lundi, 22 mai, 2017
Soldats d’hier et d’aujourd’hui : les janissaires
Le sultan Murad IV et ses janissaires.

Soldats d’hier et d’aujourd’hui : les janissaires

Le sultan Murad IV et ses janissaires.

Le sultan Murad IV et ses janissaires.

Constituant les meilleures troupes de l’Empire ottoman, les janissaires sont également les plus intrigants. En effet, connaissez-vous, pour reprendre les termes de l’historien Laurent Henniger dans son article sur les janissaires paru en février dernier dans le magazine Guerre et Histoire, « beaucoup de troupes dont les officiers portent des louches dans leur coiffure ? » ou encore « dont le symbole n’est pas un drapeau mais une marmite que l’on renverse pour donner le signal d’une rébellion ? » Ces soldats atypiques vont avoir un rôle majeur dans l’administration impériale.

Origine

Le mot « janissaire » vient du turc « yevi tcheri », qui signifie « nouvelle troupe » ou « nouvelle milice » selon la traduction. Le corps des janissaires est né vers le milieu du XIVe siècle, c’est-à-dire au début de l’expansion de l’Empire ottoman, notamment vers les Balkans au dépend des États orthodoxes de la région. C’est à cette époque que l’organisation militaire de l’empire subit une véritable révolution. En effet les Turcs, peuple nomade des steppes d’Asie centrale, règnent sur des nations sédentaires regroupées en son empire. Or les Turcs, à l’instar des Mongols, se battent essentielle

ment à cheval et n’ont pas de réelle infanterie à pied. Comme les royaumes européens, les Turcs veulent se doter d’une infanterie fiable authentique, qui lui permettra de se passer le plus possible de l’emploi de mercenaires. Les Turcs vont alors recruter parmi les nations annexées des troupes avec une particularité étonnante: ces troupes qui formeront à terme le fer de lance de l’armée ottomane sont des esclaves !

Le janissaire, un esclave-soldat

Ceci peut sembler aberrant aux yeux d’un occidental, qui depuis l’Antiquité grecque voit dans le soldat un citoyen libre qui se bat pour défendre sa cité ou son souverain. Rien de tout cela n’est valable en Orient. En effet, le monde musulman regorge d’esclaves-soldats, comme les Mamelouks d’Égypte. Or le statut  d’esclave n’a pas la même signification en Orient qu’en Occident, c’est-à-dire qu’il n’est pas quelque chose d’infamant. Bien que de nombreux esclaves seront maltraités au sein de l’Empire, certains atteindront les plus hautes sphères de l’État. Par exemple, la plupart des grands Vizirs turcs – l’équivalent d’un premier ministre – sont des esclaves.

Le janissaire, lui, est recruté parmi les prisonniers faits par les Turcs au cours de l’expansion de l’Empire, soit après les batailles, soit au cours de raids, ou encore par le système que les ottomans appelaient alors le « devchirmé » : chaque année, des milliers d’enfants chrétiens, âgés de 10 à 15 ans et d’origine balkanique ou provenant des steppes russo-ukrainiennes pour la plupart, étaient retirés à leurs parents et envoyés dans des casernes spéciales pour y apprendre le métier des armes et être convertis à l’Islam – ce qui n’empêche pas les futurs janissaires de demeurer des esclaves « grâce » à leurs origines chrétiennes, alors qu’un être né en terre d’Islam ne peut être esclave, théoriquement.

Autre chose d’assez étonnant : le corps des janissaires est étroitement lié à une secte religieuse soufie, les becktachis,  proche du chiisme alors que le Sultan est le plus puissant dirigeant sunnite de l’époque. Le rôle de cette secte est double : d’abord, elle forge « l’esprit de corps » des janissaires en leur enseignant le sens de la justice, de la morale et de la solidarité. Leur second rôle est de leur apprendre leur métier de soldat.

Le rôle des janissaires

Janissaire de la fin du XVIIIe siècle.

Janissaire de la fin du XVIIIe siècle.

On l’a vu, les janissaires sont les troupes d’élite de l’Empire ottoman. À ce titre, ils sont placés sous le commandement direct du Sultan et constituent l’une des unités de sa garde personnelle, jusque sur le champ de bataille. Dans la capitale de l’Empire, ils sont assignés à des rôles de police et de protection des minorités chrétiennes et juives face à la fureur populaire musulmane. Comme la garde prétorienne des Césars, le corps des janissaires va petit à petit jouer un rôle politique, notamment en influant sur le choix des candidats au sultanat lors des interrègnes.

Au XVIIe siècle, l’armée ottomane compte entre vingt et trente mille janissaires, soit un dixième de son effectif total. Ils sont organisés en ortas, l’équivalent d’un bataillon de neuf cents hommes. Dans la bataille, les janissaires sont toujours positionnés au centre du dispositif, couverts sur leurs flancs par la cavalerie, qui a pour tâche de forcer l’ennemi à attaquer les janissaires de front. Ceux-ci sont organisés sur trois rangs de tireurs, protégés par des fortifications de campagne ou des chariots, rendant possible l’utilisation d’artillerie légère, comme le canon « abus » posé sur tripode. Mais les janissaires ne sont pas employés que dans la bataille rangée : l’historien Thomas F. Arnold dans son ouvrage Les guerres de la Renaissance, XVe-XVIe siècles explique que les janissaires brillent également dans la guerre de siège (voir plus bas) et dans les escarmouches. Ils font également office de « fusiliers marins » en combattant sur le pont des navires, et démontrent leur sens de l’innovation en jouant le rôle de premiers « sapeurs d’assaut » de l’histoire en creusant des tranchées en zigzags pour approcher en sécurité des fortifications ennemies.

Les janissaires au combat

Dès leur incorporation, les janissaires passent la plupart de leur temps à s’entraîner au combat et à manier différentes armes : l’arc composite, héritage des cavaliers des steppes d’Asie, mais aussi le sabre, le yatagan – sabre courbé vers l’intérieur –, la masse d’arme et la hache. Dès la fin du XVe siècle, les janissaires adoptent l’arme à feu individuelle, ce qui fait de l’armée ottomane la plus moderne de son temps, compte-tenu du fait que la proportion de tireurs est plus importante en son sein que dans n’importe quelle autre armée occidentale, où les piquiers restent majoritaires. Selon l’historien Laurent Henniger, cette caractéristique n’a rien d’étonnante : l’arquebuse s’inscrit dans la continuité de l’arc composite évoqué plus haut. De plus, tandis que les armées occidentales pensent les armes tels que l’arc ou l’arquebuse comme des arme de saturation – les archers anglais du Moyen Âge par exemple ne visent pas directement leur cible, mais couvre une zone de flèches, tout comme les armées modernes utiliseront leur mousqueterie en privilégiant la saturation, c’est-à-dire le nombre d’armes à faire feu en même temps, à la précision de celles-ci – le janissaire, tout comme l’archer à cheval, vise directement sa cible et possède une arme à cet effet : l’arquebuse à serpentin, longue, lourde et précise, selon les standards de l’époque bien-sûr.

L’auteur explique d’ailleurs que les janissaires « refusent l’entrainement collectif ou « ‘l’ordre serré » à l’occidentale, [et qu’ils] seraient incapables de [le] pratiquer : leur troupe constitue plus un agrégat de « snipers » qu’un collectif authentique délivrant un feu de masse. » Cette stratégie va d’ailleurs vite montrer des signes de faiblesse face à des armées occidentales qui ne cessent de perfectionner les groupements tactiques (piquiers + arquebusiers, puis mousquetaires) et les manœuvres dès le XVIe siècle. L.H propose l’hypothèse selon laquelle le Sultan Soliman Ier (1494-1566) aurait pris conscience des lacunes de ses soldats et auraient débaucher, dans les années 1530, des capitaines français en guise d’instructeurs.

Pourtant, les janissaires ont remporté de nombreuses victoires face aux armées chrétiennes occidentales, dès le XIVe siècle, en écrasant les croisés à Nicopolis (Bulgarie actuelle) en 1396, à Varna (Bulgarie) en 1444, puis les Hongrois à Mohacs (Hongrie) en 1526. Mais les ottomans seront écrasés à Saint Gothard (Hongrie) en 1664. Les janissaires se sont également illustrés au cours de nombreux sièges : Constantinople en 1453, Candie (Crète), siège le plus long de l’histoire (21 ans !) de 1648 à 1669, les deux sièges de Vienne en 1529 et 1683, mais aussi les sièges de Rhodes, Chypre et Malte.

La vie quotidienne du janissaire

Les janissaires ont un autre point d’originalité par rapport aux autres soldats de l’époque : leur propreté est exemplaire, que ce soit à l’intérieur de leurs casernes rutilantes, ou sur le champ de bataille, chose incroyable quand on sait que la plupart des armées de l’époque se vautraient dans la crasse. Aussi, les janissaires possédaient de nombreux animaux de bât.   L’ambassadeur autrichien Busbeq ajoute que dans ces campements propres, les jeux de hasard, la boisson et les jurons sont proscrits. Les janissaires, en tant que corps d’élite, jouissent de nombreux privilèges : uniformes somptueux, participation aux parades, etc. Mais ces privilèges seront également l’une des raisons de leur chute.

La fin des janissaires

Janissaires et sipahi ottomans (Manesson Mallet, 1683).

Janissaires et sipahi ottomans (Manesson Mallet, 1683).

L’Empire ottoman entame sa longue descente aux enfers à la fin du XVIIe siècle, entraînant les janissaires avec lui. Mais de nombreux facteurs internes à ce qui était alors une réelle institution expliquent la fin brutale que va connaitre ce corps d’élite. Les anciens soldats des campagnes glorieuses de l’empire sont souvent affectés par la suite à la garde des forteresses-frontières de l’Empire, situation statique, ruineuse de moral et qui détruit à petit feu l’esprit de corps enseigné par la secte des becktachis (voir plus haut). De plus, la tradition du recrutement d’enfants chrétiens pour l’armée ottomane disparaît au profit d’un recrutement dans la population turque.

Les janissaires obtiennent également le droit de se marier et d’avoir une activité professionnelle civile à côté de leurs obligations militaires, ce qui en soit n’aurait pas été nuisible si les janissaires avaient renoncé en parallèle à des privilèges désormais injustifiés. Leur indiscipline ne fait que croître alors que leur fidélité au Sultan diminue, ce qui est vu comme une marque de caprices et de velléités corporatistes : le corps des janissaires refuse catégoriquement l’innovation technique nécessaire à l’Empire pour rattraper son retard sur les nations européennes dans le domaine militaire.

Ils connaissent une fin tragique : irrité par leurs révoltes incessantes contre son autorité et persuadé par les oulémas – des théologiens sunnites portant en horreur cette garde personnelle du Sultan, de confession chiite –, Mahmoud II décide, le 16 juin 1826, le massacre des anciens membres de sa garde par le reste de l’armée et la populace, qui fusilleront, brûleront et égorgeront sans pitié quelques 120 000 janissaires. Seuls quelques-uns survivront et s’enfuiront à Alger, alors protectorat ottoman, où ils affronteront les troupes françaises en 1830 lors de la colonisation du pays.

Sources :

  • HENNIGER Laurent, «Les janissaires, piliers de l’armée du Grand Turc» in Guerres & Histoire, Février 2011, N°11, pp.78-82
  • LEBRUN François, Le 17e siècle, Paris, Armand Colin, 2007, pp. 192-194
  • CROWLEY Roger, «Les canons du Sultan tonnent le glas de Constantinople» in Guerre & Histoire, Avril 2012, N°6, pp.78-83
  • ARNOLD Thomas F., Les Guerres de la Renaissance XVe-XVIe siècles, Autrement, coll. Atlas des guerres, 224 p.
  • http://www.bleublancturc.com/Turqueries/janissaires.htm

 

A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.

3 commentaires

  1. Très bon papier merci pour ces informations.

  2. Votre article est intéressant, mais votre bibliographie omet l’important ouvrage du Britannique Rhoads Murphey, Ottoman Warfare 1500-1700, paru voici une quinzaine d’années.
    Êtes-vous sûr que les janissaires étaient chiites ? Ils étaient influencés par la secte des « bektatchi », qui mêlaient des coutumes de diverses origines : musulmanes, chrétiennes et chamanes (les Turcs viennent d’Asie centrale, ne l’oublions pas). Le chiisme n’aurait pas été toléré par le Grand Seigneur, alors que la Perse était le grand ennemi oriental de l’Empire ottoman.
    L’effectif du corps des janissaires aurait été de 48 000 à l’époque de la bataille de Saint-Gotthard, y compris les cadets de la division « Adjémi-oghlan ».
    Je serais heureux de vous apporter quelques éléments de mes recherches si vous le désirez.
    Bien cordialement.

  3. votre article est vraiment superbe ,j’avoue que c’est toute affaire ainsi .je soutiens aussi Florian pour ses propos

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