lundi, 11 décembre, 2017
La guerre sous Louis XIV (I) – L’armée, instrument de la gloire du roi
Louis XIV au siège de Besançon en 1674 – par Adam François van der Meulen.

La guerre sous Louis XIV (I) – L’armée, instrument de la gloire du roi

La gloire. C’est ce que Louis XIV, le « plus grand souverain de l’univers », avait de plus précieux, selon ses propres termes.[1] Cette gloire, c’est par dessus tout son armée qui en fut son instrument. Louis XIV, durant les 54 ans de son règne, s’appliqua à en faire le reflet de sa puissance : son armée fut la plus vaste et la plus puissante de l’Ancien Régime, crainte et réputée invincible partout en Europe. Cet article, que nous avons voulu complet sans être rébarbatif, dressera dans une première partie la situation du royaume au début du règne personnel de Louis XIV, les réformes de l’armée de terre qu’il entreprit grâce à des hommes comme Le Tellier, père et fils, ou encore Monsieur de Turenne, maître à penser du roi dans les choses de la guerre.

Introduction : la France en 1661

Le règne de Louis XIII fut un règne particulièrement difficile pour le royaume, car il dut subir plus de quarante ans de guerres dévastatrices, pour lui mais aussi pour l’Europe entière. Sans entrer dans les détails, depuis 1621 la France combat les Habsbourg dans l’Empire et en Espagne au cours de la guerre de Trente Ans, conflit aux conséquences désastreuses pour la plupart des pays européens.

En France, la guerre contre l’Espagne prit un tour dramatique lorsque les manœuvres de cette dernière furent facilitées par la Fronde, et que certains princes de sang, comme le prince de Condé, combattirent les armées françaises sous la bannière de Philippe IV d’Espagne. Cependant, la signature d’un traité d’amitié avec l’Angleterre de Cromwell en l’échange de Dunkerque (qu’il faut encore conquérir), devenant en 1657 un traité d’alliance offensif où l’Angleterre s’engage à mettre à disposition de la France sa flotte et un contingent de 6000 hommes. Entre temps, l’alliance conclue avec la France, et parallèlement avec le Portugal, permet à l’Angleterre de s’emparer de la Jamaïque, alors colonie espagnole en 1655.

La bataille des dunes par Charles-Philippe Larivière.

La bataille des dunes par Charles-Philippe Larivière.

En 1657, Turenne, à la tête d’une armée franco-anglaise, défait l’armée espagnole commandée par le prince de Condé et Don Juan d’Autriche à la bataille des Dunes. Cette victoire permet la prise de Dunkerque, remise aux Anglais, et la chute d’une grande partie des forteresses des Flandres, alors propriété de la couronne d’Espagne. Vaincu, Philippe IV se résigne à signer la paix des Pyrénées le 7 novembre 1659. La France sort grandie par cette victoire : elle récupère un grand nombre de territoires (Roussillon, Artois, Clermontois, les villes de Stenay et de Dun), un droit de passage pour se rendre en Alsace ainsi que les forteresses du Luxembourg (Graveline, le Quesnoy, Landrecies, Avesnes…). Le traité prévoit également le mariage entre Louis XIV et l’infante Marie-Thérèse d’Autriche.

Il permet à la France de Mazarin de s’ériger en arbitre de l’Europe : le cardinal a su préserver la paix découlant du traité de Westphalie[2] et a rendu possible la paix mettant fin à la guerre du Nord entre la Suède, la Russie, la Pologne et le Danemark.

Lors de sa prise de pouvoir personnelle en 1661, Louis XIV hérite donc d’un royaume agrandi, à une époque où une nation n’est riche que d’hommes, ce qui va lui permettre, grâce à des personnages de talent pour mener à bien les réformes nécessaires, de faire de la France la plus grande puissance militaire d’Europe.[3]

L’instrument de la gloire du roi

Plus que la cour de Versailles, plus que les palais et les jardins, plus que le faste et le luxe, c’est l’armée qui fut le principal vecteur de la gloire de Louis XIV. Selon les propres termes de l’historien Olivier Chaline, auteur du Règne de Louis XIV,  « sa gloire fut confiée à ses soldats plus qu’à tout autre catégorie de serviteurs »[4]. Le roi connut en effet très tôt un intérêt particulier pour la chose militaire : dans sa jeunesse, la Fronde lui laissa un traumatisme qui ne disparut jamais véritablement quant à la défiance de la noblesse et des parlements. Mais, ce douloureux épisode de la vie du monarque lui donna le goût du bivouac, de la vie en campagne (militaire). Louis XIV est un roi guerrier : il aime son armée, se plait à la passer en revue à Fontainebleau ou à Saint-Germain. Jusqu’en 1692, il paraîtra toujours à la tête de celle-ci en campagne, offrant à la cour, qui suivait la personne du souverain jusque sur le champ de bataille, un spectacle grandiose à chaque siège de place forte. Contre l’avis de ses proches et de ses généraux, Louis XIV se plait à inspecter les tranchées de siège, mais il ne participera jamais personnellement à une bataille. Il faillit combattre en 1676, mais ses généraux le persuadèrent de ne pas s’y risquer, craignant pour sa vie, un an à peine après que le grand Turenne eut été décapité par un boulet à la bataille de Salzbach.

Louis XIV va choyer son armée, la réformer, grossir ses rangs tout au long de son règne. Ce dernier va en effet de paire avec une croissance exponentielle des effectifs de l’armée française : alors que l’armée régulière compte entre 40 et 70 000 hommes après les licenciements suivants le traité des Pyrénées, Louis XIV fait passer ce chiffre à 72 000 en 1667, 120 000 en 1672 et jusqu’à 200 000 hommes en 1680, soit une multiplication par 5 des effectifs entre 1660 et 1680.[5] Lors de la guerre de la ligue d’Augsbourg, l’armée royale comptera 350 000 hommes, du jamais vu.

Fantassin armé d'un fusil.

Fantassin armé d’un fusil.

L’unité de base de l’armée est la compagnie, commandée par un capitaine. À l’origine, ce terme était utilisé pour qualifier une unité de gendarmerie d’ordonnance de cent lances (cent hommes). Au XVIIe siècle, la compagnie n’excède jamais la centaine de soldats, ce qui permet de multiplier les offices de capitaine, de renforcer la cohésion du groupe et de mieux encadrer la troupe. Seules les unités d’élite, comme les Gardes françaises et suisses, ne sont pas astreintes à cette limite, les capitaines de ces unités commandant jusqu’à 300 hommes. Suivant les années, on compte dans chaque compagnie entre 34 et 100 cavaliers et entre 30 et 76 fantassins.[6]

Le recrutement s’effectue principalement par racolage. Chaque capitaine engage des sergents-recruteurs, chargés de composer sa compagnie par tous les moyens : cadeaux, promesses de butin (la principale motivation des hommes pour partir à la guerre ainsi que la solde [7]), mais aussi violences et enrôlements forcés. Secrétaire d’État à la  Guerre entre 1662-1691, Louvois ferme les yeux sur ces pratiques, ces « petites tromperies », car nul autre moyen n’existe alors pour recruter des troupes. En revanche, il s’applique à réprimer les passe-volants : de faux soldats que les capitaines présentaient lors de la revue pour grossir de manière illusoire leurs effectifs et toucher une solde globale plus élevée, solde dont le montant fluctuait en fonction des travaux des champs et des prix des vivres. Louis XIV considère que le service militaire ne doit pas être un fardeau, car un soldat motivé et volontaire est beaucoup plus combatif qu’un conscrit sorti de prison, ayant le choix entre la mort au combat ou la potence. Cependant, le recrutement seigneurial n’a pas disparu, comme le fait remarquer Olivier Chaline : des volontaires, principalement issus des villes, suivent leur seigneur qui sera leur capitaine. Seuls les capitaines de grenadiers n’ont pas de peine à recruter leurs troupes, car les conditions nécessaires pour devenir grenadiers font que les meilleurs éléments de chaque régiment, et les plus grands, sont transformés en grenadier (voir article sur les grenadiers).

Cependant, il ne faut pas penser que les armées de la période moderne étaient des armées nationales : Geoffrey Parker estime que 20% des troupes de Louis XIII et Louis XIV étaient recrutées à l’extérieur des frontières du royaume. Ainsi, quelques 25000 Irlandais auraient combattu pour la France entre 1635 et 1664. Beaucoup de mercenaires suisses et allemands combattirent également pour la France, jusqu’à représenter le tiers des troupes royales lors de la guerre de Hollande[8].

Louis XIV est un roi prévoyant et minutieux, très à cheval sur la discipline. Les armées du roi doivent refléter sa majesté, et donc ne doivent pas se comporter comme une gigantesque bande de brigands. Un règlement de 1670 ordonne que le paiement des capitaines, qui doivent ensuite rémunérer leurs troupes, soit effectué tous les dix jours, afin que soit versés à chaque troupier 5 sous par jours, 15 aux cavaliers. En effet, le non-paiement de la solde et l’irrégularité du ravitaillement, dû en partie au manque d’infrastructures routières et de dépôts de ravitaillement, entraînaient fréquemment pillages et maraude, décomposant les rangs de l’armée en bandes de traînards, plus brigands que soldats.

L'Hôtel des Invalides au XIXe siècle, par Victor Nicolle.

L’Hôtel des Invalides au XIXe siècle, par Victor Nicolle.

Louis XIV ordonne que l’approvisionnement de ses armées soit amélioré : création de magasins, administrés par des commissaires des vivres, aux postes-frontières et aux lieux d’étapes, service de chariots suivant les troupes en campagne, constructions d’hôpitaux militaires de campagne. C’est également à Louis XIV que l’on doit la construction de l’hôtel des Invalides en 1674 qui, comme son nom l’indique, soignait les mutilés. Louis XIV uniformise également l’uniforme de ses soldats, différent selon les régiments. Outre cela, Louis XIV exige d’eux rigueur et discipline : ils doivent présenter une tenue impeccable, sous peine de châtiments corporels. La maraude et le brigandage sont punis de mort par pendaison.

Les officiers aussi doivent pleine et entière obéissance au roi, mais les rappeler à l’ordre est plus compliqué, note François Lebrun : les offices des capitaines et des colonels étant vénaux, les officiers sont propriétaires de leurs offices et se croient capables de conduire leurs unités à leur guise, sans concertation avec le reste de la troupe, voire ne se déplacent pas du tout sur le champ de bataille, restant sur leurs terres ou à la cour. De même, la vénalité des charges militaires n’implique aucune formation préalable : certains colonels et capitaines se révéleront de parfaits incapables dans la gestion de leurs troupes. Sous l’impulsion de Louvois, le corps des officiers va être réformé : lutte contre l’absentéisme, obligation pour les officiers de passer par une école de cadets avant de pouvoir acheter leur charge, création de grades non-vénaux pour les officiers pauvres (major et lieutenant-colonel).

Le but de Le Tellier, et de son successeur et fils Louvois, fut de réguler autant que possible l’indépendance des officiers et du haut commandement, afin de renforcer la mainmise du roi sur son armée. En effet, loin d’être une armée centralisée avec à sa tête le roi, l’armée française est une armée divisée entre les principaux maréchaux, souvent issus de longues dynasties de combattants : Condé, Noailles, Bouillon, Montmorency, qui détiennent souvent des charges de gouverneurs de province. Cette indépendance du haut commandement conduit à un fractionnement de la force armée, à des rivalités entre maréchaux qui peuvent parfois coûter la victoire. Pour remédier à ce problème, Louis XIV fait Turenne Maréchal général des camps et armées du roi, un grade équivalent à celui de généralissime, qui disparaitra avec son détenteur en 1675. Cela n’empêche nullement trois maréchaux, Crépi, d’Humières et Bellefonds, de quitter l’armée plutôt que d’être subordonnés à Turenne.

Sommaire de la série :

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[1] « Déclarations aux membres de la Petite Académie, 1663 » in CHALINE Olivier, Le règne de Louis XIV, paris, Flammarion, 2005, p.101.

[2] LEBRUN François, Le 17e siècle, Paris, Armand Colin, 2007, pp. 92-93.

[3] Ibidem.

[4] CHALINE Olivier, Le règne de Louis XIV, Paris, Flammarion, 2005, p.61

[5] LEBRUN François, Le 17e siècle, Paris, Armand Colin, 2007, p.252.

[6] BELY Lucien (dir.) Dictionnaire de l’Ancien Régime, Paris, PUF, 2011, p.304

[7] PARKER Geoffrey, La révolution militaire, Paris, Folio, 2013, p. 135

[8] CHALINE Olivier, Le règne de Louis XIV, Paris, Flammarion, 2005, p.207

 

A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.

2 commentaires

  1. Monsieur,
    Je recherche des informations sur un homme nommé Israël Ory (ou Ori) venu de l’empire perse et d’origine arménienne. Il a servi comme volontaire dans l’armée de Louis XIV (de 1688 à 1695), il fut fait prisonnier par les Anglais puis libéré.
    Je pense qu’il était dans l’artillerie mais je n’en suis pas certain.
    Merci par avance de votre réponse.
    Alexandre Siranossian
    Publication récente:
    les métamorphoses de Tigrane, éditions Sources d’Arménie 2014.

  2. Monsieur,
    Je voulais simplement vous féliciter pour votre site. Si je puis me permettre, je trouve que vous avez un excellent esprit de synthèse et des sources solides.
    Je suis professeur de lycée et j’ai jadis soutenu un doctorat à la Sorbonne sur la vénalité des charges militaires, sous la direction du professeur Jean Chagniot dont vous connaissez sans doute les ouvrages.
    Bien cordialement.
    François Gorau.

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