mercredi, 20 septembre, 2017
Musset et la raison d’un régicide
Alexandre de Médicis, Duc de Toscane, par Jacopo Pontormo.

Musset et la raison d’un régicide

Alfred de Musset est un poète et dramaturge français de la période romantique qui fut lui-même un dandy peu vertueux. Le contraste entre l’obscène et le pieux traverse toute son œuvre, complexe et protéiforme mais reconnue unanimement comme majeure et d’une sensibilité unique. Lorenzaccio – drame en cinq actes, « spectacle de fauteuil » – conte avec un lyrisme remarquable les péripéties de Florence au XVIe siècle : l’assassinat d’Alexandre de Médicis et la révolution avortée. Une période qui ressemble étrangement à celle contemporaine de Musset, 1830 en France où la République n’aura pas lieu. Dans l’acte III, scène 3, Pierre et Thomas Strozzi – les frères républicains – sont arrêtés par un officier allemand recruté par la Cité. Leur père – Philippe – demande l’assassinat du duc Alexandre à Lorenzo, un proche du pouvoir dépravé. Lucide, celui-ci sait que son acte ne profitera nullement aux Strozzi – ni à la révolution qu’il soutient – mais trouve son essence dans une dimension plus personnelle. Il y voit l’accomplissement de sa vie qui a trépassé, lui, le maigrelet Lorenzetta, l’infâme pervers Lorenzaccio, qui a corrompu son âme par les femmes et les jeux. L’instant du meurtre révélera le Lorenzo originel, non sans courage et esprit.

LORENZO — Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre ? Veux-tu donc que je m’empoisonne, ou que je saute dans l’Arno ? veux-tu donc que je sois un spectre, et qu’en frappant sur ce squelette… (Il se frappe la poitrine.) il n’en sorte aucun son ? Si je suis l’ombre de moi-même, veux-tu donc que je rompe le seul fil que rattache aujourd’hui mon cœur à quelques fibres de mon cœur d’autrefois ! Songes-tu que ce meurtre, c’est tout ce qui me reste de ma vertu ? Songes-tu que je glisse depuis deux ans sur un rocher taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin d’herbe où j’aie pu cramponner mes ongles ? Crois-tu donc que je n’aie plus d’orgueil, parce que je n’ai plus de honte, et veux-tu que je laisse mourir en silence l’énigme de ma vie ? Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage du vice pouvait s’évanouir, j’épargnerais peut-être ce conducteur de bœufs – mais j’aime le vin, le jeu et les filles, comprends-tu cela ? Si tu honores en moi quelque chose, toi qui me parles, c’est mon meurtre que tu honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas. Voilà assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et d’infamie ; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que l’exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche. J’en ai assez de me voir conspué par les lâches sans nom, qui m’accablent d’injures pour se dispenser de m’assommer, comme ils le devraient. J’en ai assez d’entendre brailler en plein vent le bavardage humain ; il faut que le monde sache un peu qui je suis, et qui il est. Dieu merci, c’est peut-être demain que je tue Alexandre ; dans deux jours j’aurai fini. Ceux qui tournent autour de moi avec des yeux louches, comme autour d’une curiosité monstrueuse apportée d’Amérique, pourront satisfaire leur gosier, et vider leur sac à paroles. Que les hommes me comprennent ou non, qu’ils agissent ou n’agissent pas, j’aurai dit tout ce que j’ai à dire ; je leur ferai tailler leurs plumes, si je ne leur fais pas nettoyer leurs piques, et l’Humanité gardera sur sa joue le soufflet de mon épée marqué en traits de sang. Qu’ils m’appellent comme ils voudront, Brutus ou Erostrate, il ne me plaît pas qu’ils m’oublient. Ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne ou non la tête en m’entendant frapper, je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d’Alexandre : dans deux jours, les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté.

Musset , « Lorenzaccio », Acte III Scène 3, 1834

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A propos de Anthony La Rocca

Jeune patriote français, étudiant républicain réactionnaire amoureux de notre patrimoine culturel. Je crois que la France a un destin particulier, je refuse qu'elle soit diluée dans le concert des nations. Sur une ligne bonapartiste, je suis favorable à une synthèse entre tradition et progrès, à un État puissant, autonome et bienveillant, représenté par un homme providentiel. Il s'agit tout autant de s'opposer à la xénophilie de nos élites, de sauvegarder une civilisation, de favoriser le progrès social. Je consulte le Bréviaire des patriotes régulièrement.
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