lundi, 23 octobre, 2017
Émile Zola et l’héroïsme populaire

Émile Zola et l’héroïsme populaire

La consécration du chef de file du naturalisme parmi les plus grands auteurs du XIXe siècle, trouve en grande partie sa source dans le regard cru porté sur la condition ouvrière. La France – alors tiraillée entre une répartition traditionnelle du travail et la nécessité croissante d’emboîter le pas de l’Allemagne et de l’Angleterre – voit l’industrialisation lui parvenir et sa structure urbaine se redessiner. Le réalisme engagé de l’Assommoir – qui selon l’écrivain est « le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple » – lui vaudra tant de controverses que de succès. La scène se déroule dans une forge où, suite au défi lancé à l’ivrogne Bec-Salé, Goujet dit Gueule-d’Or tente à son tour de fabriquer seul un boulon de quarante millimètres. L’intelligence et la vigueur du travail manuel sont magnifiées par Zola au travers du regard ébahi de Gervaise, une blanchisseuse visitant l’atelier. Apparaissent ainsi la lutte masculine du prolétaire contre les éléments – le feu et l’acier –, la justesse de son geste et l’héroïsation puis la déification dont il fait l’objet par la figure de Vulcain, dieu des forgerons.

   C’était le tour de la Gueule-d’Or. Avant de commencer, il jeta à la blanchisseuse un regard plein de tendresse confiante. Puis, il ne se pressa pas, il prit sa distance, lança le marteau de haut, à grandes volées régulières. Il avait le jeu classique, correct, balancé et souple. Fifine, dans ses deux mains, ne dansait pas un chahut de bastringue, les guibolles emportées par-dessus les jupes ; elle s’enlevait, retombait en cadence, comme une dame noble, l’air sérieux, conduisant quelque menuet ancien. Les talons de Fifine tapaient la mesure, gravement ; et ils s’enfonçaient dans le fer rouge, sur la tête du boulon, avec une science réfléchie, d’abord écrasant le métal au milieu, puis le modelant par une série de coups d’une précision rythmée. Bien sûr, ce n’était pas de l’eau-de-vie que la Gueule-d’Or avait dans les veines, c’était du sang, du sang pur, qui battait puissamment jusque dans son marteau, et qui réglait la besogne. Un homme magnifique au travail, ce gaillard-là ! Il recevait en plein la grande flamme de la forge. Ses cheveux courts, frisant sur son front bas, sa belle barbe jaune, aux anneaux tombants, s’allumaient, lui éclairaient toute la figure de leurs fils d’or, une vraie figure d’or, sans mentir. Avec ça, un cou pareil à une colonne, blanc comme un cou d’enfant ; une poitrine vaste, large à y coucher une femme en travers ; des épaules et des bras sculptés qui paraissaient copiés sur ceux d’un géant, dans un musée. Quand il prenait son élan, on voyait ses muscles se gonfler, des montagnes de chair roulant et durcissant sous la peau ; ses épaules, sa poitrine, son cou enflaient ; il faisait de la clarté autour de lui, il devenait beau, tout-puissant, comme un bon Dieu. Vingt fois déjà, il avait abattu Fifine, les yeux sur le fer, respirant à chaque coup, ayant seulement à ses tempes deux grosses gouttes de sueur qui coulaient. Il comptait : vint-et-un, vingt-deux, vingt-trois. Fifine continuait tranquillement ses révérences de grande dame.

Émile Zola, « L’Assommoir », 1876

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A propos de Anthony La Rocca

Jeune patriote français, étudiant républicain réactionnaire amoureux de notre patrimoine culturel. Je crois que la France a un destin particulier, je refuse qu'elle soit diluée dans le concert des nations. Sur une ligne bonapartiste, je suis favorable à une synthèse entre tradition et progrès, à un État puissant, autonome et bienveillant, représenté par un homme providentiel. Il s'agit tout autant de s'opposer à la xénophilie de nos élites, de sauvegarder une civilisation, de favoriser le progrès social. Je consulte le Bréviaire des patriotes régulièrement.
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