma et ceux qui distribuaient les absolutions aux assassins au rythme du remplissage des fosses communes : les coupables sont nombreux. Les clergés espagnol, italien et français sont mis en cause. Le dernier se voit notamment reprocher de s’être englué dans une défense de l’ordre en reniant ce qui faisait à la fois l’essence du christianisme et celle de la France, défense qui devient à droit sous condition préalable de droit de propriété. Une Église riche qui trahit ses fidèles, sa foi, son messie et ses saints. Ce triste constat n’a pas l’éclat de la nouveauté et est pourtant loin d’être obsolète. Le mal n’eut peut-être pas été si grand si des millions de gens attendaient pour penser l’avis d’un curé aux ordres. Où l’on voit l’amer de la « parole d’Évangile »… C’est donc pour rétablir une vérité que Bernanos écrit « aux gens de droite », n’ayant « rien à dire aux gens de gauche ». Les premiers auraient tendance à ne voir dans l’écrasement de la république espagnole qu’une sauvegarde de l’ordre et de l’autorité sans observer combien les idées de Patrie et de vertu chrétienne se retrouvent corrompues et prostituées. « Ce sont les intentions que vous maudissez, mais ce n’est pas les intentions qu’on fusille », leur assène Bernanos. Au rythme des chapitres, Paul Claudel est peint en bradeur d’un patriotisme tordu par la haine et l’envie. Plus significative de la droiture de l’auteur est sa critique de l’Action française dont il fut membre. D’ailleurs, le portrait de Maurras qui ressort du livre n’est pas totalement sombre alors que Léon Daudet et Jacques Bainville sont plutôt applaudis comme l’était Jacques Maritain dans la Grande Peur. Ces éloges passés, il nous faut regarder la sévérité avec laquelle le parti royaliste est jugé. Déchirant la France pour mieux l’offrir à Mussolini qu’elle admire, l’Action française s’appuie sur un journal où le Duce doit « se sentir chez lui. » Les thuriféraires du nationalisme intégral ne font aucun cas de l’Ancienne France d’une part et enterrent les velléités de changement qui avaient mené Bernanos jusqu’au cercle des Camelots du roi. L’AF et son chef eurent d’autres occasions de miser sur un conservatisme traditionaliste, un gel sanglant et honteux contrevenant à toute idée de grandeur nationale ou de progrès social. Une fraction de la Réaction se retrouva ainsi aux pieds du maréchal, visage du moindre-mal en 1940. Au final, Les Grands cimetières sous la lune tempêtent moins à propos des charniers qu’à propos des inerties et des trahisons, des péchés par action et par omission qui les ont autorisés. Comme dans La Grande Peur des bien-pensants, c’est au vitriol que l’auteur dessine les visages de ceux qui vendent en coulisse les valeurs qu’ils chantent sur la scène. Plaira à qui voudra de chercher dans les ruines de Guernica un morceau de grandeur française ou de vertu théologale. Devant ce vide moral, les perspectives d’avenir ne pouvaient être très rayonnantes.

bernanos (1)« La tragédie espagnole, préfiguration de la tragédie universelle, fait éclater à l’évidence la misérable condition de l’homme de bonne volonté dans la société moderne qui l’élimine peu à peu ainsi qu’un sous-produit inutilisable. L’homme de bonne volonté n’a plus de parti, je me demande s’il aura demain une patrie. » Ainsi est donné le ton. Le monde est malade. Le sacrifice du Christ n’a pas suffi à le guérir. Que la cruauté décrite dans le livre soit acceptée, cela conduit son auteur à prévoir que « les Allemands s’habitueraient bien vite à brûler publiquement leurs juifs et les staliniens leurs trotskistes. » 1937. Vous ne me ferez pas croire que les massacres commis par Hitler, Staline et Mao, pour ne citer qu’eux par ordre croissant d’ampleur, ne furent que le fruit de la folie de trois hommes. La technique a résolu la question du  »comment », le bouleversement des valeurs et des repères répondait au  »pourquoi ». Le  »quoi » démontre le déplorable échec non seulement du christianisme mais encore de tous les humanismes qui se sont succédés au fil des siècles. Si communion de l’humanité il y eut jamais, ce fut devant l’autel commun de la bêtise et de l’horreur. Certes celles-ci ne sont pas nées pas nées en 89, ni avec la constituante, ni avec Hitler, ni avec la chute du mur. Toutefois, l’on m’accordera qu’il y a une marge entre le pillage du Palatinat pendant la guerre de trente ans et les bombardements délibérés de centaines de milliers de civils. Entre les jeux du cirque et le ball-trap pratiqué sur des nourrissons ou la demande faite à des enfants d’enterrer leurs parents vivants quand on n’avait pas fait accoucher les mères au katana. Pourquoi dire cela ici ? Parce que, comme je l’ai dit, Bernanos avait bien compris qu’une maturation, en fait un pourrissement, était nécessaire à la morale pour que ces ignominies puissent se tenir. Dans un monde à l’horreur redimensionnée, il n’y avait pas de place pour tout le monde. Les exclus de cette triste donne auraient pu jouer un autre rôle. Ainsi Bernanos le souhaitait pour la France. « On ne voit pas très bien la place d’un Saint Louis ou d’un Joinville dans l’Europe totalitaire », disait-il. En effet, à Majorque il « [regardait] en face les ennemis de [son] pays », une « France éternelle, qui a survécu » aux diverses dissensions et qui traite à égalité tous ses enfants. La France, ajoute-t-il, se battra «fût-ce aux côtés des filles perdues, des Samaritains, des publicains, des larrons et des adultères » comme jadis le Christ. Elle se battra pour sa survie parce qu’elle « ne sera méprisée dans le monde que lorsqu’elle aura finalement perdu l’estime d’elle-même. » Aussi difficile que soit la lutte contre l’injustice –beaucoup y échouèrent, de Luther à Proudhon et de Lamennais à Drumont–, la France devra sauvegarder l’honneur chrétien, notamment face à Hitler dont « l’héroïsme est sans honneur parce qu’il est sans justice. » Quelques appuis doivent servir cette opération de salut. La prière, car « nul ne peut offenser Dieu cruellement qui ne porte en lui de quoi l’aimer et le servir. » Le peuple ensuite qui véritablement fait la France dans son caractère, insensible aux corruptions du clergé ou de la noblesse. La jeunesse et même l’enfance, comme le préconisait Sainte Thérèse de l’enfant Jésus parce que les questions d’enfants ne peuvent se voir répondre que  »oui » ou  »non ». Redevenons des enfants. L’étonnement et l’émotion, la sincérité et la pureté rétrécissent à mesure que les os grandissent et le cœur des petits garçons se tache, comme leur visage, de pics noirs qui reviennent inlassablement. Enfin, l’honneur est appelé, parce que le déficit d’honneur du monde a porté en lui plus de conséquences funestes que n’en auront jamais l’ensemble des déficits publics qui encombrent nos médias. Bernanos nous invite en fait à rester fidèle à ce que les bien-pensants, leurs héros et leurs complices ont trahi. Ni plus, ni moins.

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En mettant en continuité Les Grands cimetières sous la lune et La Grande peur des bien-pensants, nous avons pu apercevoir que les histoires de Drumont et de la guerre d’Espagne n’y étaient en fait que les points de départ d’analyses beaucoup plus larges. Le combat véritable de Bernanos se fait au nom de la France porteuse de valeur, non celle de la LICRA mais celle de la tradition et de l’honneur, et au nom de l’Homme libre non seulement en principe mais encore en fait. En s’appuyant sur un esprit historique français, sur les vertus théologales d’un pays chrétien même sous un régime laïc, il nous appartient de maintenir vivante cette impulsion. Jamais un homme n’est condamné à tomber dans l’abîme avec son parti, son Église ou son maître. S’il le fait, il n’aura été qu’un enchaîné. Il y a pourtant en chacun de nous une liberté qu’aucune force ne saurait totalement réduire si nous ne la cédons pas. La liberté de rechercher en nous l’enfant qui s’est tut en entendant les lamentations du monde. Celle aussi de mettre un soufflet à une modernité qui confond l’émotion et la faiblesse, la servilité et le devoir. Peut-être ces leçons données dans les années 1930 furent-elles entendues par ceux qui s’offusquèrent devant leurs postes de radio, un certain 17 juin. Ni Doriot, ni Cordier, la majorité des gens firent avec le temps, essayant de survivre. Personne n’a à leur jeter des fleurs ou des pierres. En revanche, nous devons nous souvenir qu’une poignée de cœurs blessés mais vivants prirent la mer ou le maquis et ce faisant autorisèrent les Français à venir à croire encore à la vigueur de leur patrie. Le plus menu hommage qu’on leur doit consiste à répéter à ceux qui piétinent les valeurs de la France ce que Bernanos disait déjà à Hitler en 1937 : « Nous aurons raison de vous et des vôtres, si nous avons su garder notre âme. »

Guillaume E.

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A propos de Guillaume E.

Etudiant passionné en histoire ayant travaillé sur le Front national (parti politique) et intéressé par la politique contemporaine. Souverainiste sans parti, je défend la réconciliation d'un patriotisme intransigeant et d'une primauté de la question sociale. Je me propose de commenter l'actualité politique ainsi que de faire connaître des ouvrages ayant trait à l'enjeu patriotique. Enfin, bien sûr, j'essaie de faire partager des regards personnels sur l'histoire en général, en restant ouvert à la critique et au débat.

3 commentaires

  1. Eugène de Rastignac

    Article d’une très grande qualité ! Si seulement ce genre de littérature pouvait remplir nos rayons en substituant les torchons contemporains.

  2. Marianne Montreuz

    Bonjour,
    Votre article est extrêmement pertinent, c’est un grand plaisir que de vous lire. J’espère que vous reprendrez de l’activité rapidement, la découverte de votre fratrie pourrait-être très intéressante. M.Montreuz

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