Résister par l’Histoire, ou l’enracinement suprême
Vitrail représentant Saint Louis.

Résister par l’Histoire, ou l’enracinement suprême

La démocratie moderne dans laquelle nous vivons donne des signes toujours plus nombreux de son principal objectif : la destruction de l’individu à travers un déracinement continu. L’homme aujourd’hui arraché à son histoire, à sa religion, à sa patrie, à sa famille, n’est devenu qu’un gibier pour le marché, un animal apolitique et anhistorique, admirateur et narcissique du présent. Il est essentiel de bien comprendre l’ampleur de ce déracinement ainsi que ses conséquences pour pouvoir s’enraciner et, par voie de fait, résister.

I. Le présent comme valeur suprême

Tocqueville, déjà, dans La démocratie en Amérique, expliquait que l’avènement de l’individu et son sacre comme valeur suprême mèneraient à un rétrécissement de son horizon temporel1.

Passant du rétrécissement au désintérêt pour les anciens, l’homme moderne a perdu la mémoire puisqu’elle est inutile dans sa jouissance matérielle perpétuelle du moment présent. La vie de l’homme moderne est en grande partie rythmée par le consumérisme effréné, son pseudo épanouissement dans le divertissement et enfin, l’invasion de la société par le moi, le culte narcissique. C’est ce déclin du sens du temps historique qui fait alors que chaque génération se perçoit comme étant au début, à l’an 0 de l’humanité, désaffiliée et autocentrée sur elle-même, aboutissant inéluctablement à l’éternelle revendication de droits individuels, puisque la mort de l’histoire a entraîné dans sa chute la disparition du devoir.

II. L’idéal de vérité abandonné

Néanmoins, notre société compte encore quelques curieux qui tentent de penser l’histoire.

Malheureusement cette démocratie totalitaire, par l’intermédiaire des médias de masse et des institutions, verrouille l’analyse historique à travers nos programmes scolaires3 ou à travers la déformation de faits historiques (comme nous l’a démontré la récente commémoration du débarquement de Normandie4 5) et allant même, parfois, jusqu’à écrire l’histoire dans le cadre des lois mémorielles, le politicien prenant ouvertement la place de l’historien. Ce constat déjà largement développé et facilement constatable doit être néanmoins précisé afin que l’idéal de vérité, tout relatif soit-il, puisse être sauvegardé face au relativisme moderne, qui accepte tout et permet de dire n’importe quoi.

En effet comme le précise Simone Weil, c’est la conception moderne de l’histoire, qui en ayant délaissé le désir de vérité, l’a substitué par autant d’inexactitude. Cet abandon a alors promu le conformisme et le carriérisme comme étant les nouvelles valeurs du système qui, dépourvu de morale, n’a comme objectif que l’unique présentation d’une suite ennuyante de dates, de faits erronés ou la promotion du bienfait de la « modernité ». La déchristianisation est alors un facteur déterminant dans cette perte de la morale : l’éducation religieuse d’ordre spirituel accompagnait autrefois le développement intellectuel, transmettant en même temps cet amour pour la vérité.

III. La déferlante des humanités

Cette déformation de l’histoire et l’abandon de son idéal de vérité va de pair avec la promotion des humanités qui a influencé l’historien pour en faire le propagandiste de la modernité et du progrès. De la même manière que la gauche a réussi à museler la droite par son droit de l’hommisme comme Éric Zemmour aime à le répéter, le XXe siècle a été l’avènement des sciences sociales, tuant du même coup le possible recours à l’Histoire.

Dans ce qu’on appelle l’humeur post-moderniste, règne le rejet des théories historiques, considérant l’histoire de l’humanité comme étant la croissance d’un individu passant de l’enfance à la maturité, l’histoire étant assimilée par conséquent à un âge d’oppression et d’atteinte à la liberté, interdisant de fait le respect de la tradition : «  seul l’homme qui a dépassé les stades de la conscience appartenant au passé…peut atteindre une pleine conscience du présent ». Or on l’aura compris, c’est cette même pleine conscience du présent qui en a vidé le sens dans son rejet du passé. Outre sa fuite en avant dans le dogme de la liberté qui n’engendre qu’une inversion des valeurs morales choquant la décence commune, les sciences sociales font vivre l’homme dans l’idéal de la méritocratie, de l’ascension sociale, dans la continuité libérale inspirée des « Lumières ». La focalisation sur l’ascension au détriment du fond empêche de penser et de mettre en perspective les analyses par une culture historique. En plus de son déni de réalité c’est la condamnation de la possibilité de l’appréhender.

Concrètement, c’est principalement la stigmatisation du Moyen Âge, représenté comme période obscure et liberticide, rythmée par les guerres de religions, qui a propagé la certitude « d’un sens de l’histoire » qui oblige à accepter le présent comme progrès et notre démocratie moderne comme étant la fin de l’histoire. Cette liquidation aboutit à ce que Jean Claude Michéa appelle le complexe d’Orphée qui interdit de s’inspirer du passé puisqu’il est assimilé à la matrice intellectuelle du « réac primitif » désigné comme « facho en devenir »6.

Néanmoins, le recours à l’histoire se fait parfois, dans le but non pas d’ostraciser ou de calomnier le passé, mais dans l’optique de le revendiquer à travers un prisme bien particulier. Un culte de la victimisation (on pense alors à l’holocauste ou l’Algérie française) qui fait de l’exhibition des blessures, pourtant normalement refermées après tant d’années, un droit intarissable à la subvention et à l’impunité7. L’histoire, non pas pour permettre le vivre-ensemble à travers une histoire commune et la fierté d’appartenir à celle-ci, mais comme liquidateur du roman national et de l’histoire de France, tout simplement. On comprend mieux alors pourquoi tant de drapeaux algériens étaient brandis dernièrement, reflétant bien pour certains un esprit d’affront éhonté à notre souveraineté.

IV. L’histoire pour pouvoir résister

Annihiler la capacité critique de l’homme par des slogans, une déformation de l’histoire ou tout simplement par sa suppression contribue à faire des citoyens incultes, apatrides et sans repères, se laissant imposer la métaphysique de l’achat compulsif jusqu’à la désertion civique, soutenant la guerre contre « l’axe du mal »8 par l’idéologie droit de l’hommiste et au final glorifiant la destruction de la nation par l’Union Européenne et les revendications régionalistes.

Préserver notre histoire et son génie, c’est préserver notre patrie et son indépendance, car il n’y a pas de patrie sans histoire. La nation jouant réciproquement un rôle dans ce lien entre le passé et l’avenir comme aimait à l’écrire Simone Weil ; « La nation seule, depuis déjà longtemps, joue le rôle qui constitue par excellence la mission de la collectivité à l’égard de l’être humain, à savoir assurer à travers le présent une liaison entre le passé et l’avenir. »9

Lucas L.

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1 Tocqueville – de la démocratie en Amérique II

2 Christopher Lash – La culture du narcissisme

3 http://www.egaliteetreconciliation.fr/Marion-Sigaut-analyse-deux-versions-d-un-manuel-d-histoire-21703.html

4 Yves Nantillé – 1944.La Normandie sous les bombes alliées, La nouvelle revue d’histoire numéro72 p27

5 http://www.upr.fr/actualite/france/charles-de-gaulle-refusait-de-commemorer-le-debarquement-des-anglo-saxons-le-6-juin-1964

6 Jean claude Michéa – Le complexe d’orphée

7 Christopher Lach – La trahison des élites

8 http://www.youtube.com/watch?v=btkJhAM7hZw

9 Simone Weil – L’enracinement

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A propos de L.

8 commentaires

  1. Cet article très synthétique est d’un réel intérêt puisqu’il est axé sur la notion de l’histoire chez l’homme moderne, souffrant d’un déficit du concept même de passé. Si d’ailleurs, l’on voulait aller plus loin, qu’est-il de plus pertinent que la lecture de Mircéa Eliade, dont on pourrait déduire que l’homme s’est recréé de nouveaux mythes primordiaux ( profanes ) mais d’un caractère non moins « sacré » (parodique) pour lui.
    Bien des considérations se retrouvent dans mes articles, et chez quelques auteurs trop souvent méconnus, en cela, il est bon que l’article soit sourcé.

    Pour autant, il est à noter quelques maladresses, notamment avec l’emploi de l’expression « métaphysique de l’achat compulsif », bien qu’elle soit ici utilisée comme métaphore pour souligner le côté mystique des attitudes modernes, il faut prendre garde à ne pas confondre métaphysique (purement initiatique et positif) et « contre initiation ».

    Globalement, le fil du problème n’est jamais perdu, bien qu’on ait apprécié plus de développement sur certains points, mais c’est là une critique qu’on peut faire à bien des auteurs, dont je ne suis pas exempt.

    Il est bon que vous abordiez le sujet des « humanités », mais vous auriez peut-être dû rappeler que l’humanisme apparaît comme point de départ à ces nouvelles considérations qui vont bon train à une époque où l’homme s’est porté comme principal sujet d’étude au mépris de Dieu et des vérités suprêmes.

    Du reste sans vouloir me lancer dans une analyse précise de l’article, il est bien écrit, et mérite que l’on s’intéresse de près aux sujets qui y sont abordés.

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    • En effet Mircéa Eliade ou même Michel Clouscard dans son capitalisme de la séduction permet d’approfondir l’ensemble des mythes, totems qui rendent l’individualisme mystique ou plutôt pseudo métaphysique ( si l’on veut être précis comme René Guénon s’applique à l’être dans ses oeuvres). J’essaierai de développer l’individualisme à travers un prisme bien particulier dans un prochain article afin de compléter indirectement celui là.

      Enfin , je ne peux qu’approuver votre remarque concernant les humanités, je n’ai pas voulu remonter aussi loin par esprit de synthèse mais aussi tout simplement car je considère que l’humanisme et la renaissance, bien qu’étant des épisodes qui marquent une rupture déterminante concernant l’art et l’architecture notamment, sont en général une rupture moins déterminante pour le reste ( cf Le Goff , le long Moyen-Age). C’est certes le mépris de Dieu et des vérités suprêmes qui se développe ( bien qu’en réalité le processus date déjà du XII-XIIIeme siècle avec le développement des communes ( cf Henri Pirenne, les villes du Moyen-Age)) mais le réel basculement reste à mon sens le laïcisme et les sciences sociales du 20eme siècle. C’est pour cette raison que j’ai accentué ma critique sur cette période.

      Merci pour vos critiques

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  2. Christopher Lings

    « Pour autant, il est à noter quelques maladresses, notamment avec l’emploi de l’expression « métaphysique de l’achat compulsif », bien qu’elle soit ici utilisée comme métaphore pour souligner le côté mystique des attitudes modernes, il faut prendre garde à ne pas confondre métaphysique (purement initiatique et positif) et « contre initiation ». »

    > Je trouve que l’emploi du mot métaphysique est adéquat car il est justement là pour choquer et marquer la rupture. Ainsi, je trouve cette critique un peu légère. Chirac aurait dit que c’est un peu « enculer les mouches », si je puis me permettre.

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  3. Loin de moi l’envie d’enculer des mouches de par mes diverses précisions. Mais, si les « gens » savaient ce qu’était la métaphysique, nous ne serions pas dans ce monde. C’est un terme tant dévoyé que lorsque l’on y fait référence la précision s’impose tout naturellement, et même l’amateur se doit d’être juste dans l’emploi des mots, il serait à cet égard souhaitable de ne pas s’empêtrer dans une dialectique toute formelle révélant souvent la pauvreté intellectuelle de celui qui l’emploie.
    C’est le genre de vérité qu’on ne répètera jamais assez, évitons alors, par la justesse des propos une perte de temps inutile au lecteur qui pourrait s’en trouver égaré.
    Il n’est pas question ici de donner des leçons, mais d’apporter un commentaire constructif, et mon conseil de lecture vers Mircea Eliade le montre.

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  4. Tres bon article, je trouve que sa petite taille est justement un avantage par rapport aux autres. Il est synthétique, et vas droit au but, au lecteur d’approfondir si il est intéressé. Parfois les articles trop long ne sont pas les plus passionnant.

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  5. Mouais.
    Pourquoi toi pas moi pourquoi moi pas toi amour et jalousie
    Entre le passé ou sont nos souvenirs et lavenir ou sont nos espérances il y a le présent, mais malheureusement nos erreurs passè ne servent pas vraiment à notre futur , enfin quel futur à qui à quoi pour qui pourquoi. Je suis plutôt neutre dans ma vie mais à force de voir le chacun pour soit ici bas je me dis en fait mec reste à ta place car dans tous les cas nous allons subir le déchaînement des autres il y aura tourjours des méchants dans ce monde de ouainouain, le méchant peut toujours écraser devant lui car le gentil n’est pas méchant… Oula vous allez me prendre pour un fou mais je m’en bas les cou….. Car vous êtes sûrement aussi perdu que moi ou bien sinon cela veut dire que vous avez déjà la solution à la « problème mystique « ! Non plus alors mes camardes je suis avec vous jusqu’à demain après on verra pour apres demain
    PS excusez moi pour mon français  » les fautes » c’est comme ce monde plein de fautes.

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  6. Un article très bien écrit et dont je partage les opinions dans l’ensemble! L’Histoire et les racines de notre société ne sauraient être oubliées. C’est à nous et à tous ceux qui en ont la possibilité de montrer à chacun la profondeur et la richesse de notre monde par la connaissance et le respect de nos ancêtres, pour le bien de la patrie et par philanthropie.
    Nos valeurs sauveront le monde, maintenant, ils nous faut agir!

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  7. L’article soulève des points intéressants et est agréable à lire. Volontairement ou non, il soulève le débat qui animait Péguy, Bernanos et d’une certaine manière Nietzsche face à l’histoire académique…
    Peut-être pourrait-on renvoyer aussi vers les travaux essentiels de François Hartog et de Reinhard Koselleck sur l’historicité et la notion de temps en histoire. Michel de Certeau en parle aussi mais est tellement difficile à lire qu’entre la lecture d’une phrase et sa compréhension on peut largement digérer un cassoulet…

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