lundi, 23 octobre, 2017
Sur le livre du général Soubelet, « Tout ce qu’il ne faut pas dire »

Sur le livre du général Soubelet, « Tout ce qu’il ne faut pas dire »

Parfaitement inconnu des Français jusqu’à peu, le général de gendarmerie Bertrand Soubelet a acquis une notoriété inattendue après son intervention devant une commission parlementaire.

418s5p6kjYL._SX326_BO1,204,203,200_Le 18 décembre 2013, il est effectivement invité à s’exprimer en sa qualité de directeur des opérations et de l’emploi de la Gendarmerie nationale sur la situation générale de l’insécurité en France. Une intervention probablement moins fébrile que toutes celles que l’on nous a habitué à entendre, mais qui n’avait certes pas la teneur quasi révolutionnaire que lui ont ensuite prêté les médias. Il n’empêche qu’à la suite de la campagne médiatique, le général a vu sa situation au sein de la hiérarchie de la gendarmerie décroître notablement. Toujours en fonction à un poste important, il n’est cependant plus « le numéro 3 de la gendarmerie ».

Ce 24 mars 2016 a paru « Tout ce qu’il ne faut pas dire », chez Plon qui a ingénieusement sous-titré « un général de gendarmerie ose la vérité » pour augmenter l’intérêt, le livre de Bertrand Soubelet lui-même. Le lecteur – à plus forte raison celui qui a suivi les mésaventures du général – se plonge dans un ouvrage qu’un ensemble « marketing » lui présente comme implacablement iconoclaste ; un ouvrage de révélations ; de grand déballage, de remise en question franche du fonctionnement des institutions policière et judiciaire ; un ouvrage de la race de ceux qui font tomber des têtes ; un J’accuse ! ou, au moins, un Je dénonce. D’autant que la campagne médiatique qui a fait connaître l’auteur quelques mois plus tôt a pu convaincre le profane qu’effectivement ce général avait l’intention de secouer la fourmilière ; qu’il avait commencé à le faire au cours de cette commission parlementaire et que ce livre venait porter le coup de grâce.

Disons-le tout net : on est loin du compte.

Effectivement, le général Soubelet est mécontent du fonctionnement de la machine judiciaire, s’inquiète de la progression du sentiment d’impunité chez les coupables et de celui, tout aussi significatif de l’échec du modèle judiciaire français, de l’installation progressive, dans les mœurs quotidiennes de chacun, qu’il existe une délinquance grandissante avec laquelle il faut compter ; sans qu’on n’y puisse rien, sinon espérer ne jamais se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Une résignation générale, désespérément générale, qui confine à la léthargie. Cependant, pareilles inquiétudes de la part d’un responsable de la sécurité, au lieu d’être un brevet de vertu, est bien la moindre des choses. Gardons-nous donc d’élever dans notre échelle d’appréciation, un homme qui ne fait jamais que s’intéresser à son métier. Et si nous voulons vraiment lui trouver des raisons d’être digne d’un intérêt supérieur, penchons-nous sur ce qu’il conteste, condamne et propose de réformer.

Disons-le tout net : rien de très original.

Son livre est un moins le J’accuse que l’on attendait que le cri du cœur d’un homme qui est désolé de voir l’état de son pays empirer de jour en jour. Sur le bilan qu’il tire, rien qui ne soit déjà dit par d’autres, y compris dans la sphère publique. Oui, les prisons sont pleines à craquer, mais qui l’ignore ? Oui, la plupart des peines de prison ne sont jamais effectuées, qui l’ignore ? Oui, certains magistrats sont scandaleusement politisés et rendent des jugements en rapport avec des convictions idéologiques très à gauche ; oui, des tonnes de multirécidivistes sortent du tribunal comme ils y sont entrés ; oui, un pourcentage affolant des plaintes est classé sans suite ; oui, les moyens manquent ; oui, les forces de l’ordre sont dépitées de retrouver dans la rue des délinquants qu’elles ont arrêtés le mois précédent ; oui, il y a un fossé de plus en plus béant qui se creuse entre les élites et le peuple, peuple qui ne comprend pas la qualité de certains jugements farfelus ; oui, tout cela existe et tout cela est écrit dans le livre de Soubelet, mais qui ignore tout cela ?

Quant aux propositions formulées par l’auteur, il est à craindre qu’elles soient bien en-dessous de celles auxquelles il faudrait réellement songer. Au lieu d’intervenir sur la nature institutionnelle, sur ce qu’il convient d’appeler « la doctrine judiciaire » française, véritables responsables d’une situation scandaleuse ; l’auteur propose simplement que l’on corrige, ici et là, quelques lacunes du dispositif ; éventuellement que l’on change quelques personnes (jamais citées, Soubelet prenant même le soin diplomatique de rappeler souvent, comme le font ceux qui ne veulent pas faire de vague, que « la majorité de ces hommes et femmes sont de bonne volonté et font le travail du mieux qu’ils peuvent »), et que le personnel politique s’implique davantage dans les questions de sécurité. Ah ! Tout ça pour ça !

Mon général, la maison s’écroule, il est trop tard pour repeindre les volets ; c’est toute la charpente qu’il faut refaire !

Finalement, Bertrand Soubelet termine son livre par l’habituel credo républicain, allant jusqu’à reprendre à son compte l’expression politique la plus vide de sens que l’Histoire a produit depuis le commencement des hommes : « les valeurs républicaines », les fameuses ; et de finir par la promesse que si les choses s’améliorent, il fera bon-vivre en France, entre citoyens « de toutes origines, de toute couleurs et de toutes religions ». Alléluia !

Revoyez l’intervention qui avait fait connaître le général :

Adhérer

A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.

5 commentaires

  1. Après Piquemal, Soubelet.
    Les « généraux courage » ne seraient-ils que des fiottes?

    Visiblement, les pages glacées de Paris Match ont eu un effet curieusement communicatif sur le général de gendarmerie Bertrand Soubelet.

    Interviewé le 28 mars, à l’occasion de la sortie de son livre intitulé Tout ce qu’il ne faut pas dire, livre dans lequel il analyse les risques d’une rupture sociale majeure dans notre pays, le général Soubelet s’est empressé de balayer les « soupçons » qui pèseraient sur lui de « relayer un thème d’extrême droite ».

    Faisant peut-être écho à la chanson de Fernandel « On dit qu’il en est », la journaliste a posé la question de confiance préalable qui permet de poursuivre l’entretien en toute quiétude : « En êtes-vous ? » Le général est alors allé au-delà des espérances de son intervieweuse en répondant tout de go : « Pas du tout. Je me retrouve même parfois davantage dans les idées de gauche que de droite. Et quand je constate qu’aux dernières élections régionales, six millions de Français ont voté FN, cela me glace le sang. »

    Entendre de tels propos dans la bouche d’un officier général en activité a de quoi échauffer les sangs. Pas tant parce que ce général se retrouve parfois davantage dans les idées de gauche. C’est son problème. Pas tant parce qu’il semble voir le vote FN comme la menace d’un péril glaciaire sur notre pauvre pays. C’est une opinion comme une autre. Mais parce qu’un officier de haut rang, en activité, se permet de sortir de la sorte de son devoir de réserve.

    En effet, le Code de la défense – auquel est soumis ce général comme n’importe quel militaire -, en son article L. 4121-1, stipule que « les militaires jouissent de tous les droits et libertés reconnus aux citoyens. Toutefois, l’exercice de certains d’entre eux est soit interdit, soit restreint dans les conditions fixées au présent livre. ». L’article L. 4121-2 précise plus loin : « Les opinions ou croyances, notamment philosophiques, religieuses ou politiques, sont libres. Elles ne peuvent cependant être exprimées qu’en dehors du service et avec la réserve exigée par l’état militaire. Cette règle s’applique à tous les moyens d’expression. »

    Si, bien évidemment, le général Soubelet n’était pas en service lors de cette interview, la réserve concernant ses opinions politiques, qui s’impose à lui, doit être proportionnelle aux éminentes fonctions qu’il occupe. Personne ne peut ignorer qu’il est général de corps d’armée : « Moi, Bertrand Soubelet, général de corps d’armée… » écrit-il en accroche au début de son livre. C’est du reste pour cela que le livre se vendra…

    Et c’est là que l’on voit le profond délitement de l’État, aux mains des socialistes. En 2013, le général Soubelet fit son devoir de haut responsable en disant tout ce qu’il fallait dire sur la réalité sécuritaire de notre pays devant la représentation nationale. Pour cela, il fut injustement sanctionné par le pouvoir qui le démit de ses fonctions de directeur des opérations et de l’emploi de la gendarmerie pour le placardiser à la gendarmerie d’outre-mer. Mais sera-t-il sanctionné pour les propos qu’il a tenus dans Paris Match ? Que le doute nous soit permis.

    S’il avait dit, par exemple, « Que cinq millions de Français aient pu encore voter socialiste aux régionales me retourne les sangs », il en en aurait probablement été autrement…

    En tout cas, que pourra désormais dire ce chef militaire, pour le temps qui lui reste à servir dans la première section des officiers généraux, s’il découvre qu’un de ses gendarmes fait part de ses opinions – ou sensations – politiques sur Facebook en mettant en avant son état de militaire ?

  2. christian Contini

    J’ai lu les 229 pages du livre du Général Soubelet. Je constate qu’il s’octroie le droit d’expression avec ce bouquin alors qu’il se montre clairement opposé aux associations professionnelles nationales de militaires, au plus il accepte des associations à minima conformément au rapport Pêcheur. Comme d’autres hauts gradés il se satisfait du système de concertation gendarmerie particulièrement encadré donc limité en terme de droit d’expression.

  3. Les gendarmes sont profondément légalistes, faisant la chasse au cours des siècles sans états d’âmes à tout ce qui pouvait menacer le pouvoir en place; il ne faut donc pas croire au « petit Jésus soviétique » et penser qu’ils vont se retourner contre la main qui les nourrit avec tous les avantages exorbitants dont ils jouissent et qui sont manifestement d’un autre temps. On a pu les voir en 2001 défiler en uniformes, avec leurs véhicules et leurs armes de services, gyrophare et sirènes hurlantes, devant les invalides pour réclamer une amélioration de leurs conditions matérielles, le tout encouragés en sous-mains par leur hiérarchie; ceci s’était terminé dans le bureau du ministre Richard en sablant le champagne, après avoir obtenu des améliorations conséquentes en termes de soldes, avancement, déroulement de carrière, etc…. Le livre du général Soubelet participe sans doute au 250 millions € que le gouvernement octroie pour l’amélioration de la condition gendarmesque. Wait and see! comme disait Mortimer.

  4. Bonjour, je ne connaissais pas votre site mais j’ai lu l’article ainsi que les « commentaires ».
    Si l’article donne un avis plutôt tranché avec des éléments, les commentaires sont d’une profonde tristesse : l’un de citer le règlement, l’autre de dire s’il n’était pas en service au moment, …

    @ pedini : oui et alors ? Vous avez le sang échauffé ! Attendez de d’être au contact des jeunes et moins jeunes révoltés quand il vont s’en prendre à vous comme représentant d’un état auquel ils ne croient plus : franchement, votre sang sera surement échauffé. Continuez avec vos citations d’articles du règlement, c’est tellement intéressant.
    @ Matthieu : vous semblez ignorer que toutes les armées d’€urope à l’exception de la France et de la Grande-Bretagne bénéficient des mêmes droits que les corps civils, expression libre, associations, syndicats, … Votre avis n’est qu’un avis bien rangé et pile poil sur la coûture du pantalon : rompez !
    @Faivre Louis : enfin quelqu’un qui parle de choses qu’il connait ! cela fait plaisir à lire même si les difficultés et la scission avec la population n’ont cessé de croître.

    La gendarmerie est vue comme l’arme de la répression à tout va et si cette vision ne change pas, elle ne sera plus acceptée par la population que comme une forme d’armée d’occupation rigide et répressive.
    A vous de voir.

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