Les guerres puniques (III) – L’entre-deux-guerres
Statue d'Hannibal en marbre, de 1704 par Sébastien Slodtz actuellement exposée au musée du Louvre.

Les guerres puniques (III) – L’entre-deux-guerres

À la première guerre punique succède une « paix armée » de vingt-trois ans, pendant laquelle Rome et Carthage vont tâcher de se reconstruire. Cette période de relative accalmie n’est pas sans évènements notables, pour l’un comme pour l’autre. Nous verrons ainsi la montée en puissance d’Hamilcar Barca à Carthage et la construction de « son » royaume en Espagne, ainsi que la terrible « guerre des mercenaires » que nous évoquions dans le précédent article. Rome n’est pas en reste : si Rome a pu fermer pendant un an (-235 – -234) le temple de Janus, qui marque officiellement la fin de toutes les hostilités ­— ce qui n’était pas arrivé depuis le règne du roi Numa Pompilius (-716 – -673) — ce répit n’est que de courte durée, car de nouvelles menaces viennent planer sur Rome qui, comme à son habitude, en sortira avec de nouvelles conquêtes.

Carthage

La guerre « inexpiable » des mercenaires (fin -241 – -238)

Conséquence directe de la première guerre punique, la guerre des mercenaire est un véritable traumatisme pour Carthage, tant les atrocités qui vont être commises durant le conflit sont nombreuses. C’est pour cela que Polybe, dans son Histoire, qualifie cette guère d’« inexpiable »[1].

Replaçons-nous dans le contexte : la première guerre punique se termine sur une lourde défaite carthaginoise ; après le désastre des Égades, Carthage, ruinée, est contrainte de signer la paix avec Rome, sa flotte étant vaincue. Or, la force terrestre punique elle, est toujours active. Cependant, une fois la paix signée, les mercenaires qui ont combattu pour Carthage se sentent doublement « trahis »[2] : la paix signée, hors de question pour eux d’espérer un quelconque butin de guerre. De plus, la lourde indemnité financière imposée par Rome au vaincu entraine, additionnée au coût exorbitant de la guerre, une grave crise économique.

Avec des caisses vides, l’État punique n’a plus de quoi rétribuer ses mercenaires — qui composent, rappelons-le une bonne partie des effectifs carthaginois, venus des quatre coins de la Méditerranée, puisque l’on trouve aussi bien des Puniques, que des Libyens, Celtes, Campaniens, Grecs, Ibériens ­— et se voit obligé d’envoyer Hannon le Grand négocier le versement de la solde, afin de réaliser des économies compte tenu de l’indemnité exigée par Rome. Au départ, les mercenaires, que l’on estime au nombre de 20 000, ne demandent que le versement de leur solde. Mais, plus le temps passe, plus les exigences augmentent : les mercenaires sont obligés de vivre sur le pays en payant leur nourriture ainsi que celle de leur monture avec leurs propres deniers. Il est donc légitime pour eux de demander compensation, puisque leur contrat ne prend fin qu’avec le versement de la solde prévue au départ.

Excédés par le retard continuel du paiement, les mercenaires, bientôt rejoints par les Libyens désireux de se soustraire à l’influence carthaginoise, décident de se servir et ravagent les côtes du Nord de l’Afrique.

Les rebelles dans leur entier sont au nombre d’environ 90 000, selon Polybe, répartis en trois « corps d’armée », dont deux vont se regrouper devant la cité d’Hippo Dyarrhitus, qui rejoint les rebelles en 240 av. JC, bientôt suivie par Utique.

Face à cette menace, l’oligarchie carthaginoise dépêche Hannon le Grand à la tête d’une armée de citoyens-soldats, de mercenaires nouvellement engagés et d’une cavalerie de 100 éléphants. Mais Hannon se montre piètre commandant, et n’arrive pas à vaincre les rebelles, qui parviennent à couper les principales voies de communication du pays.

Hamilcar Barca.

Hamilcar Barca.

Hannon est rapidement remplacé par l’autre grande figure carthaginoise : Hamilcar Barca. Ce dernier, conscient de son infériorité numérique flagrante, se montre fin tacticien. É la bataille de la Medjerda, alors qu’il n’a que 10 000 hommes à sa disposition et 70 éléphants, contre 25 000 rebelles, il feint un repli, laissant l’adversaire s’engouffrer dans un goulot d’étranglement, sur lequel se rabat la cavalerie à cheval et à dos d’éléphants.

Carthage rechigne à combattre les mercenaires, mais ceux-ci commettent des exactions telles envers les mercenaires loyalistes capturés, que la guerre va prendre un caractère « sauvage », « inexpiable ». Hamilcar est conscient de la supériorité numérique des rebelles, mais il l’est tout autant de la loyauté versatile de ces derniers. Aussi propose-t-il systématiquement à ses prisonniers de rejoindre ses rangs et d’être ainsi graciés, ou bien de garder la vie sauve mais de quitter l’Afrique pour toujours, et de s’exposer à la mort s’ils ne respectaient pas leur engagement.

Apeurés par ces manœuvres conciliatrices, qui risqueraient de mettre à bas la rébellion, les chefs des insurgés, notamment le Gaulois Autaritos, ordonnent que les prisonniers soient mutilés : ablations des bras, des parties génitales, fémurs brisés. Plus de 700 prisonniers sont ainsi mutilés avant d’être enterrés vivants.

Les représailles carthaginoises vont être terribles : Hamilcar et Hannon reçoivent l’ordre d’en finir, d’exécuter les prisonniers en leur possession, et de faire écraser par leurs éléphants tout nouveau prisonnier. Cependant, le mouvement prend de l’ampleur. Face à cette menace, le conseil des Anciens, l’organe dirigeant de Carthage, décide de confier le commandement militaire exclusif à Hamilcar, qui le partageait jusque là avec Hannon.

Quel rôle joue Rome dans cette histoire ? Au départ très mécontente de la capture de navires de ravitaillement à destination des rebelles par Carthage, Rome réalise que, si Carthage tombe, le tribut de guerre s’envole également. Rome décide d’alors d’aider Carthage en libérant les 500 prisonniers encore détenus, en stoppant son soutien aux insurgés. Mais cette « complaisance » sera temporaire, comme nous le verrons plus tard.

Hamilcar parvient à frapper un grand coup lorsqu’il réussit à bloquer quelques 40 000 insurgés dans le « défilé de la Scie », passage que nous rapporte d’ailleurs Flaubert dans Salammbô : bloqués dans le défilé, attendant des renforts qui ne viendront jamais, les insurgés sont contraints de se nourrir de chair humaine. Par une ruse, Hamilcar parvient à capturer les meneurs au cours de négociation proposant une « paix des braves ». Fous de rage, les derniers insurgés, au nombre de 40 000, tentent une dernière charge héroïque contre l’armée d’Hamilcar, mais ils sont écrasés par les éléphants.

Il ne reste plus qu’à reprendre les villes insurgées les unes après les autres. Les meneurs de la rebellion sont crucifiés. La guerre prend fin en 238 av. JC.

Les conséquences de cette guerre sont importantes : au sein même de Carthage, la faction d’Hamilcar, les Barcides, soutenue par une grande majorité des classes populaires, prend du pouvoir. L’oligarchie est fragilisée, des éléments démocratiques intègrent la constitution. Hamilcar est fait « stratège de toute la Libye », car il a réussi à soumettre ce pays, qui rejoint le territoire carthaginois, alors qu’il n’était alors qu’inféodé.

Devenu un personnage puissant, Hamilcar fait peur au Sénat, qui décide de l’envoyer conquérir l’Ibérie dont il fera un royaume à son nom, en -237, dont nous reparlerons.

Rome quant à elle reste très méfiante vis-à-vis de Carthage. En totale violation avec la paix de -241, Rome impose un nouveau tribut de 1 200 talents d’argent à Carthage, et prend manu militari possession de la Corse et de la Sardaigne grâce à l’action d’un certain Caius Sempronius Gracchus.

Désireuse de se défendre, mais devant la possibilité d’une nouvelle guerre qui lui serait fatale, Carthage se résigne. L’animosité qui en découle va être la cause majeure des désastres de la deuxième guerre punique, puisqu’Hannibal, lors du départ de son père pour l’Espagne, lui jure de ne jamais pactiser avec les Romains.

La fondation du royaume barcide

espagne barcideHamilcar part pour l’Ibérie en -237 avec ce qu’il lui reste de troupes. Il franchit le détroit de Gibraltar et entre en Espagne avec l’objectif de s’accaparer les grandes richesses de la région. La conquête du Sud de la péninsule fut compliquée, au vu de l’opposition farouche menée par les Turdétans, des Celtes habitants le Sud de l’actuel Portugal. Hamilcar dut également faire face à la cité phocéenne de Marseille, puissante alliée de Rome et possédant un certain nombre de comptoirs commerciaux sur le littoral Nord de l’Ibérie. Rome envoie une ambassade à Hamilcar, qui déclare que la conquête de l’Ibérie est une nécessité pour Carthage, afin de pouvoir payer le tribut de guerre imposé par Rome. Hamilcar n’achèvera pas la conquête de la péninsule. Il meurt en -229, dans un combat contre les indigènes.

Il est remplacé par Hasdrubal, son gendre, désigné par le Sénat. Plus diplomate que guerrier, il choisit de conclure des alliances avec les chefs indigènes, allant jusqu’à épouser la fille de l’un d’eux. Il fonde la capitale du royaume, Carthagène, la « nouvelle Carthage » (Carthago nova). En -226, il conclut avec Rome un traité délimitant les zones d’influence des deux puissances : Carthage ne pourra franchir l’Ebre. Il meurt en -221, remplacé par Hannibal Barca, choisit non pas par le Sénat, mais par ses troupes. Nous reparlerons de ses combats en Espagne, puisqu’ils seront l’élément déclencheur de la deuxième guerre punique. Disons simplement ici qu’Hannibal, grand général, parvient à soumettre toutes les cités du Sud de l’Ebre, sauf la cité de Sagonte, alliée de Rome.

Rome

L’annexion de la Gaule cisalpine

Gaulois en vue de Rome. Peinture d’Evariste-Vital Luminai.

Gaulois en vue de Rome. Peinture d’Evariste-Vital Luminai.

Rome eut également son lot de conflits pendant ce semblant de trêve. Elle eut notamment à affronter, encore une fois, les Gaulois. Plus que n’importe quel adversaire, les Romains craignent les Gaulois, qu’ils pensent invincibles, et pour cause. Rappelons-nous le sac de la ville éternelle par les Vénètes en 389 av. JC, qui est encore vécu, à l’époque où nous nous situons, comme un traumatisme.

En -236, les Boïens attaquent la cité de Rimini, puis se retirent. Rome est inquiète. Plus tard, lorsque les Celtes franchissent les Apennins et pénètrent en Étrurie, le Sénat envoie six légions combattre les Gaulois.  Rome remporte une grande victoire sur les Boïens en -225, à Talamon. C’est une grande victoire pourr Rome : 40 000 Gaulois tués, 10 000 prisonniers. Vaincus, les tribus gauloises de la plaine du Pô n’ont plus qu’à se soumettre.

La victoire sur les Gaulois renforce chez les sénateurs l’idée que, pour se prémunir de ces barbares, la plaine du Pô doit être occupée, afin de repousser les frontières de la République jusqu’aux Alpes, barrière naturelle et facile à défendre, en théorie.

De plus, cette région du Nord de l’Italie est extrêmement riche et fertile, ce qui pousse les sénateurs à voter en faveur de l’occupation. En -223, le consul Caius Flaminius conduit la lutte contre les Gaulois Insubres, défaisant leur armée entre Brescia et Bergame. Pour autant, la lutte conte cette tribu ne sera terminée que l’année suivante. C’est à cette occasion que le consul M. Claudius Marcellus affronte en duel le chef gaulois Viridoman, et le tue.

Les Alpes juliennes sont sous contrôle romain, la péninsule est unifiée sous la bannière de Rome, une fois les dernières tribus gauloises définitivement vaincues en -220. Rome fait alors construire des routes et implante des colonies afin d’accélérer la romanisation de cette région, afin de surveiller les Gaulois nouvellement soumis.

La guerre contre les pirates illyriens

En Illyrie, de l’autre côté de la mer Adriatique ­— aujourd’hui les côtes albanaises et croates ­—avait été fondé un royaume, centré autour de Scodra, la capitale. Ce royaume illyrien, régi par la reine Teuta, entravait de manière endémique le commerce de Rome. Les pirates attaquaient en effet les marchands italiques revenant de Grèce. Rome mit rapidement la reine illyrienne au pas. Elle put conserver son royaume, en échange de la promesse de ne plus gêner les affaires de Rome. Cette dernière prit dans le même temps les cités ilyriennes de Corcyre, Aollonia et Dyrrhachium en -229. Dix ans, plus tard, Rome prend le contrôle de la région, devenant directement voisine du royaume de Macédoine, dirigé par Philippe V. En -228, Rome envoie des émissaires aux cités grecques d’Athènes, Corinthe et en Étolie. Ce contact direct entre Rome et la Grèce va grandement favoriser le phénomène d’hellénisation de la culture romaine.[3]

Nicolas Champion

Sommaire de la série :

Nous avons besoin de votre soutien pour vivre et nous développer :

[1] POLYBE, Histoires, I, 65, 6, Paris, Les Belles-Lettres, 1989

[2] DRIDI Hédi, Carthage et le monde punique, éd. Les Belles Lettres, Paris, 2006, p. 44

[3] Consulter LE BOHEC, LE GLAY, VOISIN, Histoire romaine, Paris, PUF, 2011 pour plus d’informations à ce sujet.

VN:F [1.9.22_1171]
Avis: 9.9/10 (8 votes pris en compte)
Les guerres puniques (III) – L’entre-deux-guerres, 9.9 sur 10 basé sur 8 ratings

A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.

2 commentaires

  1. On veut la suite ! 🙂

    VA:F [1.9.22_1171]
    Avis: 0.0/5 (0 votes pris en compte)
  2. Quand aurons-nous le plaisir de lire la suite de cette magnifique série?

    VA:F [1.9.22_1171]
    Avis: 0.0/5 (0 votes pris en compte)
Revenir en haut de la page