Nous ne sortirons pas de l’Histoire tant que nous la transmettrons

Nous ne sortirons pas de l’Histoire tant que nous la transmettrons

À ceux qui doutent. Passion est raison.

Je ne crois pas me tromper en affirmant que le Bréviaire existe pour montrer et pour démontrer la valeur, la pertinence et la consistance de la France dans son histoire et dans l’avenir du monde, et donc dans les jours pressés et périlleux qui sont les nôtres. Cette intuition patriotique n’est sans doute pas unanime dans la population, même si elle est certainement répandue parmi nos lecteurs. Je voudrais donc m’adresser aux déficitaires de la passion afin d’expliquer pourquoi je crois que le pari sur la France est pascalien et que la raison conduit également à le faire. Afin d’approfondir le sens que prend ce pari aujourd’hui, je pense essentiel de bien évaluer la performativité du discours qu’il conduit à tenir. Voici les raisons qui me permettent d’en appeler à la vôtre.

Dans le fragment 233 de ses Pensées, Blaise Pascal évalue les gains et les pertes que la croyance et l’incroyance en Dieu sont susceptibles d’engendrer. Si, dans l’absolu, Dieu n’existe pas, le mécréant et le pieu se retrouveront dans le néant une fois mis en bière. En revanche, s’il existe, le premier brûlera en enfer et le second franchira les portes du paradis. Il n’y a donc, pour Pascal, qu’un bénéfice à tirer de la croyance car si elle s’avère fausse, elle n’accentue pas les pertes mais elle multiplie en revanche les gains en cas de vérité. Ce raisonnement théologique peut-être totalement appliqué à la question patriotique qui nous intéresse ici. Voici ce qui pourrait advenir si la France et l’idée de nation elle-même devaient s’avérer trop faibles pour résister à l’époque.

Voyons trois exemples de suggestions post-nationales. Le capitalisme mondialisé, tout d’abord, qui aspire à faire du monde un grand marché dérégulé et où la seule frontière identitaire restante serait la stratosphère. L’identité qui attache les individus tant physiquement que sentimentalement nuit à la mobilité absolue et au dévouement productif requis par « l’empire » (Marx, déjà, le notait dans le Capital) comme l’entend Alain Soral et comme l’entendait le courant anti-américaniste post-1945 en réaction duquel fut créé le Bilderberg. Cet empire qui distille plus de morphine que de cyanure et rappelle plus Huxley que Soljenitsyne – ce qui n’est pas un compliment – n’est pas le seul prétendant à l’universel. Il en va par exemple de même de l’islamisme prosélytique, politisé et militarisé qui rêve et œuvre à une umma absolue qui réunirait dans la même foi et la même structure sociale l’ensemble de l’humanité. Ces deux candidats à l’expansion totale émargent au même ordre que feu le fantasme de dictature du prolétariat.

Ces trois projets ont en commun de se substituer aux structures nationales par l’économisme et ses satellites culturels et moraux devenus informes à force d’être assouplis, par la communauté religieuse devenue œcuménique après l’aboutissement du Djihad ou par le remplacement des clivages nationaux par les clivages sociaux selon le credo « un prolétaire n’a pas de patrie ». L’important n’est pas tant de revenir sur les sources, les finalités et les moyens de ces globalisations théoriques. Il faut en revanche rappeler qu’elles ne peuvent esquisser une concrétisation qu’en refermant la grille du cimetière des nations. Qui peut encore croire qu’en sapant nos structures traditionnelles nous atteindront un universel pacifique, diversifié et prométhéen ? Les dernières décennies nous ont fait connaître les factures des utopies. Faire le pari de la mort actée des nations, c’est ainsi renoncer à un patrimoine, à une diversité, à un cadre générateur de stabilité et de valeurs. Comment peut-on croire que la défense de l’identité puisse-t-être le rejet de la diversité quand l’uniformisation ne serait que progrès et rencontres fécondes ? Au fond, peu importe l’après. La domination globale qui succèdera au monde tel que nous le connaissons ne pourra pas prendre le risque de la fragmentation. L’abolition des identités sera totale et sans retour. Un formatage sans sauvegarde. Une réduction au folklore pour les privilégiés. Avant de désespérer de la France, il faut prendre toute la mesure de ce qui, ici, fera office de néant pascalien.

blaise pascalBlaise Pascal (1623 – 1662)

Ce néant est peut-être inéluctable. Il n’en est pas pour autant attrayant. Ainsi, que gagnons-nous à capituler ? Si notre combat doit s’achever dans la défaite, au moins la honte et le regret ne nous tarauderons pas. Nous aurons conduit une barque exaltante et vivifiante, les coûts et les coups n’enlèveront rien à cette réalité : l’avenir des patriotes ne sera, dans l’absolu, pas plus sombre que celui des munichois du XXIème siècle. Ces lignes n’auraient cependant pas beaucoup d’intérêt si la fatalité les imprégnait. Nous menons cette réflexion avec la ferme intention, et la conviction tout aussi solide, que les jeux sont loin d’être faits. Au mieux, la France prend l’initiative d’une réaction internationale à l’ordre établi. À défaut, il faudra saisir le changement venu d’ailleurs et faire en sorte que la France s’y engage, avec le savoir-faire qu’on lui connaît pour troubler l’immuabilité de façade. Le gain serait alors formidable.

Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement un drapeau, une langue, un art de vivre et une histoire. Ce qui peut être sauvé est aussi un ensemble de valeurs qui élèvent l’Homme en le distinguant. En ce qui nous concerne, ces valeurs sont issues des chants de l’Iliade et de l’Odyssée mais aussi de deux millénaires de christianisme et de la réflexion philosophique encore plus âgée, d’Héraclite à Arendt. Ces valeurs brûlées par le consumérisme, l’hédonisme au rabais, l’ectoplasmie aigüe et la médiocrité satisfaite ne sont pas mortes. Elles suffoquent néanmoins, et nous aspirons à préserver et à reconstruire le cadre nécessaire à leur survie et à leur renaissance. L’humanisme véritable est là. La raison ne vous conseille-t-elle pas de prendre cette gageure présentée si souvent comme périmée voire franchement démente ? La tentation de donner tort à ces peintres d’un horizon de drapeaux blancs est d’autant plus forte que la mise de départ n’a pas de quoi stimuler la pusillanimité.

On pouvait en effet reprocher à Pascal de ne pas souligner que l’engagement pieux amputait la vie de certains de ses charmes. Cela dit, la Bible ne demande pas d’auto-flagellation ni de jeûne hebdomadaire pour entrer au royaume de Dieu. La foi en la France n’est pas plus l’apanage de quelques jansénistes de la pensée. Les efforts demandés aux patriotes tiennent en deux points. D’abord, résister dans l’adversité aux procès en fascisme ou en ridicule dispensés par « les puissants visionnaires qui leur servent de responsables politiques [et] se tuent à leur expliquer que la lutte contre le chômage ne se remporte pas en un mois ! » – Maxime Sentence. Les grands médias et les élites proclamées n’auront pas de soutien ni de réconfort pour nous. D’autant plus indispensable en devient le second devoir de ceux qui font le pari de la France. Un effort d’acquisition et de transmission de la culture, du savoir et des valeurs est indispensable pour ne pas ployer sous les vents puants des malins ou des démissionnaires qui n’ont souvent qu’un statut et un renoncement à opposer à la foi argumentée que nous pouvons développer. L’endurance et la rigueur, voilà le prix modique avec lequel on peut aujourd’hui tenir le pari de la France. Paroles, me direz-vous. Oui, mais c’est bien en chantant qu’Homère s’est fait l’accoucheur de notre civilisation. Alors, disons avec Clemenceau : « Gloire au pays où l’on parle ! Honte au pays où l’on se tait ! » Et je me permettrais de rajouter qu’au-delà de nos multiples différences, nous avons pu vérifier dans notre engagement toute la performativité du verbe patriotique.

Le fait que nous parlions encore est déjà une prise sur le réel. En effet, tant en projetant la résurgence d’une France fière et forte, nous partageons des chansons, des livres, des références patrimoniales. Nous avons l’honneur de garder loin des brigands et de la rouille cette épée qui si souvent a balafré la fatalité, cette lame à la pointe de laquelle furent gravés tant d’épisodes de l’histoire du monde, ce fer millénaire qui n’attend qu’un bras solide pour être saisi et jouer son rôle. Ce glaive sans fourreau, c’est la volonté nationale qui demande à être saisie et menée. Elle ne meurt pas, elle s’assoupit, épuisée et bercée depuis un quasi demi-siècle. Cette relique efficiente, c’est une foi, c’est le dôme des Invalides, les chênes de Normandie, la légèreté mélancolique d’un crépuscule provençal. C’est Voltaire écrivant la liberté et Chateaubriand écrivant la tradition. C’est les larmes de Bérénice et le sourire de Scapin. C’est l’Affiche Rouge et le chant des partisans. C’est quinze siècles de campaniles et cinquante rois. C’est une Révolution, écorchure suturée en 1914 dont nous voyons toujours les cicatrices. C’est une langue et une cuisine, des manières et des techniques. C’est ce que nous défendons contre des nihilistes qui nous disent ringards et des amnésiques qui nous disent criminels. Nous n’avons pas la prétention d’être irremplaçables, qu’on nous laisse celle d’être utile. Les mots sont les seuls vrais cercueils mais aussi les seuls talismans qui assurent la perpétuation. Si nous taisons la France sous le poids d’une honte que l’on nous impose, les obsèques seront faites et il ne restera qu’à vider le grenier. Si nous veillons à la sauvegarde, au partage et à la transmission de notre idéal terrestre, nous contribuons déjà à marquer le réel. Nous serions de biens mauvais enfants si nous laissions la France entièrement aux mains d’autres qui nous inspirent plus méfiance et défiance que confiance et patience. Que le patriote incertain se le dise : pour nous, être, c’est déjà résister.

En plus de ce travail de préservation, nous disposons d’une deuxième prise sur le réel. Emmanuel Todd écrivait en 1981, avec Hervé le Bras, L’invention de la France. Aussi remarquable que soit cet ouvrage, nous ne le dissèquerons pas ici mais nous nous appuierons sur son titre pour affirmer que nous avons capacité à faire la France comme d’autres prétendent la défaire. En disant la France dans sa complexité puissante, dans sa richesse artistique et historique, nous pouvons fédérer autour d’elle un élan nouveau et participer, même modestement, à l’écriture d’un nouveau chapitre d’une histoire qu’on ne peut raisonnablement croire terminée. Il ne s’agit pas de mentir, ni de manipuler. Il s’agit de résister au prétendu sens de l’histoire qui nous conduirait sans douleur à la fin de celle-ci. C’est un jeu de corde tirée. Les mains épaisses et les bras larges ne manquent pas, en face. Aussi ne devons-nous rien lâcher. Mieux, il faut ramener à nous la crédibilité qui nous est due en répondant aux livrets d’accusations par un roman national, notice d’autosuffisance de la grandeur.

Pas plus aujourd’hui qu’hier, la France ne se fera toute seule. Il nous appartient de la bâtir et d’inviter à cette entreprise tous ceux qui n’œuvrent pas à la déconstruction nationale. Les sceptiques et les découragés pourront trouver ici l’essence d’un élan nouveau, ne serait-ce que par goût d’aventure et sens pionnier, parce que nous devons être les prochains inventeurs de la tradition. L’histoire et ses empreintes nous donnent un avantage par rapport à Pascal. Il ne pouvait dépasser le stade spéculatif raisonné dans son pari, faute de pouvoir matérialiser Dieu et de changer celui-ci. Nous pouvons montrer la France et ceux qui voudront bien la voir comme elle est n’auront pas besoin de plus pour croire à la raison de nos passions. Nous pouvons la modifier parce que ni l’espoir, ni la puissance ne pourront jamais être consignées dans un traité commercial ou une Constitution tombée du ciel technocratique et administrée au peuple comme on gave les oies périgourdines. Ce que nous écrirons ne tombera pas dans le vide, sauf à désespérer déjà de l’issue de ce combat de la France et de l’Histoire contre l’ensablement général. Nous écrivons pour entretenir ce qui est fait et pour faire quelque chose qui méritera d’être entretenu.

« Le désespoir est une forme supérieure de la critique », disait Ferré. Ainsi, les déceptions et l’armada déployée face au patriote ont pu avoir raison de ses espérances. Cela dit, c’est à la raison qu’en appelle ce texte pour rassembler autour de l’énergie nationale. Les pertes et les profits envisageables à propos du pari sur la France et l’importance des enjeux ne peuvent pas laisser indifférents et doivent conduire à un sursaut d’acuité réflexive. Demain, d’autres écriront pour la même cause que moi, et pour longtemps encore il en sera ainsi. La fin ne donne pas rendez-vous aux Nations. Nous ne sortirons pas de l’Histoire tant que nous la transmettrons et seront soucieux de l’écrire à nouveau en majuscules. Disons donc à ceux pour qui « il n’y a pas d’autre politique possible » que celle qui nous est présentée que, certes, au service de la marche au pas globale, ils sont les plus à même de mener « l’avancée ». Pour une autre fin, une autre politique est non seulement possible mais clairement indispensable. Convainquons de la fin et nous aurons les moyens.

Guillaume E.

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A propos de Guillaume E.

Etudiant passionné en histoire ayant travaillé sur le Front national (parti politique) et intéressé par la politique contemporaine. Souverainiste sans parti, je défend la réconciliation d'un patriotisme intransigeant et d'une primauté de la question sociale. Je me propose de commenter l'actualité politique ainsi que de faire connaître des ouvrages ayant trait à l'enjeu patriotique. Enfin, bien sûr, j'essaie de faire partager des regards personnels sur l'histoire en général, en restant ouvert à la critique et au débat.
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