dimanche, 23 juillet, 2017
Faut-il brûler l’art contemporain ? – partie II

Faut-il brûler l’art contemporain ? – partie II

Il y a quelques mois, c’était un « plug anal » géant sur la Place Vendôme à Paris, aujourd’hui c’est un vagin géant stylisé dans le parc du château de Versailles. Les exemples de cet ordre sont légion. L’occasion d’une réflexion sur cet « art contemporain » qui a envahi l’espace public.

Fonction(s) d’une œuvre. Si la stricte qualité esthétique d’après la définition du beau que nous avons proposé dans la première partie est effectivement la principale ligne de rupture entre l’art et l’art contemporain ; s’il est exact que le message véhiculé par le créateur contemporain concentre sa plus grosse proportion motivationnelle –par rapport à la forme et à la technique dont il s’évade des exigences-, il serait fautif d’en conclure hâtivement qu’en raison de ce clivage une authentique œuvre d’art doit n’être qu’une fulgurance talentueuse n’ayant rien à dire ni au cœur ni à la raison mais seulement aux yeux. La question se pose alors de la fonction d’une œuvre d’art, de son rôle, des raisons qui, d’une part, conduisent l’artiste à produire et d’autre part celles qui font que le pouvoir politique en place ne l’en empêche pas.

Bonaparte franchissant le col du Grand Saint-Bernard (David).

Bonaparte franchissant le col du Grand Saint-Bernard (David).

Convoquer l’admiration du public n’empêche pas que cette admiration soit convertie en inclinaison inconsciemment favorable au sujet que l’œuvre met en exergue. A des degrés inégaux de proximité avec la chose strictement politique, une œuvre d’art peut absolument devenir un objet de propagande, soit que sa conception aura été commandée à ce titre par le pouvoir, soit que celui-ci, calculant les bienfaits dont il peut tirer profit de l’exploitation d’une œuvre existante, assure sa promotion. Le célèbre tableau de Jacques-Louis David montrant Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard (c’est précisément son nom) est typiquement une œuvre qui combine parfaitement puissance artistique et message politique. On ne montre par un homme, à plus forte raison un chef politique ou militaire, dans semblables apparats si ce n’est pour contribuer à son prestige.

L’art contemporain, dont une partie de la légitimité réside en ce qu’il revendique l’utilisation de la création comme moyen de diffuser des messages et des idées, non seulement n’a rien inventé en cette matière mais il a été précédé de longue date par l’art.

Prétention émancipatrice I. Il y a dans la démarche de l’art moderne la prétention de repousser les limites de ce que la société peut et doit entendre, ce qui suppose que les limites en question ont été identifiées et qu’il y a volonté, puis décision, de les franchir – en somme un mérite double. En s’inscrivant dans cette tradition qu’ils nourrissent en même temps qu’ils s’en nourrissent, cette tradition que l’on pourrait appeler la tradition du bousculement, ils imposent mécaniquement l’idée que c’est en opposition à une forme traditionnelle de l’art que la création contemporaine s’est façonnée, car si l’art obéissait déjà au double mérite cité ci-avant il eut été inutile d’en promouvoir un autre. Ainsi donc l’art serait nécessairement consensuel, au service des puissants, des régimes et des états ; nécessairement conformiste, autrement dit soumis aux mœurs de son époque et soucieux de ménager les humeurs des puissants et les pudeurs de la plèbe. Pire encore, l’art ne serait rien qu’un outil entre les mains de censeurs dont la charge serait de s’assurer que les artistes ne sortent jamais du seul rôle qu’on leur attribue et pour lequel ils sont autorisés à exercer, à savoir l’apologie du régime, de l’Etat –pour la déclinaison institutionnelle- ou plus largement du paradigme idéologique, philosophique ou religieux autour duquel la société est toute entière articulée. Même s’il est ici poussé à son degré paroxysmique, comment nier la pertinence de ce constat ? De tous temps les puissants ont utilisé l’art comme vitrine de leur puissance ; ce qui implique que de tous temps des artistes ont accepté cette fonction apologiste, ce serait-ce que parce qu’en dehors de ce créneau toute possibilité de pratiquer leur discipline eut été avortée.

II. Les promoteurs de l’art contemporain, s’ils disent souvent leur volonté de se jouer des limites de la société, échouent à définir correctement les limites en question (leur matérialité et la nature des développements qui ont conduits à les construire). Longtemps il fut question de « choquer le bourgeois » en profanant les valeurs ou plus modestement les habitudes de confort que l’on avait identifiées comme constitutives de leur mode de vie. Le bourgeois, figure quintessenciée du gardien d’un ordre figé et puriste, premier profiteur d’un système injuste, gorgé de moraline et d’eau bénite, puissant dans un système qui le favorise mais destiné à choir dès lors que ce système s’écroulera, détenteur des avantages et des privilèges ; ce bourgeois a représenté pendant longtemps le symbole et l’incarnation de ce qu’il fallait combattre. Et l’outrage à ses valeurs par la création d’œuvres provocatrices ou irrespectueuses des dogmatiques bourgeoises a motivé plusieurs générations de théoriciens de la régulation sociale. Pourtant convaincus d’être des adversaires d’un Système tout-puissant et, par définition, adversaires des tyrans qui assurent son fonctionnement et en vivent ; pourtant convaincus d’agir contre la pérennité du Système et, par définition, contre celle des tyrans, les promoteurs de l’art contemporain n’ont vu aucun dysfonctionnement dans leur schéma lorsque les tyrans en question, au lieu d’empêcher par tous les moyens que l’on menace leur pouvoir, ont accompagné la diffusion de l’art contemporain, l’ont accueilli jusqu’à permettre qu’il jouisse de subventions publiques et d’espaces de diffusion.

Parmi toutes celles que l’imagination peut concevoir, deux explications semblent se dégager concrètement : 1) soit que les tyrans n’ont pas le pouvoir d’empêcher la nuisance que l’on dirige contre eux –auquel cas, quel(s) pouvoir(s) peut bien avoir une autorité qui ne peut empêcher ceci ? ; auquel cas encore quel genre de tyrannie peut avoir une volonté de censure sans le pouvoir de censurer ou le pouvoir de censurer sans la volonté de censure ?, 2) soit que le Système envisage avec bienveillance l’existence de l’art contemporain, principalement parce qu’il ne se sent aucunement menacé par cette existence. Cette discipline, au lieu d’être à la marge du Système, en est en fait l’un des éléments intérieurs, autant dire fonctionnels.

En faveur de la création contemporaine I. Après que l’on a dit tout cela, peut-on néanmoins dégager quelques arguments favorables à la création contemporaine ? Assurément oui, à condition de la déshabiller de l’encombrante et désormais futile mythologie dont elle est encore pathétiquement chargée. Ne pas adhérer aux inclinaisons politiques ou philosophiques qui motivent des créations contemporaines ne doit pas impliquer nécessairement que l’on refuse la possibilité, pour quelqu’un qui a quelque chose à dire, d’utiliser la création de type artistique pour véhiculer son message. Il est indéniable qu’une part importante de ceux qui contestent l’art contemporain, au lieu de refuser à quelqu’un d’exprimer son avis ou ses idées par la création, discutent cette possibilité plutôt parce que les avis et les idées principalement mises en avant par les praticiens de cette discipline n’emporte pas leur adhésion. Ce n’est point tant le principe que l’on rejette mais la façon dont il a été appliqué jusqu’à présent.

II. Nous devons également pouvoir admettre qu’avoir des dons artistiques et des choses à dire relève d’une combinaison rare, tandis qu’avoir des choses à dire sans don artistique pour les exprimer est chose plus répandue. Ne rien maitriser des techniques artistiques ne doit pas interdire d’avoir des opinions, ni de vouloir les exprimer, ni de pouvoir les exprimer, ni de pouvoir les exprimer par la création. Parmi les opinions qu’il est possible d’avoir et nécessaire, du point de vue de celui qui les a, d’exprimer, comptons par exemple la condamnation des médias et des dégâts qu’ils ne manquent pas d’occasionner sur l’intelligence notamment. Un homme éclairé qui veut alerter sur ce sujet, qui ne sait pas écrire ou qui peine à diffuser ses écrits parce que l’univers de l’édition fonctionne en vase clos ; qui ne maîtrise aucune des techniques qui permettent de produire une œuvre d’art ; ou qui estime que l’art, aussi vénérable soit-il, n’est pas le support le mieux adapté à son message, peut concevoir, parmi les moyens qui s’offrent à lui, celui des moyens dont la conception et la diffusion le range techniquement dans ce que l’on appelle l’art contemporain.

Application de ce principe. Le couvercle d’un conteneur à ordures, reconnaissable en un coup d’œil par sa forme et sa couleur, que l’on pose sur une télévision comme pour la recouvrir en ayant pris soin que les dimensions de l’un et de l’autre s’harmonisent de sorte que l’impression soit donnée que ses deux objets n’en forment qu’un, permet d’alerter au moyen d’une création qui n’est pas une œuvre d’art sur ce qui est, de l’avis du créateur, la nature véritable des médias. Faut-il, au motif que cette création n’est pas une œuvre d’art, lui interdire d’exister et en lui interdisant d’exister empêcher que le message qu’elle souhaite véhiculer le soit effectivement ? Ici s’impose à notre raison de considérer les conditions du dénouement d’un dilemme : comment réagir lorsque nous contestons à l’art contemporain ses prétentions tout en adhérant au message sur la « télépoubelle » ? Ainsi posé, le problème semble offrir de nouvelles perspectives d’appréciation. Dans la mesure où il serait improductif de ne rien vouloir modifier d’une situation qui empêcherait que nos opinions soient promues – en même temps qu’une telle situation, en plus d’handicaper la diffusion de nos opinions, rendraient celles de nos adversaires (avec toute la précaution qu’il convient d’associer à ce terme) d’autant plus visibles et militantes, il faut définir une troisième voie qui permette de contester à la création contemporaine le statut artistique auquel elle prétend sans contester à ceux qui la pratiquent le droit et la possibilité d’utiliser la création comme vecteur d’idées ou d’émotions. A bien y regarder, ce qui dérange est moins que la création soit mise au service d’idées et d’émotions mais qu’elle prétende au statut d’art. Dès lors qu’un autre qualificatif lui sera attribué, une part significative de la contestation qu’on lui oppose se dissipera.

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Jonathan Sturel

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A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.

3 commentaires

  1. Éric Guéguen

    Cette image du produit de la copulation d’une mygale et d’un phallus dans un bain de jaune d’œuf est un cauchemar absolu. Je vais très mal dormir je pense.

  2. A avoir cherché à privilégier le fond à la forme, nous avons fini par oublié l’art. L’esprit n’a pas vocation à se substituer à l’art, encore moins nos idées, nos émotions. Seule l’esthétique et la recherche du beau sont propres à servir, honorer l’immortalité; mais par l’esprit de l’art et non l’esprit de l’homme. S’il n’est point de maîtres qui n’aient tenté de se soustraire à certains principes, il n’est point de principes qui dérogent au sens de l’esthétique et du beau. Aussi l’expérience de la liberté artistique n’aurait-elle pas corrompu l’esprit de l’art, en livrant ce dernier à la faveur d’esprits cancrelats et d’intérêts partisans?

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