samedi, 21 octobre, 2017
La religion du Progrès et les idéologues orphéens (5/5)

La religion du Progrès et les idéologues orphéens (5/5)

La série « le monde selon Michéa » entend présenter les principaux axes de la pensée du philosophe, et encourage le lecteur désireux de faire une cure d’altitude intellectuelle à s’intéresser à sa bibliographie.

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La gauche moderne a fait du progrès (sans majuscule) le Progrès (avec), ce qui implique qu’étant devenu axiomatique, le Progrès ne pouvait pas ne pas engendrer le progressisme, soit l’idéologisation de la notion de progrès. Au nom du rejet qu’elle exprime des formes anciennes de vies en société, jugées archaïques et rétrogrades, la gauche a établi sur la base d’une équation binaire que les efforts devant conduire à la société de demain passaient nécessairement par le refus de tout ce qui avait fait la substance de celle d’hier. Sur ce postulat a émergé une série d’attitudes toutes motivées par un impératif : du passé faire table rase, pour tout recommencer. Quiconque se retourne en arrière, du fait qu’il risque d’y trouver des éléments positifs susceptibles de produire la vilaine nostalgie qui révulse la gauche moderne, se voit soupçonné de manquer à ses devoirs d’homme moderne ; notamment parce que son regard n’étant pas entièrement et uniquement tourné vers demain, il ferait par là la démonstration de son refus du Progrès. Interdiction a donc été décrétée par l’idéologie de la gauche moderne, incarnée par les partis institutionnels (PS en tête) et par l’armada des partis, groupes, associations, lobbies, médias et vedettes acquises à la cause qui gravitent autour, de se retourner sur le passé.

Jean-Claude Michéa appelle cette attitude le Complexe d’Orphée, relativement à l’histoire du prince des poètes dont il résume le destin tragique en ces termes :

« [Orphée] descendu au royaume des morts pour retrouver la belle Eurydice –mordue par un serpent le jour même de leurs noces-, [il] est, en effet, parvenu, grâce à la magie de sa parole et aux sons envoûtants de sa lyre, à convaincre Hadès lui-même de le laisser revenir avec celle qu’il aime dans le monde des vivants. Mais le Dieu des enfers n’a accepté cet arrangement exceptionnel qu’à une seule condition. Orphée ne devra jamais « tourner ses regards en arrière jusqu’à ce qu’il soit sorti des vallées de l’Averne » (Ovide, les Métamorphoses, livre X) ».

Le Complexe d’Orphée, la gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès

Jean-Claude Michéa

Les idéologues orphéens, dans leur volonté de fonder intégralement un monde nouveau, se sont rapidement trouvés dans une impasse anthropologique. Faute de parvenir à trouver pour chacun des éléments de l’ancien monde une alternative crédible et viable, et suffisamment malhonnêtes pour refuser de reconnaître le bienfondé de quoi que ce soit ayant un rapport avec le passé honni, ils ont réglé le problème en établissant la systématisation d’un réflexe basique : partout où une façon de vivre, de penser, de croire, de prier, d’organiser la Cité, de fonder une famille, a été manifeste dans l’ancien monde, les nihilistes orphéens ont tout simplement proposé que l’on fasse inversement. C’est sur cette base que la gauche moderne envisage la religion du Progrès ; si bien qu’elle ne sait rien proposer qui soit issu de la volonté réellement soucieuse du bien commun d’améliorer d’éventuels aspects perfectibles de la société humaine, d’apporter ici ou là une correction lorsque c’est nécessaire et seulement lorsque ça l’est manifestement, mais se contente comme pour assurer le service minimum qui lui permet de se donner l’illusion d’être fidèle à son engagement progressiste de vouloir tout changer.

Terrorisme intellectuel. Le recours aux méthodes intimidatrices et contraignantes, physiques ou mentales, s’impose surtout lorsqu’il s’agit de contraindre autrui à des actions et des pensées qui ne vont pas de soi, qui même vont à l’encontre de ce qu’un homme a tendance à faire et penser naturellement lorsqu’il n’est pas obligé, par l’intimidation, la pression, la menace, à y renoncer. Il n’est effectivement pas nécessaire d’obliger un homme à manger s’il a faim et à respirer pour survivre ; ce sont là deux évidences auxquelles il est naturel pour lui de se conformer.

Si bien que l’on peut mesurer le degré de superficialité de l’adhésion d’un homme ou d’un groupe d’hommes à une idée ou un comportement proportionnellement à la dureté du terrorisme intellectuel qui suscite cette adhésion. Il se trouve que l’injonction orphéenne sur l’interdiction de se tourner vers le passé est accompagnée d’un important dispositif de contrôle d’une pensée que l’on prétend encadrer par la terreur. Réactionnaire, passéiste, nostalgique, rabougri, populiste, rétrograde, rance, ringard, et par prolongement mécanique : fasciste, raciste, puriste et pourquoi pas nazi, forment l’aréopage terminologique d’un système fondé par la gauche moderne pour intimider ses opposants. Au point que pour l’immense majorité d’entre eux, il n’est plus possible de prendre une position en fonction de sa nature qualitative et intrinsèque mais d’après ce que cette prise de position est capable de générer comme réactions chez les procureurs politiques. Ce qui fait de ces derniers, fondamentalement, les vainqueurs du combat dans la mesure où certains refusent strictement de le mener.

Etienne de la Boétie, parmi d’autres, a pourtant proposé la formule la plus simplement évidente pour enrayer un système dont l’oppression des uns par les autres repose principalement sur l’acceptation par ceux-ci de subir la loi de ceux-là :

« Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. Je ne vous demande pas de le pousser, de l’ébranler, mais seulement de ne plus le soutenir, et vous le verrez, tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre ».i

Jonathan Sturel

Bibliographie sélective de Jean-Claude Michéa, utilisée pour la conception de cette série :

  • L’impasse Adam Smith, brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche, Climats 2002, Champs 2006 (Flammarion).
  • L’empire du moindre mal, essai sur la civilisation libérale, Climats 2007, Champs 2010 (Flammarion).
  • La double-pensée, retour sur la question libérale, Champs 2008 (Flammarion).
  • Le complexe d’Orphée, la gauche, les gens ordinaires et la religion du Progrès, Climats 2011, Champs 2014 (Flammarion).
  • Les mystères de la gauche, Climats 2013, Champs 2014 (Flammarion).

i Discours de la servitude volontaire, Etienne de la Boétie, 1576. Citation d’après la traduction en français moderne de Séverine Auffret.

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A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.
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