Le libéralisme, un fait social total (2/5)

Le libéralisme, un fait social total (2/5)

La série « le monde selon Michéa » entend présenter les principaux axes de la pensée du philosophe, et encourage le lecteur désireux de faire une cure d’altitude intellectuelle à s’intéresser à sa bibliographie.

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Parmi les nombreuses façons de subdiviser le monde des idées, il s’en trouve une qui fait état de deux conditions du libéralisme, prétendument parallèles mais sans lien entre elles, chacune cloisonnée et déterminée en fonction de ses propres aspirations, de son propre mode de réalisation et de ses propres origines intellectuelles. D’un côté, un libéralisme économique, dit de droite, que l’on définie succinctement comme s’occupant des questions relatives aux moyens d’assurer la liberté pour chacun de l’exercice économique, notamment en réduisant le primat étatique pour lui préférer les initiatives privées ; en même qu’il défend le principe d’un Etat existant mais réduit aux seules fonctions régaliennes pour assurer au citoyen la plus grande marge de manœuvre possible quant à l’organisation de sa vie sociale. Semblable système, lorsqu’il est appliqué rigoureusement, implique l’atomisation des individus dont il est impératif non seulement qu’ils ne soient tenus à aucune sorte de restriction (par exemple religieuse ou philosophique), puis qu’ils fassent un usage productiviste, économique et consommateur de leur situation d’affranchis intégraux.

L’autre libéralisme, le libéralisme culturel, dit de gauche, entreprend de militer en faveur, précisément, de l’affranchissement intégral des individus ; sans qu’officiellement ce soit pour les transformer en travailleurs-producteurs et en consommateurs mais, utopiquement, en « hommes libres », c’est-à-dire libres de toute entrave générée par les systèmes de valeurs religieux ou moraux, des carcans et de toutes les façons d’envisager l’existence au travers de prismes réputés nuisibles à l’émancipation humaine. Il en découle une défense de tous les comportements dit émancipateurs : libération sexuelle, rupture œdipienne, athéisme et anarchisme (« ni Dieu ni maitres »), sexualités diverses, contestation de l’Ordre, de l’Etat, de la nation et, d’une manière générale, tout ce qu’un individu est capable d’imaginer comme mode de vie est accueilli avec bienveillance comme autant de pas supplémentaires en direction de l’idéal de liberté. Une liberté nécessairement individuelle, contrecarrée par aucun ensemble de pensées, d’où la nécessité pour ce libéralisme culturel de gauche de soutenir, préalablement, l’idée d’une société et/ou d’un Etat axiologiquement neutre. C’est-à-dire qui ne se réfère à aucun système de valeurs en particulier, ce qui a pour premier effet d’empêcher les pouvoirs publics d’encadrer, au nom d’une vision du monde, le comportement des individus.

Nos contemporains, pour la plupart d’entre eux, sont englués dans une appréciation binaire du monde politique, qu’ils voient simplement découpé en deux sphères principales, la droite et la gauche. La première, traditionnellement associée au monde de l’argent, est dès lors mécaniquement lié au libéralisme économique ; tandis que la seconde, traditionnellement associée aux idéaux de liberté et d’émancipations, de défense des minorités, des droits, des oppressés, devient mécaniquement le camp du libéralisme culturel. Dans les deux cas, la proximité phonétique entre libéralisme et liberté, et libération, induit chacun des défenseurs de son camp à s’installer dans la posture du libérateur ; le libéral économique de droite veut libérer du carcan étatique et de l’économie centralisée, le libéral culturel de gauche veut libérer de celui des systèmes traditionnels. Jean-Claude Michéa court-circuite les prétentions d’indépendance de chacun des libéralismes et souligne qu’ils sont en réalité fondamentalement et méthodiquement liés, au point qu’aucun de ces courants n’est possible sans l’existence de l’autre.

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En effet le libéralisme économique a besoin en quantité toujours suffisante (du point de vue des lois du marché), c’est-à-dire en quantité ajustable, toujours revue à la hausse pour accompagner les lois en question qui, elles, sont toujours plus exigeantes et envahissantes conformément à la volonté des libéraux d’en faire toujours plus (ce qui, en soi, est compréhensible dans la mesure où toutes leurs forces s’y consacrent puisqu’il s’agit là pour eux d’un mode et d’un objectif de vie), de travailleurs-producteurs-consommateurs capables d’assembler à l’usine les breloques qu’ils iront ensuite acheter en magasins ; alimentant ainsi le cycle sans fin de la production > consommation > renouvellement, cycle sur lequel repose la survie du système libéral. De son côté, le libéralisme culturel de gauche, pour « libérer » les hommes des enclaves et des prisons institutionnelles au sein desquelles nulle émancipation humaine n’est possible selon lui, combat ce qui nuit à l’affirmation individualiste. Or c’est une véritable aubaine pour le libéralisme économique qui voit d’un bon œil l’émergence d’un homme déraciné, sans attache, à géométrie variable, voué à la seule poursuite d’un bonheur et d’un réconfort qu’on lui a désappris à trouver dans les églises, dans son groupe, dans son village ou sa patrie, et dont la réalisation se trouve désormais sublimée dans la consommation et les modes, nouvelle religion de l’Homme sécularisé.

Il est cocasse que la gauche moderne, dont l’essentiel des troupes continue à se persuader de son antilibéralisme, en soit rendue depuis qu’elle fait l’apologie du nomadisme, du déracinement et de la fin des systèmes traditionnels, à ne rien faire que fournir au capitalisme qu’elle prétend combattre les troupes dont il a besoin pour prospérer encore et toujours. On sait, avec Bossuet, que « Dieu se rit de ceux qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes » ; soyons également conscients que les barons de l’argent-roi se frottent les mains devant chaque manifestation d’un Besancenot en faveur de la régulation des sans-papiers ; combat qu’il peut bien habiller des slogans les plus à gauche qu’il veut, il n’empêche que son premier bénéficiaire sera toujours le Medef.

Fait social total. Contrairement à ce que pensent les libéraux-conservateurs (libéraux en économie et conservateurs sur les questions de société) qui revendiquent l’étiquette « libéraux » et s’imaginent dès lors qu’il est un principe ancré à droite, et les libertaires-anticapitalistes qui se veulent de gauche ou d’extrême-gauche, le libéralisme, par l’emprise qu’il exerce sur tous les domaines de la société, ne peut être ni de droite ni de gauche selon la classification moderne. Il est un fait social total, autant dire ni de droite contre la gauche ni de gauche contre la droite, et englobe les deux camps (tels que nous les définissons aujourd’hui ou tels que nous les croyons définis par l’Histoire) au point de réaliser, dans cette jonction, sa réalisation pleine et entière. Le fait est que l’échiquier politique est toutefois coupé en deux principaux pôles, donnant l’illusion de la diversité des forces et des possibilités démocratiques accordées aux citoyens. De ce simulacre ressort que les barons du capitalisme n’ont plus besoin ni de convaincre (du bienfondé de leur vision de l’économie et du monde) ni de contraindre (à la résignation ou au silence ceux qui subissent les effets de cette économie) ; qu’ils peuvent continuer à jouer en bourse, à créer des fonds spéculatifs, à machiniser l’être humain et à entreprendre tout ce qui est susceptible de générer des profits sans qu’aucune considération éthique ou morale ne restreigne leur folie, car la gauche moderne et ses avatars progressistes s’occupent de faire avaler la pilule au petit peuple, notamment en enrobant les évènements du lexique rassurant des nobles sentiments humanistes, tolérants et solidaires.

A propos de la propension de cette gauche à « accomplir les basses œuvres du capitalisme à sa place »1, Jean-Claude Michéa parle du principe de Bosman, qui sera le sujet de la prochaine partie.

A suivre.

Jonathan Sturel

Bibliographie sélective de Jean-Claude Michéa, utilisée pour la conception de cette série :

  • L’impasse Adam Smith, brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche, Climats 2002, Champs 2006 (Flammarion).
  • L’empire du moindre mal, essai sur la civilisation libérale, Climats 2007, Champs 2010 (Flammarion).
  • La double-pensée, retour sur la question libérale, Champs 2008 (Flammarion).
  • Le complexe d’Orphée, la gauche, les gens ordinaires et la religion du Progrès, Climats 2011, Champs 2014 (Flammarion).
  • Les mystères de la gauche, Climats 2013, Champs 2014 (Flammarion).

1 Les mystères de la gauche, Jean-Claude Michéa, Flammarion, collection Champs essais, édition 2014.

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A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.
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