mercredi, 26 avril, 2017
Honoré de Balzac et les Chouans

Honoré de Balzac et les Chouans

Honoré de Balzac a-t-il alors écrit son dernier roman de jeunesse, ou bien son premier grand chef-d’œuvre ?

Écrivain infortuné, à la recherche d’un récit qui fournirait rapidement du revenu, il écrit Les Chouans1 en 1828, portant sur la période révolutionnaire qu’il a auparavant étudiée2. Par ce roman historique et politique fort d’une documentation savante, le lecteur se transporte à la période du Consulat, où la guerre civile entre Bleus et Blancs est au centre des discussions. Il se trouve séduit par l’amour impensable que ressent l’aristocrate Marie de Verneuil, dans l’exercice de sa mission, envers le Gars, chef des Chouans. Elle était chargée par Fouché de l’envoûter et de le capturer. Une tragédie ? Un roman d’aventure ? Un roman poétique ? Un roman d’espionnage ? Tout cela à la fois. Ce mélange des genres est un véritable canon du roman historique.

La critique de l’époque est fort sévère, raillant un sous-Walter Scott. Mais par la suite, Balzac ne sera pas moins virulent dans son auto-critique3. N’en demeure pas moins que cette production est une marche importante vers le succès de la Comédie Humaine. Elle s’intègre dans Scènes de la vie militaire lors de l’édition Furne de 1845. Les uns l’appréhendent sous la lorgnette du Balzac libéral, dont l’encre trahit son aversion pour une troupe de chouans monstrueuse, les autres le pensent proche du légitimiste de 1832 dans son portrait pathétique et enflammé de l’armée du Roi. On s’interroge. On voit en cela qu’il est particulièrement bien écrit.

Nous proposons ici une scène de guerre d’un autre siècle : dans un décor forestier, sauvage, luttent à mort chuintements et des chants jacobins, les déterminations se heurtent, se dégagent. Dans la violence de l’affrontement apparaît au commandant patriote Hulot, la figure du Gars.

Cliquer pour commander.

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Ces deux officiers devaient prendre à propos les Chouans en flanc et les empêcher de s’égailler. Ce mot du patois de ces contrées exprime l’action de se répandre dans la campagne, où chaque paysan allait se poster de manière à tirer les Bleus sans danger ; les troupes républicaines ne savaient plus alors où prendre leurs ennemis. Ces dispositions, ordonnées par le commandant avec la rapidité voulue en cette circonstance, communiquèrent sa confiance aux soldats, et tous marchèrent en silence sur les Chouans. Au bout de quelques minutes exigées par la marche des deux corps l’un vert l’autre, il se fit une décharge à bout portant qui répandit la mort dans les deux troupes. En ce moment, les deux ailes républicaines auxquelles les Chouans n’avaient pu rien opposer, arrivèrent sur leurs flancs, et par une fusillade vive et serrée, semèrent la mort et le désordre au milieu de leurs ennemis. Cette manœuvre rétablit presque l’équilibre numérique entre les deux partis. Mais le caractère des Chouans comportait une intrépidité et une constance à toute épreuve ; ils ne bougèrent pas, leur perte ne les ébranla point, ils se serrèrent et tâchèrent d’envelopper la petite troupe noire et bien alignée des Bleus, qui tenait si peu d’espace qu’elle ressemblait à une reine d’abeilles au milieu d’un essaim. Il s’engagea donc un de ces combats horribles où le bruit de la mousqueterie, rarement entendu, est remplacé par le cliquetis de ces luttes à armes blanches pendant lesquelles on se bat corps à corps ; et où, à courage égal, le nombre décide de la victoire. Les Chouans l’auraient emporté de prime abord si les deux ailes, commandées par Merle et Gérard, n’avaient réussi à opérer deux ou trois décharges qui prirent en écharpe la queue de leurs ennemis. Les Bleus de ces deux ailes auraient dû rester dans leurs positions et continuer ainsi d’ajuster avec adresse leurs terribles adversaires ; mais, animés par la vue des dangers que courait cet héroïque bataillon de soldats alors complètement entouré par les Chasseurs du Roi, ils se jetèrent sur la route comme des furieux, la baïonnette en avant, et rendirent la partie plus égale pour quelques instants.

Les deux troupes se livrèrent alors à un acharnement aiguisé par toute la fureur et la cruauté de l’esprit de parti qui firent de cette guerre une exception. Chacun, attentif à son danger, devint silencieux.

La scène fût sombre et froide comme la mort. Au milieu de ce silence, on n’entendait, à travers le cliquetis des armes et le grincement du sable sous les pieds, que les exclamations sourdes et graves échappées à ceux qui, blessés grièvement ou mourants, tombaient à terre. Au sein du parti

républicain, les douze réquisïtionnaires défendaient avec un tel courage le commandant, occupé à donner des avis et des ordres multipliés, que plus d’une fois deux ou trois soldats crièrent :

– Bravo ! les recrues. Hulot, impassible et l’oeil à tout, remarqua bientôt parmi les Chouans un homme qui, entouré comme lui d’une troupe d’élite, devait être le chef. Il lui parut nécessaire de bien connaître cet officier ; mais il fit à plusieurs reprises de vains efforts pour en distinguer les traits que lui dérobaient toujours les bonnets rouges et les chapeaux à grands

bords. Seulement, il aperçut Marche-à-terre qui, placé à côté de son général, répétait les ordres d’une voix rauque, et dont la carabine ne restait jamais inactive. Le commandant s’impatienta de cette contrariété renaissante. Il mit l’épée à la main, anima ses réquisitionnaires, chargea sur le centre des Chouans avec une telle furie qu’il troua leur masse et put entrevoir le chef dont malheureusement la figure était entièrement cachée par un grand feutre à cocarde blanche.

Mais l’inconnu, surpris d’une si audacieuse attaque, fit un mouvement rétrograde en relevant son chapeau avec brusquerie ; alors il fut permis à Hulot de prendre à la hâte le signalement de ce personnage. Ce jeune chef, auquel Hulot ne donna pas plus de vingt cinq ans, partait une veste de

chasse en drap vert. Sa ceinture blanche contenait des pistolets. Ses gros souliers étaient ferrés comme ceux des Chouans. Les guêtres de chasseur montant jusqu’aux genoux et s’adaptant à une culotte de coutil très-grossier, complétaient ce costume qui laissait voir une taille moyenne, mais svelte et bien prise. Furieux de voir les Bleus arrivés jusqu’à sa personne, il abaissa son chapeau et s’avança vers eux ; mais il Tint promptement entouré par Marche-à-terre et par quelques Chouans alarmés. Hulot crut apercevoir, à travers les intervalles laissés par les têtes qui se pressaient autour de ce jeune homme, un large cordon rouge sur une veste entrouverte. Les yeux du commandant, attirés d’abord par cette royale décoration, alors complètement oubliée, se portèrent soudain sur un visage qu’il perdit bientôt de vue, forcé par les accidents du combat de veiller à la sûreté et aux évolutions de sa petite troupe. Aussi, à peine vit-il des yeux étincelants dont la couleur lui échappa, des cheveux blonds et des traits assez délicats, brunis par le soleil. Cependant il fut frappé de l’éclat d’un cou nu dont la blancheur était rehaussée par une cravate noire, lâche et négligemment nouée.

L’attitude fougueuse et animée du jeune chef était militaire, à la manière de ceux qui veulent dans un combat une certaine poésie de convention. Sa main bien gantée agitait en l’air une épée qui flamboyait au soleil. Sa contenance accusait tout à la fois de l’élégance et de la force. Son exaltation consciencieuse ; relevée encore par les charmes de la jeunesse, par des manières distinguées, faisait de cet émigré une gracieuse image de la noblesse française ; il contrastait vivement avec Hulot, qui, à quatre pas de lui, offrait à son tour une image vivante de cette énergique République pour laquelle ce vieux soldat combattait, et dont la figure sévère, l’uniforme bleu à revers rouges usés, les épaulettes noircies et pendant derrière les épaules, peignaient si bien les besoins et le caractère. La pose gracieuse et l’expression du jeune homme n’échappèrent pas à Hulot, qui s’écria en voulant le joindre : – Allons, danseur d’Opéra, avance donc que je te démolisse.

Le chef royaliste, courroucé de son désavantage momentané, s’avança par un mouvement de désespoir ; mais au moment où ses gens le virent se hasardant ainsi, tous se ruèrent sur les Bleus. Soudain une voix douce et claire domina le bruit du combat : Ici saint Lescure est mort ! Ne le vengerez-vous pas ?

A ces mots magiques, l’effort des Chouans devint terrible, et les soldats de la République eurent grande peine à se maintenir, sans rompre leur petit ordre de bataille.

– Si ce n’était pas un jeune homme, se disait Hulot en rétrogradant pied à pied, nous n’aurions pas été attaqués. A-t-on jamais vu les Chouans livrant bataille ? Mais tant mieux, on ne nous tuera pas comme des chiens le long de la route. Puis, élevant la voix de manière à faire retentir les bois :

– Allons, vivement, mes lapins ! Allons-nous nous laisser embêter par des brigands ? Le verbe par lequel nous remplaçons ici l’expression dont se servit le brave commandant, n’en est qu’un faible équivalent ; mais les vétérans sauront y substituer le véritable, qui certes est d’un plus haut goût soldatesque.

BALZAC Honoré, Les Chouans, Montrouge, Pierre Faucheux / Dedalus (Livre de poche), 1972, 465p.

 

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1 L’œuvre s’intitula tour à tour, Le Gars, Les Chouans ou la Bretagne il y a trente ans, Le Dernier Chouan, Le Dernier Chouan ou la Bretagne en 1800 (1829), Les Chouans ou la Bretagne en 1799 (1834), Les Chouans ( 1845)

2 Il aurait notamment épluché La Guerre des Vendéens et des Chouans, de Jean-Julien Savary et Histoire de la révolution française, d’Adolphe Thiers, ayant le projet d’écrire l’ Histoire de France pittoresque.

3 Plus tard, Balzac décrit un auditoire  « aujourd’hui rassasié de l’Espagne, de l’Orient, des supplices, des pirates et de l’histoire de France Walter-Scottée » (La Pléiade, Gallimard, 1981, en 12 tomes, t. X, p. 54). Ce livre est pour lui « une de ses premières croûtes» (Lettre au baron Gérard, Correspondancet. II, p. 515).

– Enfin, soulignons la très complète et concise préface de René Guise.

A propos de Anthony La Rocca

Jeune patriote français, étudiant républicain réactionnaire amoureux de notre patrimoine culturel. Je crois que la France a un destin particulier, je refuse qu'elle soit diluée dans le concert des nations. Sur une ligne bonapartiste, je suis favorable à une synthèse entre tradition et progrès, à un État puissant, autonome et bienveillant, représenté par un homme providentiel. Il s'agit tout autant de s'opposer à la xénophilie de nos élites, de sauvegarder une civilisation, de favoriser le progrès social. Je consulte le Bréviaire des patriotes régulièrement.
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