vendredi, 26 mai, 2017
Histoire des éléphants de guerre
Éléphants carthaginois à la bataille de Zama (- 202).

Histoire des éléphants de guerre

Parce qu’ils furent surtout utilisés durant l’Antiquité, nous connaissons peu de choses sur les éléphants de guerre. Pourtant, ils furent bien souvent de la plus haute importance stratégique et leur utilisation constituait un avantage décisif dans la bataille. Véritables chars d’assaut vivants, ils faisaient avant tout subir un énorme choc psychologique aux armées ennemies.

Caractéristiques, capture et dressage

L'éléphant, gravure colorée de 1890.

L’éléphant, gravure colorée de 1890.

L’éléphant est le plus grand et le plus gros animal terrestre. Doté d’une intelligence remarquable, il n’est pas étonnant qu’il fut, à certaines périodes, au centre de toutes les convoitises. Non pour son ivoire, mais pour sa puissance ! Contrairement aux chevaux et aux chameaux, l’éléphant peut être utilisé comme une arme de guerre à part entière, qu’il serve pour la charge ou qu’il soit surmonté d’une tour de combat où viennent se placer archers et frondeurs.

Aujourd’hui, il n’existe plus que trois espèces d’éléphantidés :

  • L’éléphant africain des savanes : le plus grand (4 mètres) et le plus massif (7 tonnes), il est toutefois impossible à domestiquer et ne fut donc jamais utilisé.
  • L’éléphant d’Asie : plus petit (de 2 à 3,5 mètres), il fut en grand partie utilisé par les Indiens et les Perses.
  • L’éléphant des forêts d’Afrique : le plus petit et le plus rare aujourd’hui. C’est avec 37 de ces éléphants qu’Hannibal franchira les Alpes pour fondre sur Rome.

Selon le stratège indien Kautilya, élever des éléphants représente trop de temps et trop de ressources (pour les nourrir et les entretenir). Il convient donc de les capturer, de préférence à l’âge de 20 ans, et de les utiliser jusqu’à leurs 40 ans (un éléphant peut vivre jusqu’à 80 ans).

D’une nature paisible et douce, l’éléphant peut se transformer en véritable cauchemar pour ses adversaires. Mais cela requiert un entraînement poussé. En effet, un éléphant mal dressé (ce qui fut souvent le cas), pourra vite se retourner contre ses propres maîtres et passer d’avantage décisif à fléau pour l’armée qui l’utilise.

Utilisation militaire

Sur les champs de bataille, les pachydermes étaient le plus souvent placés au centre. Ils étaient d’une efficacité redoutable pour les charges. Ces mastodontes pouvant atteindre la vitesse de 30 km/h, il était extrêmement difficile, voire impossible, pour l’infanterie d’y faire face.

Les éléphants trouvaient une autre utilité pour stopper net les charges de la cavalerie ennemie. Par leur envergure, leur odeur et leurs bruits, ils effrayaient les chevaux et n’avaient pas de mal à les éloigner.

En revanche, comme nous l’avons évoqué plus haut, l’éléphant pouvait également constituer une menace pour sa propre armée, en se retournant contre elle suite à une peur soudaine où à une perte de contrôle inexpliquée. D’où l’intérêt d’un bon dressage et, surtout, d’un bon commandant.

Enfin, nous devons aux Séleucides l’utilisation de tours de combat sur le dos des éléphants (où se plaçaient des archers). Trop petits, les éléphants des forêts d’Afrique (utilisés par les Carthaginois) ne pouvaient pas porter de tour. Ils étaient alors simplement montés par un ou plusieurs combattants, à califourchon.

Chez les indiens et les Perses

Bataille de l'Hysdape (- 280).

Bataille de l’Hysdape (- 280).

Si l’on peut difficilement dater le début de l’utilisation d’éléphants de guerre dans l’histoire, leur utilisation par les Indiens nous est rapportée dès le Ve siècle av. J.-C. Lors de la guerre entre les Derbices et le roi perse Cyrus, la petite tribu se sert d’éléphants fournis par les Indiens pour surprendre la cavalerie de Cyrus.

En 326 av. J.-C., Pôros aligne 85 à 200 éléphants face à Alexandre le Grand, qui subira d’énormes pertes pour soumettre ce petit roitelet, à qui d’ailleurs il permettra de conserver son royaume. Cependant, le Macédonien se gardera de poursuivre son chemin vers l’Inde où on lui assure que les Gangarides disposent de près de 4 000 éléphants. Ces mastodontes sont si efficaces sur le champ de bataille et imposent une telle terreur à l’ennemi qu’ils sont considérés comme des démons par les Perses achéménides.

Petit aparté : en Chine, les éléphants sont utilisés dans les guerres opposant les Wu aux Chu dès le VIe siècle av. J.-C., mais la disparition rapide des troupeaux sauvages entraîne de fait leur abandon militaire. Également, les Perses utiliseront des éléphants au VIIe siècle dans leur lutte contre l’expansion de l’islam.

Chez les Gréco-macédoniens

Si Alexandre le Grand possédait déjà quelques éléphants avant d’affronter le roi Pôros, à la bataille de l’Hysdape (au cours de laquelle il n’a pas pu les utiliser), il comprendra bien vite leur importance au combat et s’en fera, par la suite, offrir par différents roitelets indiens.

À la mort du conquérant, ses successeurs vont d’ailleurs user abondement d’éléphants pour s’affronter entre-eux. À la bataille d’Ipsos en 301 av. J.-C., Séleucos Ier écrase Antigone le Borgne grâce à ses 400 éléphants (contre seulement 75). Il s’agit de la première bataille remportée par un Gréco-macédonien grâce aux éléphants. Séleucos Ier gagnera le surnom de « Roi éléphant » et fera de l’animal le symbole de l’empire séleucide. Grâce à sa position géographique, il contrôlera le flux d’éléphants en provenance d’Inde, ce qui poussera Ptolémée à en capturer en Afrique.

En 273 av. J.-C., le séleucide Antiochos Ier remporte grâce à 16 éléphants une bataille qui sera d’ailleurs nommée « bataille des éléphants ». À l’issue de celle-ci, il déclare à ses hommes : « Rougissons, soldats, de devoir notre salut à seize éléphants. Si l’étrangeté de cette vue n’avait frappé nos ennemis, que serions-nous devenus contre eux ? » Car l’impact le plus foudroyant de ces animaux est surtout psychologique. Nombre d’armées, épouvantées à la vue de telles bêtes, ont aussitôt battu en retraire sans demander leur reste.

En Occident

Hannibal franchissant les Alpes avec ses éléphants.

Hannibal franchissant les Alpes avec ses éléphants.

C’est d’ailleurs la mésaventure qui va arriver aux Romains au IIIe siècle av. J.-C. Débarquant en Italie aux côtés de l’armée grecque de Tarente, le roi d’Épire, Pyrrhus, aligne 20 éléphants (fournis par Ptolémée) face à l’armée de Rome à la bataille d’Héraclée. Effrayés face à ces colosses qu’ils appellent « bœufs lucaniens », les soldats romains sont déboussolés et perdent plusieurs batailles. Mais pour contrer cette arme nouvelle, ces derniers ne vont pas manquer d’inventivité en faisant usage de porcs incendiaires – des cochons qu’on enduisait d’huile d’olive et auxquels ont mettait le feu. « Les éléphants renversent les bataillons, écrasent les soldats ; et cependant le moindre cri d’un cochon les épouvante », écrira Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle (Livre VIII, 9).

Quoi qu’il en soit, l’utilisation d’éléphants de guerre par le roi d’Épire, la première en Occident, va donner des idées aux Carthaginois qui compteront bientôt dans leurs rangs des éléphants des forêts d’Afrique. Pour parer au caractère imprévisible de l’animal, ces derniers ajouteront même une pointe de fer destinée à être plantée dans la nuque du pachyderme en cas de perte de contrôle.

En 237 av. J.-C., Hannibal matte une révolte de mercenaires en nette infériorité numérique (10 000 contre 25 000) grâce à ses 70 éléphants ; illustration, s’il en était besoin, de leur importance stratégique.

Par contre, l’épisode célèbre de la traversée des Alpes, en 218 av. J.-C., demeurera tout à fait symbolique. En effet, si les 37 éléphants d’Hannibal lui permettent, dans un premier temps, d’écraser l’armée romaine à Trébie, ces derniers mourront tous les uns après les autres à cause du froid dans les jours suivants, ce qui entraînera une contre-attaque romaine de grande ampleur.

Bataille de Zama, dessin datant de 1890 environ (en revanche, il est peu probable que les éléphants portaient des tours de combat à cette bataille).

Bataille de Zama en – 202 (en revanche, il est peu probable que les éléphants portaient des tours de combat lors de cette bataille).

En 202 av. J.-C., à la bataille de Zama, Scipion rompt avec la formation compacte en quinconce et place entre ses rangs des couloirs destinés à laisser passer les éléphants et à les désorienter. Malgré ses 80 pachydermes, Hannibal sera défait. Grâce à leur alliance avec les Numides, les Romains vont alors se mettre à utiliser ces animaux au sein des légions.

Ces derniers joueront un rôle important dans la conquête de la Gaule, ce que Jules César ne soulignera pas dans ses écrits pour s’attribuer la réussite à lui seul. Le général romain fera même traverser la Manche à un éléphant dans le but d’effrayer l’autochtone, ce qui ne manqua pas.

La bataille de Thapsus (- 46) opposant César à Pompée verra pour la dernière fois des éléphants utilisés lors d’une bataille sur les bords de la Méditerranée. Lors de cet affrontement, César équipera sa cinquième légion avec des haches, en demandant à ses hommes de frapper l’animal aux pattes. En Occident, il faudra atteindre l’année 193 pour que ces derniers disparaissent totalement des champs de bataille.

Totalement ou presque, comme lorsque Charlemagne utilisa son éléphant, Aboul-Abbas, offert par le calife Haroun ar-Rachid, contre les Danois en 804, ou lorsque Frédéric II, ayant capturé un éléphant durant une Croisade, l’utilisera plus tard au cours de la prise de Crémone en 1214.

Au Moyen Âge

Éléphants du Siam équipés de canons utilisés contre les Français au Laos en 1893

Éléphants du Siam équipés de canons utilisés contre les Français au Laos en 1893.

Totalement disparus d’Occident, les éléphants de guerre ont continué à être utilisés en Inde et en Asie du sud-est. Il furent employés en masse par les Indiens, notamment par le sultan de Delhi, Muhammad bin Tughluq au XIVe siècle, qui en possédait 3 000, ou encore le Moghol Akbar (XVIe siècle) qui en détenait 6 000 ! Outre leur utilisation comme char de combat, les pachydermes étaient également de très bons engins de siège permettant d’enfoncer des portes (sur lesquelles on plaçait d’ailleurs des piques anti-éléphants, à hauteur de tête).

En Asie du sud-est, on vit de nombreux éléphants sur les champs de bataille opposants les Birmans aux Sri-Lankais ou encore les Khmers aux Chams. En Thaïlande, les duels à dos d’éléphants, très réputés, pouvaient même se substituer aux batailles.

Les Indiens les utilisèrent jusqu’à la fin du XVIIIe siècle alors qu’en Asie du sud-est, les Vietnamiens en employèrent contre les Français en 1885. Les soldats français furent d’ailleurs très impressionnés par ces bêtes, ne rechignant pas à charger sous un feu continu de fusils et d’artillerie.

Conclusion

Surmontés d’une tour de combat ou simplement montés par un combattant, les éléphants de guerre ont joué un rôle méconnu mais décisif dans nombre de batailles. Inspirant l’étonnement et la terreur, ils furent une ressource très convoitée par les rois et empereurs de l’Antiquité et du Moyen Âge.

Pour terminer, nous tenons à saluer le travail méticuleux de Cyril Fargues dans le n° 51 du magazine Histoire Antique & Médiévale (sept-oct 2010) sur lequel le présent papier s’appuie largement.

Christopher Lings

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A propos de Christopher Lannes

Christopher Lannes
Directeur de publication du Bréviaire des patriotes. Journaliste indépendant TV Libertés, Ojim.
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