jeudi, 30 mars, 2017
Charlie Hebdo, le symbole et son revers

Charlie Hebdo, le symbole et son revers

« J’ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer ni les maudire, mais de les comprendre. » Spinoza (Traité de l’autorité politique)

Bal tragique à Charlie-Hebdo ? Trop facile. Disons-le tout de suite, nous ne sommes pas en très bon terme avec les usurpateurs. Ainsi n’avons-nous pas plus d’accointances avec les quelques encravatés fantoches à la tête de ce pays qu’avec quelconques fanatiques religieux lobotomisés ou autres caricaturistes subversifs de kermesse. Nous n’essayerons pas de tirer une obscène épingle de ce jeu de tartufes comme le fait depuis ce midi tout le théâtre politico-médiatique auquel se joint, comme à chaque fois que cela peut la distraire, la partie de la populace qui aime l’odeur du sang et la compassion à peu de frais.

Nous voulons simplement faire entendre ou donner à lire une opinion probablement dissonante, peut-être scandaleuse pour certains mais assurément honnête. À l’heure qu’il est, cela n’aura pu échapper à personne : dix journalistes de Charlie Hebdo et deux policiers ont été abattus au siège du journal par au moins deux hommes au nom du fanatisme islamique. Nous ne connaissions pas personnellement ces victimes, pas plus que nous ne connaissons d’ailleurs le chômeur au bonnet sale et au regard perdu croisé dans la rue, ou le clochard qui dormira ce soir sur les sièges plastiqués de la ligne 7. Des journalistes il en meurt peu. Des chômeurs et des clochards, beaucoup.

Epargnez-nous le couplet sur la violence directe de l’acte. Il n’a échappé à personne mais en dernière instance un mort est un mort. Selon l’ANPAA (ndlr : Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie), la France est le deuxième pays consommateur d’anxiolytiques en Europe… Les premières catégories socioprofessionnelles ayant recours au suicide sont les agriculteurs et les policiers… Il en est mort deux aujourd’hui, de policiers. Nous l’avions presque oublié. Ils n’étaient pas dessinateurs… On se souvient de Daumier, pas tellement de Savary. Ils défendaient la liberté de circuler, pas la liberté de la presse. Décidément, la mémoire collective, ça ne tient pas à grand-chose…

Le spectacle de l’actuelle communion de surface, ambiance hypocrisie de repas de famille ou de salle des fêtes est proprement nauséeux. À l’instar des grands Anciens, nous sommes attachés à la notion de hiérarchie. Dans la légitimité, dans le talent, dans la souffrance. Que la classe politique fasse semblant de s’émouvoir et de « partager », de concert, la douleur des familles comme on partage une bicyclette ou une fin d’éclair au chocolat n’est plus tellement révoltant, tant le cirque de cette triste république bananière autant début-de-siècle que fin-de-race, est devenu quotidien. Que les médias « mainstream » fassent du pognon sur le cadavre à peine recouvert de leurs confrères, on ne pouvait pas attendre de leur part beaucoup plus de retenue… enserrés qu’ils sont dans les mâchoires de cet hydre polycéphale qu’on appelle l’« information en continu ».

Qu’une partie du peuple français trompe l’ennui d’une modernité maussade dans du pathos « cuisine au beurre » et de l’affect soldé aux puces, cela s’entend également. « Quelle chose hideuse que la foule », disait déjà Victor Hugo. Que chacun essaye de tirer les brancards à soi pour faire porter le chapeau à son voisin fait aussi partie de ce jeu vulgaire. Parce qu’il est convenu que la morale, l’intégrité, la virilité intellectuelle et la pudeur ne sont pas des lois écrites, et qu’à ce titre elles ne bénéficient pas de l’ombre réparatrice du cortège des dévots spontanés. Mais la hiérarchie veut que chacun reste à sa place. Aussi, que les journalistes qui n’ont pas d’informations se taisent. Que les politiques qui n’ont rien à dire arrêtent d’exercer, puisque c’est là leur métier. Que les gens que ça ne concerne pas aillent dire bonjour à leur voisin, tenir la porte à la vieille dame de leur immeuble, promener leurs chiens ou prendre soin de leurs proches.

Nous n’avons jamais partagé les idées de monsieur Philippe Val, de feu Stéphane Charbonnier et de leurs confrères. Il va de soi que nous condamnons fermement les messages de haine à l’encontre de ces personnes dont la plupart ont perdu la vie. La fermeté de nos positions s’étend à la condamnation absolue de cet acte ignoble commis sur notre sol à l’encontre de citoyens français et à la montée constante des tensions dont les premiers négateurs, au jour le jour, sont les médias de gauche (vous nous excuserez le pléonasme). Nous ne faisons que mettre en exergue l’hypocrisie larvée de ce théâtre de guignols dont l’obscénité touche en premier lieu les victimes et nous appliquons à faire prévaloir l’analyse et la raison sur l’émotion gratuite, ne serait-ce que pour essayer de comprendre d’où vient le mal pour avoir une chance de le contenir à défaut de pouvoir l’éradiquer.

On nous répondra qu’au-delà des journalistes et de leurs étiquettes, un symbole a été attaqué ! Nous aurions été les premiers à défendre la liberté d’expression si elle était encore ce qu’elle fût. Il y a bien longtemps que cette république, « garce vérolée, toujours debout sur son trottoir » comme disait Brasillach, n’avale plus les symboles que pour le plaisir de les vomir. Tous les gens sérieux savent ce qu’il en est et si nous nous sommes empressés de sourire au double discours de Manuel Valls, c’était bien uniquement pour être sûr de n’en point pleurer.

Où étaient donc les indignés professionnels et les hauts gardiens de la liberté d’expression lorsqu’un humoriste franco-camerounais a été désigné comme ennemi public numéro un par ce même monsieur alors ministre de l’Intérieur ? Certainement pas dans les zéniths de France. Où étaient les journalistes de terrain en mars 2010 lors de l’affaire Saïd Bouararach ? Certainement pas en tenue de plongée dans le canal de l’Ourcq. Où étaient les défenseurs du drapeau national lorsque l’inénarrable BHL est allé le noyer dans le sang de la honte en Libye et en Syrie ? Certainement pas dans la rue. Et qu’en fut-il donc de l’émotion suscitée par la trentaine de journalistes syriens tués par les mêmes fondamentalistes sous sponsors occidental lors de l’agression de la République arabe syrienne ? En réalité, il y a bien longtemps que la liberté d’expression roule en boite automatique. Trop longtemps pour que nous joignions nos voix aux propagandistes droit-de-l’hommistes zélés et à leur union sacrés des manipulés-manipulateurs.

Que des policiers français soient abattus comme des chiens à l’arme automatique n’a par ailleurs pas l’air de constituer l’effritement d’un symbole. La police…la sécurité…le maintient de l’ordre…il faut avouer que c’est un peu réactionnaire tout cela, et très loin de la ligne de pensée libertaire de Charlie Hebdo. Et pourtant deux agents de la paix sont restés au sol, boulevard Richard-Lenoir, pour être intervenus. Comme quoi, les premiers à dépasser les étiquettes ne sont pas toujours ceux qu’on croit.
Nous avons une pensée sincère pour ces deux policiers, tués par des fanatiques pour en avoir défendu d’autres, et pour le clochard qui essayera de dormir, ce soir encore, sur les bancs plastiqués de la ligne 7.

Maxime Le Nagard

A propos de Maxime Le Nagard

Etudiant en journalisme, intéressé par tous les domaines de la culture générale, en particulier l'Histoire, la littérature et la philosophie.

29 commentaires

  1. un seul mot: bravo Maxime! Que de bon sens !
    vous écrivez parfaitement ce que nous ressentons tous.
    Merci

    • Merci à vous. C’était le but recherché. S’il est atteint, j’en suis satisfait.

      • Merci pour cet article, je voudrais simplement ajouter qu’après 30 ans en 2012 des parents de 46 enfants brûlés vifs avec leurs accompagnateurs et chauffeur n’ont sans doute pas défiler pour CH car en 1982 un comité de parents avaient je crois demander la fermeture de ce journal pour cause d’humour ignoble concernant la mort de ces enfants et adultes, je ne lisais pas ce torchon il y a des limites à ce que l’on peut accepter dans « l’humour »!

      • Il y a forcément un anachronisme dans votre anecdote, car si l’accident de Beaune date bien de 1982, Charlie Hebdo avait fermé ses portes en 1981 et ne les a rouvertes qu’en 1992. Votre anecdote, si elle est exacte, concerne donc une autre publication.

  2. Toutes mes félicitations pour cet article, qui l’un est dés plus intelligent que j’ai pu lire sur cette affaire.
    Je suis ravi de ne pas être le seul à penser qu’il y a quelque chose de sordide et d’hypocrite dans ce « spectacle »…

    PS : Il y a juste une coquille à corriger, l’artiste en question n’est pas franco-congolais mais franco-camerounais 😉

  3. Sic transit maledictum, stupiditas manebit.

  4. Merci Maxime pour cet article dont je rejoins les idées.

  5. Qui etes vous pour venir dire sur qui et comment les Français doivent s’émouvoir ?
    Un étudiant en journalisme qui veut faire le « buzz » sur les dépouilles encore tièdes de ses ainés ,

  6. Bonjour à vous,

    C’est vrai que s’indigner sur la liberté d’expression la semaine où Zemmour est censuré, c’est fort.
    Mais ici c’est diffèrent. Du moins je le pense.

    C’est sûr que le monde, l’Europe ou la France, c’est loin d’être parfait. C’est sûr que ces manifestions devraient se dérouler plus souvent. Mais au final, je trouve ça difficile de critiquer quoi que ce soit par rapport à tout ça. C’est « seulement » 12 morts ? Peut-être, mais le symbole est fort je pense. Ça prouve qu’il peut encore avoir des rassemblements en France et dans le monde contre la barbarie. Certains diront que c’est cul-cul mais pour moi ça ne mange pas de pain. On peut difficilement critiquer cela, même si je rejoins vos propos, y a des choses plus graves qui se passent sans que cela ne bouleverse.

    Alors profitons de ces rassemblements, le symbole est fort.

  7. JE SUIS PAS CHARLIE
    (et je le dis)

    Ceux qui hier ont évincé Zemmour voudraient que l’on défende la liberté au nom de leur liberté? En réalité ces gens n’ont que faire de ceux qui ne seraient pas en adéquation avec leurs idées, leur conception de la France ou leur système de pensé. Ils n’aiment ni la France ni le peuple. Ils l’ont encore montré juste avant Noël, en assassinant la crèche et le prophète avec elle…

    Enfin, je peux tout à fait peindre, dessiner et servir le beau sans polémique ni médiocrité. L’art n’a pas à se substituer à la liberté, ni être asservie par elle. L’art à juste vocation à plaire et servir le sens de l’esthétique. Au pire sera t-il en mesure de nous offrir l’illusion de la réalité; mais sans blasphème, ni mensonge ou escroquerie. Il suffit de savoir dessiner. A défaut on se coupe la main où on se tait. Mais on ne fait pas dire à une main ce qu’elle n’a jamais réclamé de dire, surtout quand dieu nous l’a offerte.

    Désolé mais, quand on dessine mal, il ne faut pas s’étonner que ça aille mal..

    Zemmour était dessinateur, peintre, musicien, poète. Il était tout cela à la fois. Zemmour était cette France qui dépasse la somme des individus. Aujourd’hui nous apprenons à vivre sans lui, tout comme d’autres apprendrons désormais à vivre sans Charlie.

  8. Manier parfaitement la rhétorique n’est pas suffisant pour donner du fond à vos propos ni pour faire de vous un être savant… c’est pour cela que dans mon cas je serai plus concis et surtout moins pompeux. Est-ce si inconcevable pour vous que des gens puissent être tout simplement compatissants ? Bien sûr il y a de la récupération dans tout ça mais c’est aussi votre démarche : surfer sur la vague, jouer avec des braises ardentes.
    Ces morts ont elles plus de valeurs ? Oui et non. Non parce que ce sont des êtres humains au même titres que d’autres. Oui parce qu’à travers tout un tas de « paramètres », ces morts sont plus importantes. Elles le sont à travers leur ampleur, les symboles visés, leur aspect « inédit », le fait que des personnalités publiques aient été visées, et cela que ça vous plaise ou non.

    • Tout à fait d’accord Gvar.
      L’article n’est pas trop mal, et bien écrit, mais l’auteur fait exactement la même chose que ce qu’il critique.
      En fait, je ne vois pas l’intérêt d’un tel article. A part essayer de lancer une polémique inutile suite à la mort d’innocents « VIP » d’où l’émoi populaire.

      • Un texte inutile d’un journaliste qui a voulu se faire remarquer par une petite pirouette adolescente, en jouant avec des ficelles grossières (il y a plein d’autres morts que ceux là à pleurer nanana), jouant sur une neutralité en traitant d’extrémistes tout le monde (aussi bien charlie que les islamistes). Tout ça est trop facile, puéril et grossier. Facile de ne pas prendre position. Ce jeune homme aura pe un avenir une fois sorti de sa puberté.

Revenir en haut de la page