samedi, 21 octobre, 2017
La neutralité axiologique, colonne vertébrale du libéralisme (1/5)

La neutralité axiologique, colonne vertébrale du libéralisme (1/5)

La série « Le monde selon Michéa » entend présenter les principaux axes de la pensée du philosophe, et encourage le lecteur désireux de faire une cure d’altitude intellectuelle à s’intéresser à sa bibliographie.

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Jean-Claude Michéa situe les premiers développements intellectuels de la pensée libérale après que les guerres civiles et les guerres de religions ont convaincu des philosophes de la nécessité d’en finir avec l’habituelle proposition politique du modèle unique de société, guidé par une ligne directrice paradigmatique faisant du Bien le fondement architectural de la Cité. Ces penseurs, outragés par le sang répandu au nom de la défense, par les uns et les autres, de leur modèle respectif ; et la volonté d’empêcher qu’un autre modèle l’emporte sur le leur, au lieu de prendre parti pour l’un ou pour l’autre ont-ils proposé que l’on n’organise plus la communauté des hommes autour d’une idée précise, fondatrice et forcément centralisante ; mais que chacun, en fonction des choix personnels qu’on lui offre de préférer entre quantités d’autres, définisse, d’après lui et pour lui seul, ce qui convient le mieux à l’épanouissement personnel dont on l’a convaincu qu’il était désormais l’unique but vers lequel tendre.

De ce principe découle naturellement le choix d’une communauté humaine, certes organisée d’après les codes de la vie en collectivité mais néanmoins axiologiquement neutre, c’est-à-dire ne préférant aucun système de valeurs, aucun axiome politique, moral ou philosophique. Chacun est libre d’adhérer aux valeurs qu’il veut, ou de n’y adhérer pas, ayant la garantie qu’il ne sera pas opprimé pour cela ; condition qui implique qu’il n’opprime personne pour leurs propres idées, même et surtout si elles sont contraires. L’individu est ainsi sommé de prendre en considération sa double existence d’être social et d’être individuel : sa dimension sociale réside essentiellement en ce qu’il vit au milieu d’autres hommes et que cette proximité induit qu’il participe à la vie de la communauté ; sa dimension individuelle est relative au fait que sa socialité est réduite à cette proximité mais qu’il ne partage avec ses voisins, sur le terrain des idées et des valeurs, rien qui ne l’associe aux autres à titre communautaire, sinon qu’il échange avec eux, qu’il devise avec eux, qu’il travaille avec eux.

De l’individu à l’individualisme à l’atomisation

L’objectif des penseurs libéraux est de parvenir à l’atomisation, c’est-à-dire au point le plus suffisamment abouti du culte de l’individu pour que plus aucune chance ne soit accordée à la possibilité que l’individu se reconnaisse dans un ensemble commun basé sur des valeurs et une éthique de vie. Cette étape conclusive du processus débute par la reconnaissance de l’Individu comme personne à part entière, dotée de sa propre capacité de jugement, capable de s’affranchir des impératifs du groupe s’il estime qu’ils nuisent à son épanouissement personnel ; de sorte que l’individu n’est plus considéré comme l’un des éléments constitutifs d’un groupe cohérent mais comme entité individuelle, dissociable, appartenant certes à une collectivité humaine mais entièrement soustrait à tout point de convergence susceptible de le ramener à sa condition préalable, qui est celle d’un individu fondu dans la masse et dominée par elle. Si pour nos contemporains, individu et individualisme ne sont qu’une double déclinaison d’un seul bloc, la réalité est que le premier n’est jamais qu’une matière pour le second, ce qui fait du second non l’évidence du premier mais l’utilisateur du premier.

« Ce que nous entendons par « individualisme », c’est la négation de tout principe supérieur à l’individualité, et, par suite, la réduction de la civilisation, dans tous les domaines, aux seuls éléments purement humains. »
René Guénon, la crise du monde moderne

En somme, convaincus que les hommes ne se font la guerre qu’animés du désir d’asseoir l’autorité de leur propre modèle sur celui des autres, les théoriciens libéraux ont proposé que l’on retire aux hommes la possibilité d’avoir un modèle à défendre ; neutraliser en eux l’idée même d’appartenance à une collectivité cohérente fondée sur l’acceptation de la civilisation pour que, devenus individus atomisés, dépourvus de liens capables de souder un effort collectif, les hommes non seulement n’aient plus rien à défendre mais, si d’aventure ils trouvaient dans leur imagination un motif pour se battre, ne trouvent personne avec qui s’associer pour créer une force massive.

L’avènement d’une société axiologiquement neutre passe inévitablement par la destruction des structures traditionnelles qui fournissent aux hommes de quoi s’organiser en communauté. La religion, première visée, fut donc l’institution la plus attaquée par les idéologues de l’atomisation et les libéraux d’obédiences diverses ; lesquels se sont échinés à la présenter sous les aspects les plus répulsifs afin d’en dégoûter les hommes. Au fur et à mesure qu’on devisera sur la question religieuse, des libéraux, bien qu’ils partagent pour la plupart un semblable rejet de la religion, trouveront des raisons différentes de souhaiter sa disparition ou, pour les libéraux marchands, sa transformation en segment de marché au même titre que les choix alimentaires, vestimentaires, mobiliers, etc. –autoriser la religion si cela permet de vendre des objets de culte, des livres sur le sujet, des chapelets, mais en s’assurant toujours qu’elle ne déborde jamais du cadre strictement marchand dans lequel elle a été assignée à résidence.

A suivre.

Jonathan Sturel

Bibliographie sélective de Jean-Claude Michéa, utilisée pour la conception de cette série :

  • L’impasse Adam Smith, brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche, Climats 2002, Champs 2006 (Flammarion).
  • L’empire du moindre mal, essai sur la civilisation libérale, Climats 2007, Champs 2010 (Flammarion).
  • La double-pensée, retour sur la question libérale, Champs 2008 (Flammarion).
  • Le complexe d’Orphée, la gauche, les gens ordinaires et la religion du Progrès, Climats 2011, Champs 2014 (Flammarion).
  • Les mystères de la gauche, Climats 2013, Champs 2014 (Flammarion).

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A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.
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