Henri Guillemin, ridicule sur l’Église

Henri Guillemin, ridicule sur l’Église

On le sait d’extraction humble, issu d’un père férocement anticlérical et d’une mère catholique pratiquante. Devenu adulte, à l’heure de décider, tiraillé entre deux azimuts contradictoires, il choisit d’opérer un pot pourri des aspirations parentales en adhérant au Sillon de Marc Sangnier (1873-1950), mouvement qui fait la jonction entre foi chrétienne et convictions républicaines de gauche (soucis des questions sociales et enclavement dans la République).

Nous sommes au début des années 20. De ses années estudiantines où lui et quelques camarades étaient du groupe des « tala » (surnom inspiré par la phonétique de l’expression « qui vont à la [tala] messe ») jusqu’aux dernières années de sa vie, Guillemin aura manifesté sa fidélité à la foi autant qu’à ses opinions politiques d’une gauche aujourd’hui révolue ; une association qui ne manque pas d’étonner ceux de nos contemporains que la conviction ronge qu’on ne peut être catholique et de gauche, c’est-à-dire – dans leur esprit –réactionnaire et progressiste.

malheureuseegliseHenri Guillemin aurait pu nous priver de son livre Malheureuse Église, paru au Seuil à titre posthume. Dans son avertissement préliminaire, l’éditeur informe : « Quelques semaines avant sa mort, survenue le 4 mai 1992, Henri Guillemin avait remis le manuscrit qu’on va lire ». Le moins que l’on puisse dire est que le lecteur ne serait certes pas passé à côté d’un chef-d’œuvre si le destin avait empêché Guillemin de remettre son manuscrit à temps. Le livre étant, en effet, quelque chose d’assez improbable, étrange, notamment du fait que celui qui a porté la plume est tenu pour croyant et fidèle catholique. On chercherait, en vain, une phrase issue de ces deux-cents quarante pages qu’un pigiste de Libération ou Caroline Fourest pourraient renier.

Le titre du livre a trompé votre serviteur. Il donnait à croire que l’auteur prenait en pitié une Église déclinante, de plus en plus rejetée par l’époque et, dès lors, de plus en plus inaudible et incapable de faire entendre son message. Nous lisons les mots « malheureuse Église » comme le cri du cœur d’un catholique qui déplore la consumation largement entamée de la maison qui perpétue sa foi ; comme une manifestation littéraire de la désolation qui l’étreint à la vue d’une victoire devenue imminente et totale des ennemis du Christ. Il n’en est rien. Ce livre est une charge impitoyable, cruelle, non seulement contre l’Église en qualité d’institution, mais également contre les textes sacrés, précisément les Évangiles, que Guillemin s’improvisant exégète dissèque pour en extraire ce qu’il présente comme des contradictions, des non-sens, des aberrations parfois.

La thèse de Guillemin est que l’Église est la première responsable du déclin qu’elle connaît ; que ses usages, que l’exercice jugé sclérosé de son culte, que son attachement anachronique aux tours de magie biblique et la persistance de son soutien à certains sacrements (notamment la Communion et l’idée qu’elle permet, par l’absorption de l’hostie, de faire corps avec celui du Christ), la placent en dehors des réalités audibles du moment. En somme, il faudrait d’après l’auteur – bien qu’il ne se permette pas de l’écrire aussi distinctement – que l’Église renonce à ce qui fait sa qualité intrinsèque de manière à convenir aux exigences du temps. Plus qu’à une rénovation, c’est à une refonte complète des institutions et des dogmes qu’il faudrait qu’elle se résolve. C’est donc sans surprise que Guillemin voit d’un bon œil le Concile Vatican II, tout en déplorant que ses promesses n’aient pas toutes été tenues, ou pas assez ; ou qu’elles ne soient pas allées assez loin dans l’immolation de ce qui, selon l’auteur, rend l’Église condamnable et fautive.

Cette appréciation, en accablant de cette sorte l’Église et son personnel ad hoc, produit par effet de contraste la dissolution de toute responsabilité extérieure ; l’époque, la société, nos contemporains apparaissant mécaniquement comme simples spectateurs de l’écroulement d’une Église suicidaire. Guillemin n’évoque pas les volontés politiques, souventes fois manifestées depuis plusieurs siècles et à plus forte raison depuis l’émergence d’une entité politique républicaine, athée et anticléricale, d’en finir avec le christianisme, soit comme institution, soit comme croyances, soit les deux ; ni que ces volontés, exprimées par les détenteurs de tous les pouvoirs (sociaux, législatifs, exécutifs, institutionnels), n’ont pas manqué de bénéficier de tous les moyens logistiques de l’État pour appliquer leur programme idéologique. Ni que pareille force de frappe a été capable, progressivement, d’installer dans les esprits les conditions du désintérêt pour la religion. Sans doute son allégeance à la République et, surtout, l’adhésion souterraine au corpus idéologique républicain, explique chez Guillemin cette cécité qui le conduit à « jouer contre son camp » ou, au moins, à ne voir qu’un seul des deux assaillants qui livrent la bataille.

guilleminFinalement, pourquoi ce livre ? Le lecteur y trouve les « preuves », apportées par Guillemin, qu’en certains endroits les Évangiles se contredisent ou n’apportent pas, sur un même évènement, des explications absolument identiques (ce que l’on sait en réalité depuis toujours). Guillemin s’émeut et se demande : pourquoi, et surtout comment continuer à apporter du crédit à ces textes qui, en fait, ont manifestement servi à promouvoir le message du Christ en des époques antérieures, mais dont le maintien par l’Église, sous cette forme, alors que les divergences entre apôtres évangélistes nous sont connues, trahirait la volonté des dirigeants de cette Église d’assurer moins la diffusion de la foi que la prospérité de la Maison qui assure le confort à quelques nantis en riches habits.

Dans ce livre, Guillemin attaque l’institution, le culte, les dogmes, si bien qu’on se demande ce qui le motive à fréquenter encore la messe et à se dire d’une religion qui visiblement ne le satisfait en rien. Il n’est pas fautif de se demander s’il est très pertinent, pour un catholique croyant, d’effectuer le travail de critique violente qui normalement incombe aux ennemis de la religion. Guillemin peut bien avoir quelques réserves sur tel ou tel point du dogme ou de la liturgie, c’est un droit auquel il n’est pas soustrait, mais pourquoi en faire un propos public, une charge publique aussi virulente qui a tout pour contenter l’armée des antichrétiens qui se frottent les mains en voyant ceux « d’en face » les aider à vaincre ?

Emporté par l’euphorie que lui procure le contentement de lui-même, semblable à l’animal que la vue du sang excite plus encore, il empile les pages animé du souci de laisser sur l’Église les ecchymoses les plus douloureuses – gage de la réussite de son œuvre ? Henri Guillemin n’a certes pas laissé le témoignage d’une pensée particulière ou le souvenir d’un œuvre importante. L’essentiel de son travail, dans ce livre comme dans les autres, aura été de commenter avec une certaine anarchie autant de sujets et de figures qu’il a pu, confondant avec légèreté le profane et le Sacré, la petite Histoire et la grande, le tout dans un méli-mélo tenant davantage du divertissement que de l’érudition.

Jonathan Sturel

Adhérer

VN:F [1.9.22_1171]
Avis: 6.9/10 (9 votes pris en compte)
Henri Guillemin, ridicule sur l’Église, 6.9 sur 10 basé sur 9 ratings

A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.

5 commentaires

  1. Éric Guéguen

    Pas lu. Merci à toi pour cette recension.

    VN:F [1.9.22_1171]
    Avis: 4.8/5 (6 votes pris en compte)
  2. « Guillemin n’évoque pas les volontés politiques, souventes fois manifestées depuis plusieurs siècles et à plus forte raison depuis l’émergence d’une entité politique républicaine, athée et anticléricale, d’en finir avec le christianisme, soit comme institution, soit comme croyances, soit les deux ; ni que ces volontés, exprimées par les détenteurs de tous les pouvoirs (sociaux, législatifs, exécutifs, institutionnels), n’ont pas manqué de bénéficier de tous les moyens logistiques de l’État pour appliquer leur programme idéologique.  »

    « l’adhésion souterraine au corpus idéologique républicain »

    Peillon likes this.

    VN:F [1.9.22_1171]
    Avis: 4.0/5 (4 votes pris en compte)
  3. Alban

    Je ne l’ai pas lu. De ce que j’ai lu de votre critique et d’autres papiers, je ne vais pas le lire, merci pour ce gain potentiel de temps.

    VN:F [1.9.22_1171]
    Avis: 3.0/5 (4 votes pris en compte)
  4. Ce n’est peut-être pas le livre de l’année sur le sujet…..mais Guillemin, quand même ! Décidément ce J. sturel est
    un minus avec peu de portance et beaucoup de traînée .

    VA:F [1.9.22_1171]
    Avis: 1.0/5 (3 votes pris en compte)
Revenir en haut de la page