mercredi, 13 décembre, 2017
La conjuration de Catilina
Cicéron dénonce Catilina, fresque réalisée entre 1882 et 1888 par Cesare Maccari (1840-1919).

La conjuration de Catilina

L’étude des textes anciens est la base de travail de tout intellectuel qui se prétend l’être. Aussi disons-nous, avec René Guénon1, que l’étudiant en philosophie devrait faire de la Somme théologique son livre de chevet s’il veut envisager d’approcher un tant soit peu les vérités immuables. L’une des grandes erreurs de notre monde moderne est de se considérer comme ne devant rien au passé, avec cette outrecuidance toute occidentale de s’imaginer capable de s’autodéterminer, voire de ne pas se déterminer du tout, le « déterminisme » étant devenu l’ennemi à abattre pour un certain nombre de « penseurs » peu éduqués.

Thucydide disait fort justement, et avec une feinte modestie que : « la nature humaine étant ce qu’elle est, [les événements du passé] se répéteront, à un moment ou à un autre, dans le futur et dans les mêmes formes. Mon travail n’est pas un écrit appelé à flatter un public immédiat, mais à durer pour toujours. »2

Aussi, grâces soient rendues à nos ancêtres de nous avoir laissé témoignages de leurs épreuves. Malheur à ceux qui ne sauraient s’en instruire !

Aussi proposons-nous de fournir ici une réflexion portant sur notre dernière lecture en date, La conjuration de Catilina. Texte cours – 45 pages dans l’édition de poche- qui nous plonge dans une période trouble qui vient mettre un peu plus à bas une république romaine à bout de souffle.

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Voyons rapidement le contexte : quelques années après la dictature de Sylla, un homme de haute stature, Catilina, entend renverser le pouvoir du Sénat de Rome en assassinant ses membres ainsi que les consuls, et en mettant le feu à la ville. Son complot, préparé de longue date, prévoit le soulèvement des municipes (villes intégrés à l’imperium romain) et des colonies (villes nouvelles fondées par Rome) contre la cité éternelle et par une marche des factieux sur la ville. Le complot vient à s’ébruiter, le Sénat s’empare de l’affaire et organise, autour du consul Cicéron, un débat mouvementé sur ce qu’il convient de faire, alors que Catalina s’est enfuit de Rome, espérant rejoindre les cohortes levées à la hâte par ses partisans dans le Nord de la péninsule.

Salluste, qui n’était pas présent au moment des faits — son ouvrage est rédigé vingt ans après — nous rend néanmoins un discours de Caton le Jeune, ou Caton d’Utique, ferme opposant de César, et qui tint devant ses pairs à peu près ce langage :

« Mon avis à moi, Pères conscrits, est très sensiblement différent [de ce que vient de dire César, ndlr], quand j’observe la situation périlleuse où nous sommes et que je réfléchis aux opinions émises par quelques sénateurs. Ils m’ont paru discuter sur le châtiment à infliger à des hommes qui ont décidé la guerre contre notre patrie, nos familles, nos autels et nos foyers ; or la situation nous invite à nous garder de leurs attaques plutôt qu’à déterminer leurs peine. Les autres méfaits ne peuvent se poursuivre qu’une fois accomplis ; aujourd’hui, si nous ne savons pas empêcher le crime, quand il sera commis, c’est en vain que nous ferons appel à la loi : une fois la ville prise, il ne reste rien au vaincu.

Par les dieux immortels, je fais appel à vous, qui, toujours avez fait de vos maisons de ville et de campagne, de vos statues, de vos tableaux, plus de cas que le souci de l’État. […] réveillez-vous enfin, et prenez en main les affaires publiques. Il ne s’agit pas aujourd’hui des impôts ou du tort fait à nos alliés : c’est votre liberté, votre vie qui sont en question. »3

Discours magistral, qui fit tant d’effet que Salluste nous dit que « tous les consulaires, et la majorité des sénateurs l’applaudissent, exaltent son courage, se gourmandent les uns les autres en se traitant de lâches. »4 Il fut ensuite envoyé la légion pour vaincre les rebelles, chose qui fut faite sans que, rapporte l’auteur, cela ne soit d’aucun bénéfice pour Rome.

Interrogeons cet épisode. Lorsque l’on étudie quelque peu la période dans laquelle se développe la conjuration de Catilina, car étudier un moment sorti de son contexte global revient à se fourvoyer complètement, on se rend compte que la conjuration est mue par des dynamiques plus anciennes, qui découlent de la grave et profonde crise sociale que vit le monde romain depuis la fin des guerres puniques. Rome domine une bonne partie du pourtour méditerranéen, mais subit en son sein une contestation de plus en plus grande de la suprématie des optimates, les patriciens d’antan, sur les institutions et surtout sur le patrimoine agricole, laissant une foule de petits paysans anciennement propriétaires sans le sou, obligés soit de se vendre comme esclaves, soit de s’exiler à Rome pour aller grossir les rangs de la plèbe urbaine, voire des proletarii, c’est à dire ceux qui n’ont que leurs bras pour vivre, quand ce n’est pas autre chose.

Le malaise social était donc fort grand, la pauvreté croissante dans un empire approchant de son apogée. D’autant que si l’on en croit les auteurs de l’époque, et Salluste le premier, la dégradation des mœurs était arrivée à un point où cela en était devenu intolérable, car la honte se répandait dans l’espace public, corrompant les institutions et mettant en danger la conduite des affaires de l’État. Dans ces conditions, ni la dictature de Sylla, ni la conjuration ne sont des bizarreries, mais plutôt les conséquences quasi inéluctables du délabrement de la République romaine : contre une oligarchie s’effondrant sur elle-même, le choix est entre la dictature (Sylla) ou l’anarchie (Catilina). C’est finalement la dictature qui l’emportera (la dictature au sens romain du terme, qui n’a quasiment rien à voir avec la conception contemporaine) avec la mainmise de César, puis des Julio-claudiens sur le pouvoir, et ce pour la plus grande joie d’un peuple qui ne rêvait que d’autorité.

Mais finalement, que nous dit Salluste ? Que les drames n’arrivent jamais de nulle part, qu’ils ont bien souvent pour cause première nos propres erreurs, nos propres égarements. La république moribonde, aux institutions sclérosées, n’a pu empêcher que de justesse, et grâce à des hommes d’exception (Caton, César, Cicéron), une nouvelle guerre civile. Catilina n’est pas, finalement, un « accident » de l’histoire, mais le symbole d’une page qui se tourne. Salluste l’exprime avec précision :

«  Tous ces incidents jettent dans la cité un trouble profond et changent l’aspect de la ville ; à la vie joyeuse et légère qu’avait engendrée une longue période de tranquillité, succède tout à coup une tristesse générale ; on s’agite, on court sans savoir où, on ne se fie ni aux lieux, ni aux hommes ; ce n’est pas la guerre, et ce n’est pas la paix ; on mesure à ses craintes le danger qu’on redoute. »5

Qu’on se le dise, la « vie joyeuse et légère » n’est pas, dans la bouche de Salluste le moraliste, un idéal, mais bien la cause même des maux actuels. C’est bien parce que les Romains ont délaissé la discipline d’une vie bonne et juste pour les plaisirs faciles et la jouissance continue des biens offerts par les conquêtes que la situation, s’aggravant progressivement mais de manière subreptice, surgit tout à coup, tel un pavé jeté dans la mare de l’indolence populaire.

Devenu empereur, Auguste ne s’y trompa pas : très religieux (il avait exercé la fonction de Pontifex maximus et, devenu Augustus, entra au collège des Epulons et dans les confréries sacerdotales des Fétiaux et des Frères Arvales6), il développa tôt l’idée que Rome avait subi les affres de la guerre civile et de la désolation parce qu’elle avait abandonné son identité propre, et notamment, la pratique assidue du culte7. Aussi, toute la politique et la propagande (qui est, dans l’Antiquité, la démonstration visible du pouvoir, et n’a donc pas la connotation négative actuelle où l’on assimile la propagande au mensonge) fut orientée vers la restauration d’un « âge d’or » de paix perpétuelle et de prospérité pour tous, sans pour autant retomber dans les travers de la fin de la République, par le retour aux fondements même de la civilisation romaine. Cette restauration se fit par plusieurs voies, mais notons que parmi elles, la rénovation des temples dédiés aux divinités tutélaires de la ville de Rome, la construction de nouveaux édifices religieux et « civils ». On fera également mention d’actions symboliques très fortes, comme la fermeture des portes du temple de Janus, indiquant le début d’une période de paix. Ces mesures s’accompagneront bien sûr de mesures politiques et sociales allant dans le même sens, mais que nous laissons soin au lecteur curieux de découvrir par lui-même dans les nombreux et bons ouvrages traitant de l’Antiquité, véritable école de vie pour notre époque.

Cliquer pour plus d'infos

1René Guénon, La crise du monde moderne

2Thucydide, La guerre du Péloponnèse, I-22

3Salluste, La conjuration de Catilina, LII.

4Ibidem, LIII

5Ibidem, XXXI

6Pour en savoir plus sur la religion romaine, se référer à l’ouvrage de J. Scheid, La religion des Romains (Armand Colin, 2010)

7Saint Augustin fera le même constat, avec sans doute plus de brio, lors de la rédaction de son œuvre magistrale, De civitate Dei, Livre II.

A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.
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