La boucherie patriotique selon Céline
Louis-Ferdinand Céline.

La boucherie patriotique selon Céline

Louis Ferdinand Céline est entré en littérature par effraction. C’est en 1932 qu’il fait paraître l’œuvre qui allait révolutionner le siècle : Voyage au bout de la nuit. Avec cet ouvrage, il force les portes des institutions au pied-de-biche, persuadé qu’il a réinventé la langue. Il témoigne dans ce long monologue de l’absurdité de la guerre, de la couardise des politiques, de la médiocrité du siècle et de la bêtise humaine, toujours rayonnante d’entrain après des millénaires d’horreurs renouvelées, et ce dans un style inimitable.

 

– Mon ami, me confia-t-il, le temps passe et ne travaille pas pour moi…Ma conscience est inaccessible aux remords, je suis libéré, Dieu merci! De ces timidités…Ce ne sont pas les crimes qui comptent en ce monde… Il y a longtemps qu’on y a renoncé… Ce sont les gaffes… Et je crois en avoir commis une…Tout à fait irrémédiable…

– En volant les conserves?

– Oui, j’avais cru malin, imaginez! Pour me faire soustraire à la bataille et de cette façon, honteux, mais vivant encore, pour revenir en la paix comme on revient, exténué, à la surface de la mer après un long plongeon… J’ai bien failli réussir… Mais la guerre dure décidément trop longtemps… On ne conçoit plus à mesure qu’elle s’allonge d’individus suffisamment dégoûtants pour dégoûter la Patrie… Elle s’est mise à accepter tous les sacrifices, d’où qu’ils viennent, toutes les viandes la Patrie… Elle est devenue infiniment indulgente dans le choix de ses martyrs la Patrie! Actuellement, il n’y a plus de soldats indignes de porter les armes et surtout de mourir sous les armes et par les armes… On va faire, dernière nouvelle, un héros avec moi!… Il faut que la folie des massacres soit extraordinairement impérieuse, pour qu’on se mette à pardonner le vol d’une boîte de conserve! Que dis-je? A l’oublier! Certes, nous avons l’habitude d’admirer tous les jours d’immenses bandits, dont le monde entier vénère avec nous l’opulence et dont l’existence se démontre cependant dès qu’on l’examine d’un peu près comme un long crime chaque jour renouvelé, mais ces gens là jouissent de gloire, d’honneurs et de puissance, leurs forfaits sont consacrés par les lois, tandis qu’aussi loin qu’on se reporte dans l’histoire – et vous savez que je suis payé pour la connaitre – tout nous démontre qu’un larcin véniel, et surtout d’aliments mesquins, tels que croûtes, jambon ou fromage, attire sur son auteur immanquablement l’opprobre formel, les reniements catégoriques de la communauté, les châtiments majeurs, le déshonneur automatique et la honte inexpiable, et cela pour deux raisons, tout d’abord parce que l’auteur de tels forfaits est généralement un pauvre et que cet état implique en lui même une indignité capitale et ensuite parce que son acte comporte une sorte de tacite reproche envers la communauté. Le vol du pauvre devient une malicieuse reprise individuelle, me comprenez-vous? Ou irions-nous? aussi la répression des menus larcins s’exerce t-elle, remarquez le, sous tous les climats, avec une rigueur extrême, comme moyen de défense sociale non seulement, mais encore et surtout comme une recommandation sévère à tous les malheureux d’avoir à se tenir à leur place et dans leur caste, peinards, joyeusement résignés à crever tout au long des siècles et indéfiniment de misère et de faim…Jusqu’ici cependant, il restait aux petits voleurs un avantage dans la République, celui d’être privés de l’honneur de porter les armes patriotes. Mais dès demain, cet état de choses va changer, j’irai reprendre dès demain, moi voleur, ma place aux armées…Tels sont les ordres…En haut lieu, on a décidé de passer l’éponge sur ce qu’ils appellent « mon moment d’égarement » et ceci, notez le bien, en considération de ce qu’on intitule aussi « l’honneur de ma famille ». Quelle mansuétude! Je vous le demande camarade, est-ce donc ma famille qui va s’en aller servir de passoire et de tri aux balles françaises et allemandes mélangées?…Ce sera bien moi tout seul, n’est-ce pas? Et quand je serai mort, est-ce l’honneur de ma famille qui me fera ressusciter?…Tenez, je la vois d’ici, ma famille, les choses de la guerre passées…Comme tout passe…Joyeusement alors gambadante ma famille sur les gazons de l’été revenu, je la vois d’ici par les beaux dimanches…Cependant qu’à trois pieds dessous, moi papa, ruisselant d’asticots et bien plus infect qu’un kilo d’étrons de 14 juillet pourrira fantastiquement de toute sa viande déçue…Engraisser les sillons du laboureur anonyme, c’est le véritable avenir du véritable soldat! Ah camarade! Ce monde n’est, je vous l’assure, qu’une immense entreprise à se foutre du monde! Vous êtes jeunes, que ces minutes sagaces vous comptent pour des années! Écoutez moi bien, camarade, et ne le laissez plus passer sans bien vous pénétrer de son importance, ce signe capital dont resplendissent toutes les hypocrisies meurtrières de notre société: « L’attendrissement sur le sort, sur la condition du miteux… » Je vous le dis, petits bonshommes, couillons de la vie, battus, rançonnés, transpirants de toujours, je vous préviens, quand les grands de ce monde se mettent à vous aimer, c’est qu’ils vont vous tourner en saucissons de bataille…C’est le signe…Il est infaillible. C’est par l’affection que ça commence. Louis XIV au moins, qu’on se souvienne, s’en foutait à tout rompre du bon peuple. Quant à Louis XV, du même. Il s’en barbouillait le pourtour anal. On ne vivait pas bien en ce temps-là, certes, les pauvres n’ont jamais bien vécu, mais on ne mettait pas à les étriper l’entêtement et l’acharnement qu’on trouve à nos tyrans d’aujourd’hui. Il n’y a de repos, vous dis-je, pour les petits, que dans le mépris des grands qui ne peuvent penser au peuple que par intérêt ou sadisme…Les philosophes, ce sont eux, notez-le encore pendant que nous y sommes, qui ont commencé par raconter des histoires au bon peuple…Lui qui ne connaissait que le catéchisme! Ils se sont mis, proclamèrent-ils à l’éduquer…Ah! Ils en avaient des vérités à lui révéler! Et des belles! Et des pas fatigués! Qui brillaient! Qu’on en restait tout ébloui! C’est ca! Qu’il a commencé par dire, le bon peuple, c’est bien ça! C’est tout à fait ça! Mourons tous pour ça! Il ne demande jamais qu’à mourir le peuple! Il est ainsi. « Vive Diderot! » qu’ils ont gueulé et puis « Bravo Voltaire » En voila au moins des philosophes! Et vive aussi Carnot qui organise si bien les victoires! Et vive tout le monde! Voilà au moins des gars qui ne le laissent pas crever dans l’ignorance et le fétichisme le bon peuple! Ils lui montrent eux les routes de la liberté! Ils l’émancipent! Ça n’a pas trainé! Que tout le monde d’abord sache lire les journaux! C’est le salut! Nom de Dieu! Et en vitesse! Plus d’illettrés! Il en faut plus! Rien que des soldats citoyens! Qui votent! Qui lisent! Et qui se battent! Et qui marchent! Et qui envoient des baisers! A ce régime là, bientôt il fut fin mûr le bon peuple. Alors n’est-ce pas l’enthousiasme d’être libéré il faut bien que ca serve à quelque chose? Danton n’était pas éloquent pour les prunes. Par quelques coups de gueule bien sentis, qu’on les entend encore, il vous l’a mobilisé en un tour de main le bon peuple! Et ce fut le premier départ des premiers bataillons d’émancipés frénétiques! Des premiers couillons voteurs et drapeautiques qu’emmena le Dumouriez se faire trouer dans les Flandres ! Pour lui-même Dumouriez, venu trop tard à ce petit jeu idéaliste, entièrement inédit, préférant somme toute le pognon, il déserta. Ce fut notre dernier mercenaire…Le soldat gratuit ça c’était du nouveau…Tellement nouveau que Goethe, tout Goethe qu’il était, arrivant a Valmy en reçut plein la vue. Devant ces cohortes loqueteuses et passionnées qui venaient se faire étripailler spontanément par le roi de Prusse pour la défense de l’inédite fiction patriotique, Goethe eut le sentiment qu’il avait encore bien des choses à apprendre. « De ce jour, clama-t-il, magnifiquement, selon les habitudes de son génie, commence une époque nouvelle! » Tu parles! Par la suite, comme le système était excellent, on se mit à fabriquer des héros en série, et qui coûtèrent de moins en mois cher, à cause du perfectionnement du système. Tout le monde s’en est bien trouvé. Bismarck, les deux Napoléon, Barrès aussi bien que la cavalière Elsa. La religion drapeautique remplaça promptement la céleste, vieux nuage déjà dégonflé par la Réforme et condensé depuis longtemps en tirelires épiscopales. Autrefois, la mode fanatique c’était « Vive Jésus! Au bucher les hérétiques », mais rares et volontaires après tout les hérétiques…Tandis que désormais, ou nous voici, c’est par hordes immenses que les cris: « Au poteau les salsifis sans fibres, Les citrons sans jus! Les innocents lecteurs! Par millions face à droite! » provoquent les vocations. Les hommes qui ne veulent ni découdre, ni assassiner personne, les pacifistes puants, qu’on s’en empare et qu’on les écartèle! Et les trucide aussi de treize façons et bien fadées! Qu’on leur arrache pour leur apprendre à vivre les tripes du corps d’abord, les yeux des orbites, et les années de leur sale vie baveuse! Qu’on les fasse par légions et légions encore, crever, tourner en mirlitons, saigner, fumer dans les acides, et tout ça pour que la patrie en devienne plus aimée, plus joyeuse et plus douce! Et s’il y en a là-dedans des immondes qui se refusent à comprendre ces choses sublimes, ils n’ont qu’a aller s’enterrer tout de suite avec les autres, pas tout à fait cependant, mais au fin bout du cimetière, sous l’épitaphe infamante des lâches sans idéal, car ils auront perdu ces ignobles; le droit magnifique à un petit bout d’ombre du monument adjudicataire et communal élevé pour les morts convenables dans l’allée du centre, et puis aussi perdu le droit de recueillir un peu de l’écho du Ministre qui viendra ce dimanche encore uriner chez le Préfet et frémir de la gueule au-dessus des tombes après le déjeuner…

Louis-Ferdinand Céline – Voyage au bout de la nuit (1932)

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A propos de Maxime Le Nagard

Etudiant en journalisme, intéressé par tous les domaines de la culture générale, en particulier l'Histoire, la littérature et la philosophie.
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