mercredi, 24 mai, 2017
Albert Salon : « La francophonie n’est pas une initiative française »

Albert Salon : « La francophonie n’est pas une initiative française »

albert salonAncien conseiller culturel et scientifique puis chef de mission de Coopération aux ministères des Affaires Étrangères et de la Coopération sous la présidence du général de Gaulle, Albert Salon est un diplomate ayant beaucoup travaillé sur les questions de la Coopération. Auteur de nombreux livres ayant trait à la langue française et à la diversité culturelle, le dernier en date étant « Une volonté française » (Editions Glyphe), il anime une association : Avenir de la langue française (ALF). C’est en tant que défenseur du français et de la francophonie en particulier qu’il a bien voulu répondre à nos questions.
► Pouvez-vous, tout d’abord, nous faire un petit rappel historique de la francophonie ?

Alors, il faut remonter à 1880, en pleine période de l’expansion coloniale, troisième vague du genre dans l’histoire française après celle des Croisades et de la Renaissance, dans un contexte douloureux de perte de l’Alsace-Lorraine à la Prusse en 1870. À ce moment, la France cherche un renouveau intellectuel et moral et un compensateur de puissance face à la Prusse grâce aux colonies. Ceci rejoignait l’histoire selon laquelle on avait une bien meilleure civilisation, dans le débat qui nous opposait à l’Allemagne qui, elle, parle d’avantage de « culture » que de « civilisation ». Le mot « francophonie » apparaît alors dans la bouche d’un géographe, Onésime Reclus, les géographes de l’époque ayant porté l’expansion coloniale. Cette idée chemine et ne réapparaît finalement que dans les années 1960 avec les indépendances africaines. Les chefs d’État africains, tels que Senghor au Sénégal, Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire ou Bourguiba en Tunisie, demandent à de Gaulle la constitution d’un Commonwealth à la française. Donc la francophonie n’est pas une initiative française.

► Quelle était leur motivation ?

D’abord, ni l’Indochine, ni l’Algérie n’ont réclamé la francophonie, bien entendu, puisqu’ils sortaient tout deux d’une guerre d’indépendance avec la France. En dehors de ça, la décolonisation s’était faite pacifiquement, grâce à des gens intelligents comme Mendès France avec le Maroc et la Tunisie, puis de Gaulle qui voulait tourner cette page. Donc les chefs d’État africains n’ont pas d’hostilités à l’égard de cette métropole. La France a certes commis des crimes lors de la colonisation mais, contrairement à d’autres colons, ne s’est pas compromise dans les deux crimes suprêmes : elle n’a ni procédé à des génocides, ni à des transferts de population. Aucun pays au monde n’a envoyé le plus de missionnaires catholiques pour les colonies, s’évertuant à soigner, instruire et éduquer les populations indigènes. Les peuples voulaient leur indépendance mais n’étaient pas pour autant anti-français. Donc pour asseoir leurs structures étatiques, ils ont eu besoin d’aide de la métropole.

Des dirigeants comme Senghor citaient la langue française comme « un merveilleux instrument trouvé dans les décombres du système colonial ». Même si pour les pays arabophones, l’arabe véhiculaire pouvait constituer une langue nationale, se posait le problème de l’éducation et du manque de professeurs au sortir de la décolonisation. Quand bien même il y aurait eu assez de professeurs, dans quelle langue aurait-on enseigné ? A fortiori dans les pays d’Afrique noire, où s’agrégeaient un foisonnement de langues différentes, ils ne pouvaient en ériger une plus que d’autres en langue nationale sans soulever l’ire et la révolte d’une partie de la population contre une autre. Donc la langue française conjuguée à l’aide au développement et à la fourniture de professeurs constituaient la grande politique de Coopération du général de Gaulle. Celui-ci était d’accord pour un soutien bilatéral avec les pays africains mais pas pour la constitution d’un ensemble francophone organisé.

► Pour quelles raisons ?

Il faut se replacer dans le contexte historique de l’époque. Nous sommes en 1960, 5 ans après la conférence de Bandung, où s’était manifesté la critique virulente du néo-impérialisme, du néo-colonialisme. En 1958, de Gaulle fait la Communauté, inscrite dans la Constitution française, qui ne satisfait pas les demandes d’indépendance. Donc c’est un échec, pas retentissant, pas lourd, car de Gaulle l’avait parfaitement accepté mais tout de même un échec. La francophonie arrive ainsi comme une résurgence de l’impérialisme français, ce qui explique pourquoi le pouvoir gaulliste y était réticent. Il n’empêchera pas de la faire, mais elle ne se fera pas sous l’égide de la France. Coopérations bilatérales oui, mais des avancées multilatérales, non. Il a tenu cette position jusqu’à son départ. C’est Pompidou ensuite qui a fait la francophonie organisée, les critiques étant à cette époque moins acerbes.

Pendant cette décennie de Gaulle, il y a eu, pendant ce temps, un bouillonnement d’associations contribuant à forger la francophonie, en particulier les associations par corps de métier – associations de chirurgiens, de médecins, de journalistes, etc. Les associations d’écrivains existaient déjà bien avant car la francophonie s’est imposée surtout et grâce à la littérature française. Enfin, pour fédérer toutes ces ONG, il a fallu que les ministères participent, ce qui a donné la Confemen, la Conférence des ministres de l’éducation nationale. La francophonie politique émerge alors dès 1960. Ayant des problèmes communs en matière d’éducation, cette conférence a permis de coopérer sur les programmes, les outils pédagogiques, les orientations générales, mais aussi de gérer la bonne fourniture de coopérants, bénéficiant d’un nombre massifs de participants et de crédits essentiellement français. Puis on a ajouté à cela, la Jeunesse et les Sports (la Confejes) en 1969. Puis plus tard, les liens inter-universitaires, avec l’AUPELF (Association des Universités Partiellement en Langue Française), le partiellement étant demandé par le Maroc puisque l’arabe qui constitue également une langue d’enseignement.

Ce long processus a forgé des structures mais surtout des idées : le dialogue des cultures, l’égalité de dignité des cultures, de coopération pour le développement, et, selon la formule consacrée par l’académicien Maurice Druon – auteur du Chant des Partisans –, ayant « le français en partage ». Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que cette francophonie n’est pas née d’en haut, mais de la base avec des ONG et des initiatives personnelles. D’ailleurs c’est ce qui fait sa force car elle est moins facilement attaquable au titre de néo-impérialisme. Le problème, c’est que maintenant nos gouvernements se moquent de tout ça, jugent que c’est dépassé et ringard…

Après le départ du Général, on voulait créer une instance plus politique et il y a donc eu deux conférences à Niamey fondant l’Agence Culturelle de Coopération Technique (ACCT) le 20 mars 1970, devenue depuis journée internationale de la francophonie. Cette Agence qui s’engage dans les domaines de la culture et de l’éducation est signée par 21 États.

► Dont le Québec ?

La question du Québec s’est posée dès la Confemen, même si en 1960, il n’était pas question qu’ils y participent puisque s’accomplissait leur Révolution tranquille cette même année. Par la suite, a été trouvé un compromis avec Ottawa : le Québec pouvait siéger dans ces coopérations francophones à titre de « gouvernement participant ». En outre, les pays africains tenaient également beaucoup à ce que le Québec fasse partie de l’organisation. Mais pour franchir l’étape supplémentaire, c’est-à-dire la réunion d’une Conférence des chefs d’État et de gouvernement, il s’est écoulé 16 ans, la 1ère Conférence ayant eu lieu en 1986, précisément à cause du conflit politico-diplomatique entre Ottawa et le Québec. Puis cela a pris le nom d’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), dont le siège est à Paris et qui s’est étendue jusqu’à aujourd’hui avec 77 pays.

► Comment jugez-vous la récente entrée du Qatar dans l’Organisation Internationale de la Francophonie ?

L’extension de la francophonie s’est faite de façon pratiquement incontrôlée et rejoint la tension permanente des organisations internationales, qui se vérifie avec l’Union Européenne, selon laquelle il est plus facile d’élargir le nombre de ses membres que d’approfondir l’organisation en elle-même. Le chiffre de 77 pays est aberrant : il n’y a pas 77 pays francophones dans le monde. Déjà, l’entrée de l’Égypte, grâce à Boutros Boutros-Ghali, constituait la première entorse, l’Égypte étant d’abord arabophone puis anglophone, le français n’arrivant qu’en 3ème position. Pour Boutros-Ghali, francophile, au nom de la diversité des relations diplomatiques, de l’héritage considérable de Bonaparte en matière d’égyptologie, des liens éducatifs et culturels, en particulier à Alexandrie, l’entrée de son pays dans la francophonie semblait naturelle. Puis, il y a eu le Vietnam, qui a fait des pieds et des mains pour adhérer à la francophonie au point d’organiser à Hanoï le sommet de la francophonie en 1997. Ce pays, toujours aux prises avec le danger chinois, russe et américain, y a vu un moyen de sortir de son système fermé et d’ouvrir quelque peu ses échanges coopératifs et diplomatiques.

Il y a eu d’autres tricheries de ce genre entre temps, notamment l’entrée des pays de l’est de l’Europe, désirant sortir du giron soviétique et se rapprocher de l’Europe. Pour le Qatar, gonflé par son orgueil et les revenus de ses matières premières, l’OIF constitue un canal supplémentaire de développement d’influence de son idéologie religieuse. Normalement, quand on entre en francophonie, on passe par 3 phases : État observateur, État associé et État membre de plein droit. Le Qatar a sauté la phase d’État observateur et est passé directement au statut d’État associé. Cependant, on veut profiter de la présence de ce membre riche pour avancer dans un projet qui tient à cœur notre association ALF : la création d’un centre de la francophonie et de la diversité culturelle du monde à Villers-Cotterêts, ville où a été signé l’édit de 1537 par François 1er substituant le français au latin comme langue officielle du royaume.

► En quoi l’usage de la langue, en particulier le français, véhicule-t-il des valeurs ? Pouvez-vous rappeler aux jeunes générations et aux élites qui nous gouvernent le lien entre culture et pouvoir ?

D’abord sur le français, la France n’est pas une nation ethnique, mais pluriethnique et plurilingue, les deux choses étant liées. C’est un pays forgé par le fer et par le sang. Il y a eu la langue d’oïl puis la langue d’oc, la première ayant prévalu au fil des siècles. Donc le lien entre langue et pouvoir est très fort. Il l’est d’autant plus que nos adversaires ont bien compris que pour entamer notre État-nation, ils devaient s’efforcer, notamment l’UE, d’encourager les langues régionales. L’empire anglo-saxon-germain tient, quant à lui, à imposer l’usage de l’anglais exclusivement et partout. Y compris dans nos gouvernements collabos, depuis Sarkozy, qui s’y mettent, notamment en propageant l’usage de l’anglais dans l’enseignement supérieur. C’est le gouvernement Hollande qui va d’ailleurs prochainement concrétiser ces initiatives qui contribuent à vider de son contenu la loi Toubon de 1994, selon laquelle le français est la langue de l’enseignement, des examens et des concours. En effet, ils ajoutent des exceptions énormes à l’application de cette loi, ce qui fait que celle-ci est plus que contournée. On a écrit aux ministres concernés par le biais de notre association pour les interpeller contre cette forfaiture, y compris à Mme Benguigui, ministre déléguée à la francophonie. Que va devenir la francophonie si vous coupez l’arbre à la racine ?

Plus généralement, le lien entre langue et pouvoir dépend de l’importance de la langue dans les États concernés et de leur centre de pouvoir. En Allemagne, l’unité s’est faite également par le fer et par le sang mais très peu sur le sujet de la langue, bénéficiant d’un ensemble linguistique homogène. Alors que l’Espagne, avec le catalan, menace d’éclater. L’UE pousse à cela car il est plus facile de régner sur des régions que sur des nations.

► Comment voyez-vous l’avenir de la francophonie ?

Tout dépend de la volonté. J’en distingue 3 : la volonté wallonne, la volonté québécoise et la volonté française. Il faut savoir qu’en Afrique, le français est enseigné, contrairement à l’espagnol dans les pays latino-américains, car ce n’est pas la langue maternelle mais une langue de l’apprentissage. Donc s’ils constatent qu’en France même on passe du français à l’anglais à tout va, ils seront enclins à faire de même, ce qui menacera dangereusement la francophonie.

Néanmoins, la francophonie dispose d’atouts considérables : l’espace maritime de la France – le 2ème du monde – et la démographie dynamique de l’Afrique. Ces atouts doivent être fructifiés par la manifestation d’une vraie volonté politique à la tête de la France. C’est l’enjeu des jeunes générations d’aujourd’hui.

Propos recueillis par Guillaume

A propos de Guillaume N.

Guillaume N.
Passionné par le débat d'idées, je m'intéresse à tout ce qui touche à l'Homme en général, et à l'histoire, la politique, Paris et notre douce France, en particulier. Jeune diplômé en économie, j'aspire à faire partager les vertus du bonapartisme: synthèse de la gauche et de la droite, des traditions et de la modernité, vecteur de pragmatisme et du rejet du dogmatisme.

Un commentaire

  1. Tout cela va se concrétiser sur un site, satellite du site de l’Avenir de la langue française et clone du mien :
    http://nousvotonspourlefrancais.fr/
    En particulier pour les communes francophiles  dans des Etats dont la langue officielle n’est pas le français.

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