Soldats d’hier et d’aujourd’hui : les cataphractaires
Cataphractaire parthe aux prises avec de l'infanterie légère.

Soldats d’hier et d’aujourd’hui : les cataphractaires

Le terme « cataphractaire » vient du grec kataphraktoi, mot composé de « κατά » (« totalement ») et de « φρακτός » (« protégé, couvert »). Les cataphractaires sont, dans les armées de l’Antiquité et du Moyen Âge, les cavaliers lourds, portant une armure complète, ainsi que leur monture. Originaires d’Asie, ils ne furent intégrés que tardivement dans l’armée romaine, mais donneront naissance, aux alentours du XIIe siècle, à la chevalerie telle que nous nous la représentons.

Origines

Terre cuite du V-VIe s., dynastie des WEI du Nord (386-534).

Terre cuite du V-VIe s., dynastie des WEI du Nord (386-534).

Il est difficile de savoir quel peuple a inventé le concept de cavaliers cuirassés, étant donné que cette cavalerie a été employée pendant plus d’un millénaire, que les seules sources qui nous sont parvenues sont des sources gréco-latines, et que l’archéologie ne permet pas, vu les migrations perpétuelles des peuplades nomades dont nous vient cette tradition, de définir clairement qui a « déposé le brevet ».

Ce que nous pouvons dire, c’est qu’il est quasi-certain que les cavaliers lourds, « blindés » dirait-on, trouvent leur origine chez les peuples nomades des steppes d’Asie centrale et du sous-continent iranien, aux alentours du Ier millénaire avant J.C.. C’est dans cette région que les Assyriens se dotèrent pour la première fois d’une cavalerie lourde, recouverte de plates, pour combattre les nomades araméens, vers – 1300.

Lors de la fondation des premiers empires indo-iraniens vers le VIIe siècle avant J.C, la cavalerie fut le fer de lance des armées impériales : l’empire Mède et son successeur l’empire Achéménide basaient toute leur puissance sur leur cavalerie, issue du fruit de l’expérience dans les multiples guerres qui opposèrent ces deux entités aux peuplades nomades, notamment indo-scythes.

L’idée de cavalerie lourde se diffuse très largement, notamment dans les peuplades steppiques d’Europe orientale : aux alentours du IVe siècle av. JC, les Sarmates prennent le dessus sur leurs rivaux Scythes, grâce à l’usage d’une redoutable cavalerie lourde contre des peuples qui ignoraient son usage. Attention toutefois : l’usage de cavalerie lourde ne signifie pas de fait l’usage d’une cavalerie de choc : il semble que la première utilisation de protections telles que les broignes ou les armures lamellaires avait pour but de protéger des archers montés… contre d’autres archers montés, mais non protégés. L’usage d’une cavalerie loure de choc n’apparaît que plus tard.

Douloureuse découverte en Occident

Contre une phalange, la cavalerie s'avère totalement inutile.

Contre une phalange, la cavalerie s’avère totalement inutile.

Si les cataphractaires sont totalement inconnus en Europe avant les guerres Médiques (490-479 av. J.C), cela est principalement dû au modèle guerrier occidental, qui à l’époque est le modèle grec. En effet, le soldat grec est, par excellence, un fantassin, lourdement armé, prenant place dans un ensemble tactique relativement simple : la phalange. La cavalerie est, dans les armées grecques, généralement sous-représentée pour deux raisons principales:

  • Le terrain très accidenté du monde égéen rend l’élevage d’animaux, autre que des chèvres, assez difficile, doublé au fait que la végétation y est pauvre.
  • La cavalerie grecque, qui existe bel et bien — les Béotiens sont réputés pour être de bons cavaliers — est une cavalerie légère, qui sert principalement à affronter la cavalerie tout aussi légère de l’adversaire. Contre une phalange hoplitique, la cavalerie n’avait aucune chance d’obtenir un quelconque résultat, d’autant plus que le code de l’honneur guerrier grec fait que la guerre est un acte sacré, régi par des règles très précises. (cf. articles hoplites).

L’usage de la cavalerie resta donc, dans le monde grec, un enjeu très secondaire, jusqu’à la conquête macédonienne après la victoire de Philippe II à la bataille de Chéronée en -338. Philippe II, grand réformateur, avait en effet profondément modifié son armée, pour la rendre bien plus efficace au combat (on lui doit l’invention de la fameuse sarisse de plus de 6 mètres de long), et a été l’un des premiers à combiner l’infanterie, la cavalerie et le génie au cour de la bataille. Ainsi dotée, l’armée qui partit à la conquête de l’immense empire perse, avec le grand Alexandre à sa tête, possédait tous les outils pour vaincre. Elle possédait notamment une cavalerie lourde, les hétairoi, où servait la noblesse macédonienne.

Après la mort d’Alexandre le Grand en -323 et la division de son héritage entre ses plus proches compagnons, que l’on appelle les Diadoques, la cavalerie cataphractaire fait son apparition dans les armées hellénistiques. Rencontrée par les Grecs sur les champs de bataille de la Perse, les cataphractaires sont repris par les royaumes diadoques. On sait par exemple que les Séleucides employaient des cataphractaires dans leurs armées, de même que les Parthes.

Une reprise tardive par Rome

1 et 3 : cavaliers romains | 2 : cataphractaire barbare.

1 et 3 : cavaliers romains | 2 : cataphractaire barbare.

Les légions romaines rencontrent les cataphractaires pour la première fois, selon les sources, lors de la bataille de Magnésie du Sipyle en-189, où le consul Scipion l’Asiatique écrase les armées du roi Antiochos III, et notamment sa cavalerie blindée, inefficace contre la puissante infanterie romaine. Cette dernière élimine également la cavalerie cataphractaire de Tigrane II d’Arménie en-69 à Tigranakert, mais échoua lamentablement à Carrhes en -53 face aux archers à cheval en armure parthes.

On note donc que, comme l’affirme Plutarque, la cavalerie lourde est rapidement inefficace face à une infanterie lourde et disciplinée. D’ailleurs, Rome ne va pas prêter attention à cette cavalerie cataphractaire avant le règne d’Hadrien, où les menaces sur le limes Nord-oriental vont obliger l’Empire à se doter d’une cavalerie blindée. Notons au passage que la cavalerie protégée, dite lourde, existe dans l’armée romaine depuis au moins le début du IIe siècle avant J.C, mais que l’utilisation d’auxiliaires cataphractaires, au sens strict du terme, date du IIe siècle ap. J.C.

C’est donc l’empereur Hadrien (117-138) qui, le premier, créa une unité d’auxiliaires de cavaliers en cotte de maille, la ala I Gallorum et Pannoniorum catafractata. Prélevés parmi les Sarmates, les cataphractaires romains, ou clibanarii, servent dans toutes les campagnes de l’Empire dès le règne de Marc Aurèle, de l’Asie à l’Angleterre (une légende raconte que le roi légendaire Arthur serait un Sarmate).

Les cataphractaires servirent ensuite sur tous les théâtres d’opération de Rome, puis de Constantinople, et jouèrent très souvent un rôle déterminant dans la bataille : lorsque Bélisaire, fidèle général de Justinien, affronta les Vandales à la bataille de Tricaméron en 533, c’est la cavalerie blindée byzantine qui permit la victoire des troupes impériales.

Tactique et équipement

Il convient à ce stade de l’exposé de rappeler que le terme « cataphractaire » désigne un cavalier équipé d’une armure lourde, une broigne ou une armure lamellaire, et dont la monture porte également une telle protection. Cependant comme nous l’avons dit plus haut, la cavalerie cataphractaire n’est pas nécessairement une cavalerie de choc : les Orientaux, et particulièrement les Perses Sassanides, utilisaient une cavalerie de cataphractaires armés d’arcs composites, faisant office d’artillerie montée, servant à harceler les légions romaines. De même, les Romains employèrent une cavalerie blindée équipée de javelots, dans le même dessein. Ammien Marcellin, un historien du IVe siècle qui a servi sous les ordres de l’empereur Julien, rapporte, à propos des cataphractaires perses :

« Toute cette armée n’était que fer. De la tête aux pieds chaque soldat était couvert d’épaisses lames de ce métal, assez artistement ajustées pour laisser toute liberté aux mouvements des membres et au jeu des articulations. Ajoutez à cette armure des casques figurant par devant la face humaine, et qui ne laissaient de jour que pour voir et respirer ; seuls points par où ces corps complètement cuirassés fussent accessibles aux blessures… »

Cependant, la cavalerie cataphractaire avait aussi, et surtout, un rôle de cavalerie de choc. Ainsi, les cavaliers étaient équipées d’une longue lance d’environ 4 mètres, appelée contus, qu’ils tenaient à deux mains. Dans la mêlée, ils utilisaient différentes armes : épées, masses, haches. Cependant, la longue lance que nous évoquions à l’instant empêchait les cavaliers de porter un bouclier. De plus il n’était pas rare qu’au moment du choc le cavalier soit désarçonné par la violence du coup, à une époque ou l’étrier n’existe pas encore.

Conclusion : une longévité exceptionnelle

Reconstitution d'un cataphractaire sassanide

Reconstitution d’un cataphractaire sassanide

La cavalerie lourde cataphractaire eut une longévité exceptionnelle, plus de 2000 ans. Dans notre exposé, nous nous sommes arrêtés à la bataille de Tricaméron, mais nous aurions pu poursuivre plus loin. En réalité, les cataphractaires connaissent un lent déclin dans l’historiographie à partir de la fin du VIe siècle. Non pas parce qu’ils ne sont plus utilisés massivement sur le champ de bataille, mais tout simplement parce que les sources, principalement byzantines, n’en font plus mention — notamment le fameux Stratégikon de Maurice.

Sur le terrain, les choses sont différentes et prouvent que les cataphractaires continuent de servir dans les armées byzantines, perses, et arabes ensuite. Pourtant, les cataphractaires ont connu des évolutions qui font qu’on ne peut plus vraiment parler de cataphractaires à partir de la fin du Xe siècle : leur dernier déploiement connu aurait eu lieu aux alentours des années 970, et le dernier document à en faire mention date des années 1001. Sous la période appelée « restauration coménienne », du nom de l’empereur byzantin Alexis Ier Comnène (1081-1118), on retrouve une cavalerie dérivée des cataphractaires antiques.

Difficile alors de dire clairement quand les cataphractaires disparurent pour de bon. Ils connurent certes un nombre constant d’évolutions : les broignes et armures lamellaires furent petit à petit remplacées par des armures rigides et plus solides venues d’Occident, symbole de la chevalerie médiévale, dont les cataphractaires partageaient les valeurs, les symboles et les rôles.

Ainsi dirons nous que, même si la décadence progressive de l’empire d’Orient joua un rôle dans la disparition des cataphractaires byzantins, le facteur déterminant qui marqua la disparition de la cavalerie lourde pour plusieurs siècles, et ce quelque soit le lieu, est l’emploi des armes à feu sur le champ de bataille, rendant de plus en plus obsolètes les protections corporelles. En Orient, les cataphractaires entrent définitivement dans l’histoire à Constantinople, le 29 mai 1453.

Nicolas Champion

Toute la série des « Soldats d’hier et d’aujourd’hui »

Adhérer

Bibliographie

Ouvrages généraux :

– MARTIN J.P, CHAUVOT A., CEBEILLAC M., Histoire romaine, Paris, Armand Collin, 2011.

– ORIEUX C., SCHMITT-PANTEL P., Histoire grecque, Paris, PUF, 2011.

Histoire militaire :

– COSME P., L’armée romaine, Paris, Armand Collin, 2013.

– BARTHELEMY D. La chevalerie, Paris, Perrin, col. Tempus, 2007

Nous avons également utilisé partiellement des ouvrages variés sur la question, mais que, malheureusement, nous ne possédons pas. Nous avons du nous contenter de citations prises par des intermédiaires. Nous pouvons cependant recommander la lectures desdits ouvrages à nos lecteurs, notamment : « Les Saces » et « Les Sarmates » de I. Lebedynsky, ainsi que les ouvrages difficilement trouvables de Valery Nikonorov sur la cavalerie antique.

A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.

2 commentaires

  1. Format d’article synthétique et intéressant, merci.

  2. Beau travail, super article !

Revenir en haut de la page