samedi, 22 juillet, 2017
Leur patriotisme et le nôtre
Drapeau français au Fort de Vaux (Wikimedia).

Leur patriotisme et le nôtre

Par l’association contorsionnée de concepts politisés, notre époque – par la voix de ses élites officielles – a conclu que le patriotisme était un sentiment qui méritait qu’on lui oppose le même refus ferme et décidé qu’aux idéologies dont les dégâts ont maculé de sang le XXe siècle.

Au mieux ringard, au pire responsable de la Seconde guerre mondiale et du nazisme, le patriotisme serait – à les croire – l’expression dangereuse des pires instincts humains. Ennemi du progrès, de la civilisation moderne, de l’amitié entre les peuples, le patriote doit supporter qu’on l’identifie à tout ce qui serait contraire à la marche logique de l’Histoire. On comprend mieux pourquoi, dans ce climat, l’ensemble de nos compatriotes a préféré prendre le train de la « marche logique », laissant sur le quai leurs valises pleines des souvenirs de leurs Anciens.

Promoteurs d’un monde sans frontière où la seule identité qui vaille est administrative, voire fiscale ; d’un monde déraciné et capable – de ce fait – d’être constamment modulé selon les nécessités, nos responsables de toutes sortes ont fait le choix, pour se débarrasser du cancer patriote qui retarde leur Plan, de lui faire porter le poids du pire : racisme, antisémitisme, militarisme, colonialisme, hégémonisme territorial ; si bien qu’entretenir tout de même un sentiment pour sa patrie reviendrait à cautionner cette litanie mortifère.

Les seules occasions qui nous sont offertes de faire claquer au vent notre drapeau sont sportives. Il faut, pour justifier sa fierté, attendre que l’équipe de notre pays l’emporte sur les autres, que notre athlète batte le record d’un autre ; c’est-à-dire que le patriotisme est toléré par ceux qui l’accusent d’être conquérant dès lors seulement qu’il conquiert, aux dépens des autres, un prestige quantifiable. Hors du stade, point de salut ; et quiconque s’imagine pouvoir aimer fièrement son pays en dehors des calendriers de compétition devient subitement passéiste et dangereux.

Si d’ailleurs ce patriotisme sportif est toléré, c’est qu’on sait le sport dépositaire de la garantie multiraciale qui seule avorte, selon nos braves, la « tentation raciste » qu’ils imaginent indissociable du patriotisme. Dès lors, des générations de petits Français consomment objets dérivés innombrables aux couleurs de l’équipe nationale en portant le maillot de Karim Benzema, réussissant ainsi parfaitement la jonction entre improbable patriotisme déraciné et consumérisme en roue libre.

Dans l’épisode septième de la série vidéo Bibliotheca consacré au livre de Maurice Barrès, « Les amitiés françaises », j’ai dit à son propos que l’un de ses mérites les plus grands était de rendre au patriotisme sa dimension noble, belle, douce et positive. Loin de la caricature militariste, de la représentation du patriote toujours prêt à faire la guerre et, pour se donner du cœur à l’ouvrage, entretenant toujours le souvenir de celles gagnées, ce livre redit combien cette parodie est grotesque. S’il est exact qu’on aime se souvenir des faits d’arme de nos Anciens, qu’ils constituent un objet supplémentaire de fierté, l’amour de la patrie trouve mille autres raisons de faire vibrer nos cœurs.

Notre patriotisme n’attend aucun prétexte commercial pour exister, comme le leur, à la manière d’une mise en scène pathétique où il faudrait que l’on vainque forcément pour légitimer notre fierté. Et s’il entretient effectivement à l’endroit de nos victimes militaires une révérence respectueuse, il sait se souvenir aussi des tragédies qui, au lieu de nous éloigner, nous soude plus encore. Notre patriotisme n’est pas un nom que nous donnons à ce qui serait la conviction de notre supériorité ; pas davantage un sentiment dont la première fonction serait d’abaisser ou de dominer les autres peuples.

En réalité, notre patriotisme est un élément constitutif d’un tout – que nous appelons une morale, une éthique ou un art de vivre –, et nous le vivons sans y penser toujours, sans que cela soit une revendication de chaque instant. Nous le vivons à la manière d’un état d’esprit qui, par définition, nous façonne naturellement et, pareille à la foi religieuse, parvient ou non à s’éveiller en chacun sans que cela ne résulte forcément d’une quête. Une sorte de grâce qui fait du bien, rassure et apaise en même temps qu’elle nous offre un cadre pour penser le monde et notre vie ; être patriote est plus une philosophie qu’une politique.

Leur patriotisme, occasionnel, consumériste et artificiel, stricte construction contextuelle qui sert à noyer l’inclinaison naturelle d’un peuple à aimer son pays dans une bouillie substitutionnelle, non seulement est différent du nôtre, mais il représente même son antithèse. Car là où la patrie a pour nous une valeur, elle a pour eux un prix.

Jonathan Sturel

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A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.

3 commentaires

  1. Éric Guéguen

    Jonathan Sturel, un homme de goût. 😉
    EG

    PS : l’un des sept gaillards des Déracinés (celui dont Barrès se sentait visiblement le plus proche) est l’un de vos homonymes.

  2. Éric Guéguen

    Ah et puis « Fort de Vaux », c’est le nom de ma promo EOR à Saint-Cyr (98/12). Voyez donc comme les grands esprits se rencontrent !!

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