Clovis Ier, roi des Francs (III) : Le baptême, ou l’émergence d’un « nouveau Constantin »
Saint Rémy baptise Clovis – Plaque de reliure en ivoire du IXe siècle

Clovis Ier, roi des Francs (III) : Le baptême, ou l’émergence d’un « nouveau Constantin »

Le baptême de Clovis est certainement l’élément majeur et capital dans l’histoire de l’Occident en cette fin du Ve siècle. En effet, ce baptême de Clovis aurait pu sonner la fin de la chrétienté romaine si le roi des Francs était devenu arien, comme les autres rois de la région (Wisigoths, Ostrogoths). Or Clovis rejoignit la foi nicéenne, faisant des Francs, pour reprendre les termes de Jean Chélini, « l’instrument du retour de la chrétienté occidentale au catholicisme orthodoxe ». Cette conversion de Clovis au catholicisme est importante à plus d’un titre : d’abord par la description de l’événement en lui-même à la fois par Grégoire de Tours dont nous avons déjà parlé, mais aussi par Saint Avit de Vienne, contemporain du baptême. Importante aussi de par les suites quasi-immédiates du baptême qui va élever Clovis au statut de Princeps romain et le conduiront à l’hégémonie sur l’ensemble des Gaules et au triomphe à la romaine. 

I. La conversion de Clovis et son catéchuménat

Rappelons nous : Clovis, après une campagne manquée contre les Burgondes dans les années 490, épouse Clothilde, la nièce du roi Burgonde Gondebaud, afin de concilier les deux royaumes. Contrairement à son oncle arien, Clothilde est profondément catholique, et tente de ce fait de pousser son mari resté païen de rejoindre le troupeau.

Selon Grégoire de Tours, Clovis refuse dans un premier temps de céder aux demandes  de sa femme. En effet, il craint de s’aliéner son peuple, composé de gallo-romains chrétiens certes, mais aussi de Francs en grande majorité adeptes du paganisme germanique. De même, Clovis aurait cédé face à Clothilde pour que leur premier enfant soit baptisé, car en danger de mort. Or, l’enfant mourut tout de même, ce que Clovis imputa directement au baptême, refusant de se faire baptiser lui-même. Mais un élément va finalement déterminer le roi à se faire chrétien : la bataille de Tolbiac.

Bataille de Tolbiac en 496 – Ary Scheffer

Bataille de Tolbiac en 496 – Ary Scheffer

En 496, d’après la chronologie de Grégoire de Tours­ – en 506 pour les auteurs contemporains —, Clovis affronte les Alamans à Zülpich, ou Tolbiac. Alors que la bataille tourne en sa défaveur, Clovis aurait prié le Dieu chrétien de lui donner la victoire, et que s’il intercédait en sa faveur, il se convertirait. Ici, Clovis en tant que chef militaire invoque Dieu pour qu’il lui donne la victoire, comme Moïse invoquait Dieu pour qu’il fasse triompher les israélites de leurs ennemis.

« O Jésus-Christ, si Tu m’accordes la victoire sur ces ennemis, je croirai en Toi et je me ferai baptiser en Ton nom. J’ai en effet invoqué mes dieux, mais comme j’en ai fait l’expérience, ils se sont abstenus de m’aider : je crois donc qu’ils ne sont doués d’aucune puissance… C’est Toi que j’invoque maintenant, c’est en Toi que je désire croire pourvu que je sois arraché de mes adversaires. »

Clovis ayant ainsi prié Dieu, la victoire lui a été donnée. Avant même d’avoir été instruit dans la foi catholique, il aurait vu les prodiges que Dieu peut accomplir et aurait donc décider de se convertir. En cela, Clovis se fait le successeur de Constantin, qui se vit en 312 accorder la victoire au pont Milvius face à Maxence grâce à l’intervention de Dieu, selon son chroniqueur Eusèbe de Césarée.

Après avoir remporté la victoire contre les Alamans, Clovis décida de se faire catholique, conformément à sa promesse. Commence alors sa période de catéchuménat, période durant laquelle il est instruit par l’évêque Rémi de Reims, celui-là même qui lui avait écrit pour le féliciter de son accession sur le trône quelques années auparavant. Grégoire de Tours précise que cette instruction eut lieu « en secret », Clovis ayant peur de s’aliéner son peuple resté païen, qui aurait pu croire que son chef avait succombé à la volonté de son épouse, et donc fait preuve de faiblesse, ce qui dans la tradition germanique est une tare mortelle. Une fois atteint sa perfectio  ­— c’est-à-dire étant désormais réputé pour être totalement instruit dans la foi catholique au terme de son catéchuménat — pour reprendre le terme utilisé par l’évêque Avit de Vienne dans sa lettre à Clovis, ce dernier aurait alors averti son peuple de sa volonté de se faire chrétien. Et selon Grégoire de Tours, contrairement à sa crainte de se faire détester, il fut au contraire acclamé.

II. Le baptême de Clovis

Fait le plus important dans l’histoire du monde Franc, le baptême de Clovis marque le passage du royaume Franc et a fortiori de la Gaule toute entière dans une nouvelle ère. Le récit du baptême de Clovis nous est principalement connu par deux sources majeures : Les Historiae de Grégoire de Tours évidemment, ainsi que la lettre d’Avit de Vienne à Clovis.

A.    Clovis « nouveau Constantin » selon Grégoire de Tours

Le baptême de Clovis a lieu à la Noël 496 à Reims ; Grégoire de Tours décrit l’événement de façon idyllique, comparant Clovis à l’empereur Constantin et Rémi, l’évêque chargé de la baptiser, à saint Sylvestre, qui avait, si l’on en croit la « Vie de saint Sylvestre » que cite Grégoire, baptisé Constantin – allant en réalité à l’encontre de toute vérité historique puisque l’on sait aujourd’hui que Constantin fut baptisé sur son lit de mort en 337 par un évêque arianiste, Eusèbe de Nicomédie.

Grégoire fait dans son récit du baptême une comparaison quasi parfaite des deux événements : il fait dire à Rémi « dépose tes colliers » (de roi païen), tout comme Sylvestre aurait demandé à Constantin de déposer son diadème avant d’être immergé. Selon Olivier Guillot, Grégoire aurait quelque peu modifié la réalité afin de rendre sa comparaison efficace.

B.    Le baptême de Clovis selon Avit de Vienne

Dans une lettre adressée à Clovis pour le féliciter de son baptême, Avit de Vienne nous donne une tout autre version de l’événement, et nous permet surtout de mieux comprendre les enjeux de l’instant.

Il faut tout d’abord signaler qu’Avit est évêque de la cité de Vienne, située en royaume burgonde, où l’hérésie arianiste est dominante. Cependant, et c’est là le premier élément qui démontre l’importance du baptême du roi franc, Avit considère que cet événement est bien « l’affaire des Gaules », ce qui tend à montrer la dimension « nationale » du baptême, qui amènera selon le souhait de l’auteur, à la reconquête de l’orthodoxie de la foi catholique sur l’hérésie. N’ayant pu assister à l’événement, Avit nous rapporte cependant un certain nombre d’éléments venant infirmer le discours de Grégoire : il est question notamment dans sa lettre de la « main multiple » des évêques donnant l’onction à Clovis, ce qui tend à montrer que plusieurs évêques étaient présents pour oindre Clovis, prouvant encore une fois la dimension nationale du baptême mais venant également contredire le récit de Grégoire dans lequel seul Rémi avait baptisé Clovis. De même, le choix de Noël pour un baptême (choix tout à fait exceptionnel) marquerait selon l’auteur la naissance d’un nouveau royaume chrétien.

Cette lettre d’Avit est également intéressante car elle nous permet de mieux connaître la vision de l’épiscopat gaulois de ce baptême. Il s’agit pour l’auteur d’un geste providentiel, qui marque la fin de la quasi hégémonie de l’hérésie arianiste sur le territoire gaulois : « La Divine Providence a trouvé un arbitre à notre temps. » Et l’auteur d’ajouter un peu plus loin : « Votre foi, c’est notre victoire », la victoire de la foi catholique sur l’hérésie arianiste. Cela démontre, dans l’esprit des évêques, que Clovis est porteur d’une destinée divine. Avit met en parallèle à la victoire du catholicisme en Gaule avec le baptême de Clovis une autre victoire de la foi nicéenne : le renouement d’Anastase d’Orient au Credo de Nicée-Constantinople, que l’on avait cru tombé dans l’hérésie monophysite, au même moment : « La Grèce peut se réjouir d’avoir choisi un princeps qui partage notre foi, mais désormais elle ne sera plus seule à mériter le don d’une pareille faveur. »

Avit termine sa lettre en démontrant bien la portée politico-religieuse du baptême : 1) Les évêques des Gaules, y compris ceux des royaumes ariens, sont voués à reconnaître Clovis comme un princeps à la romaine ; 2) Le baptême de Clovis amènera à la conversion des hérétiques et des païens de toutes les Gaules à la vraie foi :  « Que Dieu puisse par vous faire sien tout votre peuple…qu’aussi des peuples plus éloignés, pas encore corrompus, en leur ignorance naturelle, par les germes du dogme mauvais, reçoivent de vous la semence de la foi… » Pour reprendre, en guise de conclusion, les propos d’Olivier Guillot : « Pour Avit, le baptême de Clovis fait déjà de lui, en puissance, un princeps : non pas seulement pour les Gaules mais, au-delà, pour tous les peuples qui, par lui, seront convertis ! »

Dans un prochain article, nous verrons les suites du baptême qui amèneront Clovis à la gloire, ainsi que les éléments majeurs de sa politique intérieure, entre autre la loi salique et le concile d’Orléans de 511.

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A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.

2 commentaires

  1. Bonjour,
    Je suis étudiante en droit. J’ai une matière qui porte sur l’histoire des institutions publique depuis l’Ancien régime.
    Ainsi, nous etudions le baptême de Clovis, puisque celui-ci a permis l’enracinement de la monarchie chrétienne, prémisse de l’Etat français. Toutefois je n’arrive pas a bien comprendre les enjeux qui se dégage du baptême de clovis, plus précisement la dimension religeuse (symbole et portée). Pouvez m’éclairer je vous prie.
    En espérant une réponse rapide de votre part, je vous d’agréer mes salutations distinguée.

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