mercredi, 24 mai, 2017
Pourquoi la Pléiade ?
La collection de La Pléiade.

Pourquoi la Pléiade ?

Si elle n’offre pas à la littérature de s’en trouver grandie, au moins l’entrée de Jean d’Ormesson dans la prestigieuse assemblée des littérateurs de la Pléiade a-t-elle le mérite de susciter une réflexion sur le rôle de cette collection.

Comme le veut une tradition bien française, chaque nouvel événement littéraire (Pléiadisation, élection à l’Académie française, remises de grands prix, etc.) est l’occasion d’animer la déception, parfois la colère, de lecteurs qui ne comprennent pas le choix de certains élus. Estimant injuste que l’écrivain de leur cœur n’ait toujours pas droit au chapitre, trouvant qui plus est insupportable moralement que la place lui soit ravie par un écrivain jugé moins digne de ce mérite, beaucoup d’observateurs trouvent dans ces irruptions mondaines une énergie à convertir en colère.

Les Français sont effectivement sensibles aux médailles, décorations et autres témoignages d’un prestige ou d’une qualité particulière. Outre le milieu militaire qui, semblablement à la plupart des milieux militaires du monde, honore ses soldats et manifeste la volonté de singulariser, par la distinction, ceux dont la conduite est notable, on trouve ce type de gratifications dans d’autres univers professionnels. Nous l’avons oublié mais nos grands-pères mineurs de fond, ouvriers industriels ou agricoles recevaient, plutôt à l’ancienneté, les médailles qui rendaient justice à leur dévouement. Cette tradition a inscrit dans le corpus culturel français une émotion particulière à l’endroit du concept de récompenses ; et le milieu littéraire n’y échappe pas, avec cette dimension supplémentaire qu’en plus d’offrir à l’écrivain un motif de fierté, chaque prix offre aussi à ses lecteurs la confirmation sur la justesse de leur sensibilité culturelle. Rien d’étonnant, dès lors, qu’un prix ou qu’une pléiadisation embrase les initiés.

Que savons-nous de la prestigieuse Pléiade ?

pleiadeÀ moins de s’y être spécialement intéressé, plus personne ne connait l’histoire de cette collection. On sait d’elle (et c’est suffisant) qu’elle est importante et qu’avoir l’honneur d’y figurer est, pour un écrivain, une suprême reconnaissance de la profession et l’assurance d’une certaine postérité. Les ouvrages qu’elle propose à la vente sont chers, finement imprimés et noblement reliés ; leur apparence confère un sentiment de sérieux et de gravité, ce qui participe à faire penser qu’on ne peut décemment pas réserver autant d’attention ni consentir à autant d’efforts pour des écrivains qui ne le mériteraient pas. Quel mérite d’ailleurs ? À cette question, le directeur éditorial de la collection, Hugues Pradier [1], rassurait en ces termes : « Ce ne sont pas [les auteurs] des reines d’un jour », comprenez que le premier mérite dont on les crédite n’est pas d’être la coqueluche médiatique du moment. Et de poursuivre : « Leurs œuvres sont pérennes, elles ne sont pas prisonnières de leur époques et continue à séduire les lecteurs des années ou des siècles après que l’auteur a disparu. »

Il faudrait donc que l’auteur ait produit une œuvre capable d’avoir transcendé son époque, c’est-à-dire une œuvre lisible, compréhensible et acceptable en toutes époques et quelle que soit la tendance littéraire, politique et philosophique de l’instant. Précisément, nous attendons d’une collection aussi prestigieuse qui fait éternels les écrivains qu’elle ne soit pas esclave de considérations strictement vénales ou immédiatement palpables. La Pléiade fait reposer une grande partie de son prestige justement parce qu’elle est à la fois inscrite dans la durée et hors du temps.

Comment, alors, sont retenus les élus ? On assure qu’il n’y a pas de comité de lecture chargé de délibérer avec « un dossier, des plaidoiries contradictoires et le vote d’un jury ». Il y a tout de même nécessairement une personne ou une équipe dont la fonction est de juger si telle œuvre est « pérenne » et pas « prisonnière de son époque », ce qui implique une lecture à la fois littéraire mais également historique et, inévitablement, politique. Hugues Pradier : « La plupart des volumes naissent d’initiatives d’Antoine Gallimard ou de projets formés par l’équipe de la Pléiade. Dans tous les cas, la décision de publication est prise par le patron de notre maison. » On peine à croire, même en y mettant toute la naïveté du monde, que des décisions de cette importance – importance culturelle, certes, mais qui engagent aussi la réputation et la fonction de l’éditeur – ne soient pas conditionnées par des prérogatives plus largement méditées.

La pérennité de l’œuvre : condition ou conséquence d’une pléiadisation ?

Pour qu’elle soit pérenne, il faut d’abord que l’œuvre ait attiré l’attention de ses contemporains ; au moins assez pour que soit légitimé et justifié que l’on élève cet apport à la littérature au rang de contribution notable. La pérennité est un état provoqué par l’attitude des hommes ; est pérenne ce qui a continué à susciter l’intérêt après la disparition de l’artiste. Qu’en déduire ? Qu’une œuvre, aussi puissante soit-elle, aussi prodigieuse fut-elle en son temps, si personne n’en a gardé le souvenir est condamnée à tomber dans l’oubli. On répare l’oubli en offrant à l’œuvre en question une occasion nouvelle de séduire et de convaincre. Les éditeurs qui mettent à disposition des titres épuisés, parfois de longue date, travaillent à maintenir le souvenir d’ouvrages passés et permettent conséquemment que la réflexion puisse reprendre à leur sujet et aux sujets des thèmes qu’ils ont abordés.

Portrait de Charles Péguy par Jean-Pierre Laurens.

Portrait de Charles Péguy par Jean-Pierre Laurens.

Il est donc surprenant d’entendre le directeur éditorial de la Pléiade dire que la pérennité est une condition d’intégration à la collection, comme si la Pléiade n’était qu’un aboutissement, une consécration finale ; comme si offrir à un auteur d’apparaître chez un éditeur aussi exposé n’était pas, justement, non seulement le témoignage d’une pérennité acquise mais un moyen d’accéder à cet état. Sait-on par exemple que Charles Péguy, intégré à la Pléiade dans les années 40 (il est décédé en 1914) n’a jamais compté plus de 1200 abonnés à sa revue les Cahiers de la quinzaine ; que la première mouture de Jeanne d’Arc (1897) a été un échec commercial presque total (Péguy a dit n’avoir vendu, à l’époque, qu’un seul exemplaire de cet ouvrage !) et qu’il n’aurait probablement jamais quitté l’anonymat de son vivant si quelques écrivains de son temps, Barrès notamment, n’avaient pas tentés de promouvoir ce penseur au style singulier qui n’intéressait pas le milieu littéraire ? Jérôme et Jean Tharaud, qui ont fréquenté Péguy à l’École Normale, ont publié en 1926 un ouvrage fondamental pour la pérennité de l’Orléanais : « Notre cher Péguy. » La notoriété des frères a contribué à susciter l’intérêt autour de Péguy, ce qui ne veut certes pas dire qu’ils ont seuls assumé ce travail, mais comment nier que c’est au motif de pareilles actualités éditoriales qu’on assure à un écrivain pérennité et immortalité ?

Jean d’Ormesson est lu, ses livres connaissent un relatif succès et il incarne, notamment dans les médias, la figure du vieil homme savant et cultivé. Il n’est pas spéculatif de prétendre que le succès commercial de d’Ormesson est conséquent à sa médiatisation, ni que cette médiatisation est le fruit d’une correspondance entre ce qu’il représente et ce que les médias ont besoin de mettre en avant. On peut également difficilement nier que les médias sont une caisse de résonance des principes et exigences du temps, le théâtre de nos précieuses ridicules. Ce qui est vrai pour d’Ormesson, à savoir que son existence publique et artistique est permise par un cadre qui lui assure promotion et diffusion, est vrai pour tout le monde. L’édition fait partie des éléments constitutifs de ce cadre.

Rôle de l’édition dans l’environnement intellectuel et politique d’une société

Jean d'Ormesson en 2011 (wikimedia cc).

Jean d’Ormesson en 2011 (wikimedia cc).

Lorsque le directeur éditorial de la Pléiade dit que les œuvres de la collection « ne sont pas prisonnières de leurs époques », il pèche encore par excès de modestie ou feint d’ignorer l’influence fondamentale de l’édition dans l’environnement d’une société. Prenons l’exemple de Maurice Barrès (1862 – 1923). Son œuvre prolifique mêle romans, récits, articles politiques, profession de foi philosophique, le tout avec une nette coloration nationaliste, un terme qui émeut aujourd’hui mais qui, à l’époque, n’avait pas aussi mauvaise presse. Il y a au moins deux manières de considérer que l’œuvre de Barrès est « prisonnière de son époque » : soit que sa forme stylistique est datée, devenue illisible et abandonnée par la tradition littéraire, soit que la coloration politique dont nous avons parlé crée un contraste trop grand avec les mœurs de notre temps. Bien que le jugement de valeur sur la qualité d’un style soit subjectif, il n’est pas tenable de prétendre que le style Barrès est périmé. Par contre, ses idées politiques n’ont effectivement plus les faveurs de ceux de nos contemporains qui animent l’action intellectuelle dans notre pays.

Avoir les faveurs du monde de l’édition dans une société qui assimile très bien la coloration politique de notre œuvre, et cesser de les avoir lorsque ce n’est plus le cas, signifie une chose ou bien une autre : 1) que l’édition s’applique, pour des raisons idéologiques ou commerciales, à épouser les préférences de son temps – impliquant que l’édition, sans créer la dynamique, contribue à sa perpétuation, 2) que l’édition, non seulement contribue à sa perpétuation mais crée aussi la dynamique, ce qui explique qu’en dehors de quelques exceptions sans conséquences les rayonnages de librairies proposent principalement des livres dont la coloration politique (directe ou non) fait corps avec l’environnement.

Dans un cas comme dans l’autre, le monde de l’édition – et à plus forte raison les maisons d’édition à forte visibilité – joue un rôle d’une capitale importance dans la définition des contours du schéma intellectuel et politique d’une époque. Cesser de diffuser des œuvres revient à leur interdire de transcender leur temps, c’est-à-dire, mécaniquement, les condamne à rester « prisonnières de leurs époques ».

Jonathan Sturel

[1] Le Figaro

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A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.

3 commentaires

  1. Éric Guéguen

    Lu et apprécié.
    J’ajouterais simplement qu’il fut un temps où les grands textes étaient l’apanage des éditeurs. Aujourd’hui, avec l’Internet, le passage dans le domaine public au bout de 70 ans post-mortem permet aux amateurs courageux de se les procurer gratuitement (malgré le plaisir et le confort d’une lecture en Pléiade). Et pourtant… pourtant il n’est pas certain que le public se soit développé car, en parallèle, on a eu droit à une profusion d’œuvres nulles, éphémères qui – j’espère – n’auront, elles, jamais droit à leur « Pléiade », le nombre de lecteurs s’est avachi (il n’y a guère plus que des lectrices de Marc Lévy et Guillaume Musso) et le niveau de langue avec.
    Pour ce qui est de d’Ormesson, il n’est pas certain qu’il mérite cet honneur. Surtout de son vivant. Mais il me semble que l’on tient là encore un trait de caractère de notre époque : la vanité. Ne produisant en majorité que des nains et néanmoins soucieuse d’imprimer sa marque, notre époque devance la critique et s’auto-congratule. S’il tient le coup (vu la mine qu’il a), je pense que Houellebecq rentrera lui aussi de son vivant dans la prestigieuse collection.
    EG

    • Jonathan Sturel

      Cher Eric,
      D’autant que Houellebecq fait du pied à la Pléiade dans son dernier roman, « Soumission » ; dont le personnage principal est recruté pour superviser l’intégration de Huysmans dans la collection.

      • Éric Guéguen

        Alors ça vous me l’apprenez (je n’ai pas lu le livre).
        Mais sérieusement, je pense que le cas d’Ormesson ne sera pas cas d’espèce. Et Houellebecq est tout désigné pour avoir droit aux mêmes égards. Ça fera forcément polémique et tout le monde sera content.

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