samedi, 22 juillet, 2017
Soldats d’hier et d’aujourd’hui : les vélites

Soldats d’hier et d’aujourd’hui : les vélites

Soldats méconnus, ils furent pourtant une composante majeure de l’hégémonie de la Rome républicaine sur le monde Méditerranéen, du IVe au IIe siècle avant J.C. Méprisés par les auteurs antiques du fait de leur origine modeste (quelques mentions en sont faites par Tite-Live à propos du siège de Capoue, ou bien par Polybe lors de la première guerre punique), les vélites — du latin leves, « véloce, rapide » — ont pourtant eut un retentissement jusqu’à nos jours.

La Légion[1], une armée censitaire

Illustration d'une légion romaine.

Illustration d’une légion romaine.

De la fondation de la République romaine, en -509 selon les sources, à la réforme militaire de Marius en -107, l’armée romaine, la légion, — du latin legio, « levée » — a connu un grand nombre de transformations, d’adaptations techniques et tactiques, acquises sur le tas lors des guerres successives que Rome a dû mener dans la période que nous avons énoncée. Pour autant, son système de « levées » lui, ne bouge quasiment pas, car il est le parfait reflet de la constitution politique de Rome. L’ancienne cité étrusque est en effet passée du statut d’aristocratie de ses débuts à celui d’oligarchie, où c’est donc la fortune personnelle, le patrimoine foncier, qui fait la stature politique, et non plus le sang.

Aussi, l’armée romaine doit être conforme à cette constitution. Rappelons tout d’abord que Rome fait figure d’exception dans le monde méditerranéen : c’est en effet l’une des rares cités, sinon la seule, à avoir conserver l’idéal d’une armée citoyenne. Les Grecs, chez qui cet idéal est resté fort jusque pendant la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.C), ont désormais recours à des armées de mercenaires, tout comme leurs protecteurs hellénistiques. De même, Carthage, la grande rivale de Rome, repose la majorité de sa force armée sur le mercenariat.

À Rome, la division politique de la population en cinq classes censitaires, elles-mêmes divisées en 193 centuries, influe sur l’organisation de l’armée romaine : la première classe censitaire forme la cavalerie et une partie de l’infanterie lourde — environ 98 centuries[2] dont 18 de cavaliers et 80 de fantassins — car elles possèdent les moyens financiers de se procurer l’équipement — et la monture — nécessaire ; les deuxièmes, troisièmes et quatrième classes fournissent 20 centuries d’infanterie chacune. Enfin, la cinquième classe, la plus nombreuse mais la plus modeste, fournit 30 centuries de fantassins légers, les vélites. Un constat s’impose : la légion romaine des débuts de la République est certes une armée censitaire, mais géométrique ; la levée se faisant au tirage au sort, les plus riches, moins nombreux, restent mobilisables une grande partie de leur vie, tandis que les plus modestes, plus nombreux mais ayant des obligations « professionnelles »— notamment les activités agricoles pour les paysans — servent moins souvent. Néanmoins, chaque citoyen doit servir au moins une fois dans la légion.

Notons au passage que certains citoyens ne font partie d’aucune classe censitaire : ce sont les proletarii, si pauvres qu’ils ne peuvent payer le cens minimum. Ces derniers ne sont alors mobilisés qu’en cas d’extrême urgence, lors de la deuxième guerre punique notamment.

Les vélites, une « invention » tardive 

Tite-Live.

Tite-Live.

Il faut dire ici que, malgré le fait que la cinquième classe censitaire servait comme les autres lors des campagnes, les sources antiques ne font apparaitre que tardivement les vélites dans leurs récits. Par exemple, Tite-Live ne fait allusion aux vélites que lors d’un épisode de la deuxième guerre punique (218-202 av. JC), précisément le siège de Capoue par les Romains en -211. Pourquoi une citation si tardive ? Notamment parce que Tite-Live, à l’instar des autres historiens de la République romaine, s’adresse à un public lettré, exclusivement membre de la classe équestre, préférant évidemment vanter ses exploits au combat — pourtant discutables — que de mettre en évidence ceux de la plèbe.

De plus, au départ, les vélites ne sont pas incorporés dans la légion, mais forment plutôt un écran devant elle, sans formation tactique particulière, à la manière d’une troupe irrégulière.[3] Ils sont très similaires, au départ seulement, aux peltastes Grecs, des unités irrégulières spécialistes du javelot, apparues au cours de la guerre du Péloponnèse.

Les vélites vont cependant gagner leurs lettres de noblesses au cours du IIIe siècle av. J.C, contre les Gaulois d’abord, notamment à Télamon[4], contre les carthaginois et les rebelles italiques, lors de l’occupation de l’Italie par Hannibal. À la fin du IIIe siècle avant notre ère, les vélites sont incorporés aux légions : 1200 fantassins légers se battent désormais aux côtés de 3000 fantassins lourds., formant à eux tous une légion.

Tactique et équipement

Représentation datée de 1891 d'un vélite de l'époque des guerres puniques.

Représentation datée de 1891 d’un vélite de l’époque des guerres puniques.

Les vélites, issus comme on l’a dit de la dernière classe censitaire, sont équipés en conséquence, c’est à dire relativement pauvrement, comparés aux hastati, principes et triarii. Pour autant, c’est ce dépouillement qui fait leur force : les vélites sont des hommes jeunes (iuniores) dépourvus d’armure, si ce n’est, parfois, un petit couvre-chef en bronze. Le reste de leur tenue se compose d’une simple tunique. Si cet équipement reflète leur extraction sociale, elle est aussi leur atout : les vélites ont pour mission principale de couvrir l’ennemi de javelots, et de courir se réfugier derrière les lignes de légionnaires une fois cette tâche effectuée, comme nous le verrons.

Côté armement, nos voltigeurs antiques sont bien mieux lotis : l’équipement de base du vélite se compose d’un bouclier de bois, d’un poignard ou d’un gladius, mais aussi et surtout de quatre à cinq javelots standards et de type hasta velitare. Ces derniers ont un angon, une pointe, se pliant à l’impact, rendant impossible l’extraction du javelot d’un bouclier, et rendant donc ce dernier inutilisable. Au corps-à-corps, les vélites sont peu efficaces face à des soldats aguerris en formation de combat (une phalange hoplitique par exemple), du fait de leur manque général d’expérience et de leur absence de protection. Pourtant, leur agilité et leur vitesse sont mises à profit contre d’autres troupes légères : tendre des embuscades ou poursuivre les fuyards ennemis. Tite-Live rapporte que lors de la première guerre de Macédoine (214-205 av. J.C) opposant Rome à Philippe V de Macédoine, la cavalerie macédonienne, les peltastes illyriens et les archers crétois s’enfuirent devant la charge des vélites.

Mais c’est surtout grâce à leurs javelots que les vélites sont si efficaces. La force des légions romaines repose en effet sur deux choses : sa capacité à affronter l’ennemi au corps-à-corps de manière disciplinée, mais aussi de désorganiser celui-ci par une « préparation » de javelots, visant à clairsemer ses rangs, ou du moins à rendre ses protections inutilisables par une pluie meurtrière de javelots : les 1200 vélites d’une légion lâchent entre 4500 et 6000 javelots en moins d’une demi-heure! Si l’on se place à l’échelle d’une armée consulaire (Rome élit chaque année deux consuls dont la charge est entre autre de diriger l’armée), c’est à dire quatre légions, ce sont de 20 à 25 000 projectiles qui pleuvent sur l’ennemi, et ce n’est pas fini…

Car une fois leurs javelots lancés, les vélites se replient derrières les fantassins, qui entrent à leur tour dans la bataille. Alors que les rangs ennemis ont déjà reçu environ 20 000 projectiles, que les soldats des premiers rangs qui ne sont pas morts ou rendus inaptes au combat, ont, sauf exceptions, perdu l’usage de leurs boucliers, c’est au tour des hastati de lancer leurs pila, bien plus lourds que les javelots des vélites. Chaque soldat possède deux pila, un léger, pour détruire le bouclier, un autre pour détruire le bouclier et tuer son porteur. Alors que les survivants engagent le combat contre les hastati, les principes eux, lancent leurs pila sur les second et troisième rangs ennemis. Au total, ce sont donc près de 45 000 projectiles qui s’abattent sur l’armée adverse en quelques minutes…

Déclin, absorption et réapparition

Malgré leur efficacité, les vélites vont rapidement disparaitre, ou du moins être absorbés par la Légion, après la deuxième guerre punique. En effet, la Légion subit une triple transformation entre sa victoire sur Carthage en -202 et la réforme de Marius de -107, dont nous reparlerons plus bas. D’abord, la guerre contre les Puniques a mis en évidence les faiblesses de la manipule, que l’on va remplacer par la cohorte.[5] Mais au delà de cette réforme, c’est un constat qui va faire disparaitre les vélites : en effet, ces unités légères, certes efficaces, étaient constituées de citoyens pauvres qui, en raison du mode de levée de la Légion, servaient moins souvent que les légionnaires à proprement parlés, et avaient donc moins d’expérience au combat. De plus, la conquête de nouveaux territoires en quelques années au cours de la deuxième guerre punique par Rome — une bonne partie de l’Espagne, l’Illyrie et une partie de la Grèce —, va permettre au vainqueur de remplacer ces soldats amateurs par des troupes professionnelles auxiliaires (socii) fournies par les peuples soumis : ainsi les vélites romains seront remplacés par des unités comme des frondeurs des Baléares, des archers crétois, des cavaliers numides, etc.

Les vélites ont été ressuscités par Napoléon en 1804. Ici un vélite en grand uniforme (1805).

Les vélites ont été ressuscités par Napoléon en 1804. Ici un vélite en grand uniforme (1805).

Enfin, la réforme de Marius de -107 sonne le glas des vélites. La grave crise de recrutement des dernières décennies de la République romaine a conduit Marius, grand tacticien, à soumettre une profonde réforme de l’armée au Sénat, réforme qui fut adoptée : le cens est abaissé considérablement, faisant que les proletarii dont nous parlions plus haut, devenus « légions » après les ravages de l’occupation carthaginoise, peuvent rejoindre sans encombre l’armée, et former une troupe motivée par l’appât du gain, totalement dévoué à son chef, l’imperator.[6] L’équipement du légionnaire est entièrement pris en charge par l’Etat, faisant que c’est désormais l’expérience qui prime, et non plus le statut social. Ainsi, ceux qui autrefois étaient issus de la cinquième classe censitaire reçoivent le même équipement que les autres. La Légion se compose donc alors de légionnaires lourdement équipés et armés, suppléés par des unités spécialisées et, plus tard, par des armes de campagne et de siège comme des balistes ou des scorpions.

Les vélites disparaissent donc de la scène militaire… jusqu’à ce que, dix-sept siècles plus tard, Napoléon Ier crée au sein de la Grande Armée un corps de vélites de la Garde impériale. Cette unité de vélites, fondée par le décret du 30 nivôse de l’An XII (21 janvier 1804), avait pour but de permettre à de jeunes hommes issus de la bourgeoisie d’accéder plus rapidement au grade de sous-lieutenant. Sur le terrain, ces vélites modernes servaient de chasseurs légers.

Aujourd’hui, le titre de « vélite » existe toujours dans la Légion Etrangère, où il est donné à tout légionnaire réussissant une série d’épreuves physiques.

Toute la série des « Soldats d’hier et d’aujourd’hui »

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Bibliographie

Sources

  • TITE-LIVE, Histoire romaine, Livres XXI à XXX.
  • VEGECE, De re militari.

Ouvrage général

  • MARTIN, CHAUVOT, CEBEILLAC-GERVASONNI, Histoire romaine, Paris, Armand Collin, 2013.

Ouvrages spécialisés

  • COSME, L’armée romaine, Paris, Armand Collin, 2013.
  • PIGEARD, Encyclopédie de la Grande Armée, Paris, Tallandier, 2012.

Revues

  • Guerres & Histoire N°20, août 2014
  • Idem, N°6, avril 2012.

Notes

  • [1] Pour éviter toute confusion, nous écrirons « Légion » pour parler de l’armée romaine en général, et « légion » pour parler de l’unité tactique.
  • [2] La centurie est l’unité de base de l’armée romaine. Une centurie comprend 60 hommes ; deux centuries forment une unité tactique appelée manipule
  • [3] Une légion se compose classiquement ainsi : elle est formé sur la base du triplex acies, trois lignes de front. Au premier rang, les hastati sont les légionnaires les plus jeunes, uniquement équipés de deux pila (pluriel de pilum), un léger et un lourd, ainsi que d’un gladius (le glaive), un scutum (bouclier ovale), une protection de thorax et un casque en bronze, parfois des jambières. Ils étaient suivis par les principes, plus âgés et donc aguerris, qui possédaient le même équipement, à ceci près qu’il portaient une lorica (une cotte de maille d’origine gauloise) à la place de la très superficielle protection de thorax. Enfin les triarii, les soldats les plus âgés, formaient la dernière ligne. Leur équipement était très similaire à celui des hoplites, notamment la lance et le lourd bouclier rond. Il était rare que les triarii interviennent au combat, à moins que la situation ne soit critique. Les flancs de la légion étaient occupés par les equites, les cavaliers.
  • [4] Cf. Guerres & Histoire N°20, août 2014, pp.70-72
  • [5] Une cohorte se compose de six manipules, réparties sur trois rangs : deux manipules de vélites, deux de hastati, deux de principes et deux de triarii. En comptant les musiciens et les officiers, une cohorte compte 600 hommes. Dix cohortes forment une légion.
  • [6] Imperator n’est pas, à cette période, « l’empereur » tel qu’il est au Haut-Empire : l’imperator (littéralement, « le détenteur de l’imperium« , le pouvoir de commandement) est un général victorieux que le Sénat autorise, le jour de son triomphe, à porter la fameuse couronne de lauriers.

A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.

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