mercredi, 20 septembre, 2017
Le général Boulanger vu par un historien socialiste

Le général Boulanger vu par un historien socialiste

Le numéro du mois de mars 2015 de la revue Historia ouvre ses colonnes à une thématique effectivement passionnante : la notion d’homme providentiel et, bien entendu, les ressorts – toujours contextuels, c’est-à-dire conséquentiels – qui font qu’une personne devient une personnalité (de son vivant) avant de devenir (pour la postérité) un personnage.

On peine à trouver, dans l’Histoire, des prestiges personnels dont aucun élément extérieur aurait permis l’émergence. L’expression de Jacques Julliard est finement trouvée : « Les idées ne se promènent pas nues dans la rue ; elles sont portées par des hommes qui appartiennent eux-mêmes à des ensembles sociaux » ; considérant dès lors qu’un homme –ou une femme- providentiel est irréalisable en tant que tel sans l’impulsion des idées qui ont fonction de comburant.

Le dernier numéro de la revue Historia est consacré aux hommes providentiels.

Le dernier numéro de la revue Historia est consacré aux hommes providentiels.

Historia évoque le cas du général Boulanger au travers d’un article relativement surprenant de Denis Lefebvre, un « journaliste, historien du socialisme et de la franc-maçonnerie » d’après lui-même et dont le site Internet officiel le montre ici avec Jean-Luc Mélenchon, là avec Dominique Strauss-Kahn ; semblant goûter comme un fin gourmet la compagnie de ces politiques. On a les amis que l’on veut, certes, mais ce qui nous intéresse n’est pas tant ses amitiés – et ses adhésions –politiques que l’influence qu’elles peuvent avoir sur son travail d’historien. Précisément, l’analyse qu’il propose de l’épopée boulangiste est, virgules comprises, un monument d’orthodoxie dont le plus petit mot est savamment choisi pour qu’on ne doute jamais que l’auteur est un bon démocrate de gauche allergique aux épisodes fiévreux de ces généraux bottés qui prétendent ravir le pouvoir aux sages républicains qui l’occupent.

Le titre de l’article est une synthèse : « Boulanger, le démagogue qui fait illusion ». On s’étonne aussitôt qu’un historien de la chose politique utilise encore le mot « démagogue » pour qualifier une personnalité publique à prétention politique – à plus forte raison sous la Troisième République -, comme si la démagogie n’était pas ce qui avait été le plus partagé par les acteurs de la scène politique de l’époque. Puisque Boulanger est envisagé de nos jours comme un homme d’extrême-droite, un autoritaire hostile au parlementarisme, un nationaliste revanchard prêt à lancer ses lignes sur l’Allemagne ; en somme puisque Boulanger est du côté des méchants, il convient lorsqu’on est un homme de gauche de voir en lui un démagogue, c’est-à-dire un manipulateur, un menteur, un escroc intellectuel, un arriviste prêt à tout pour le pouvoir.

Que le général Revanche ait utilisé l’outil de séduction, acceptant de traiter avec les différents courants (républicains, socialistes, monarchistes, bonapartistes, cléricaux) en leur disant ce qu’ils voulaient entendre est un fait absolument indéniable, dont l’intéressé en privé ne se cachait même pas. Ce que Denis Lefebvre appelle de la démagogie, c’est en réalité faire de la politique. C’est d’autant plus évident dans le cas de Boulanger qui, sous son nom, avait rallié un spectre d’une hétérogénéité politique, idéologique et philosophique d’une variété spectaculaire. Que les blanquistes révolutionnaires partagent leur Homme providentiel avec le Comte de Paris et la Ligue des patriotes de Déroulède ne devrait pas manquer d’alerter l’historien sur au moins deux évidences : la première, que l’on ne réussi pas semblable Union sacrée sans astreindre ses fidèles et soi-même à ces concessions que l’on prend généralement pour de la démagogie chez un adversaire, et pour du génie politique chez un ami ; la seconde, fondamentale pour bien juger, c’est qu’en qualifiant l’intéressé de « démagogue » on insinue que l’exercice de manipulation que cette attitude sous-tend a fonctionné, autrement dit que les groupes politiques, partis, ligues, mouvements, tous ont été roulés dans la farine par le machiavélisme boulangien. C’est mésestimer assez durement l’acuité politique de ces intellectuels ou militants, leur prêtant une naïveté qui aurait fait d’eux des puceaux politiques ; ce qui était loin d’être le cas.

Le général Boulanger.

Le général Boulanger.

En réalité, Boulanger a moins été manipulateur que manipulé. Coté républicain (Déroulède notamment), on voyait en lui celui qui redonnerait ses lettres de noblesse à une République victime du parlementarisme bourgeois qui la condamnait à mort. Les monarchistes, quant à eux, entendaient utiliser Boulanger, sa popularité et le dégoût exprimé par les foules à l’endroit d’un régime pourrissant, pour lui porter le coup de grâce. Les écrits du Marquis de Breteuil (Marquis de Breteuil, Journal secret, 1886-1889, Editions Mercure de France, 2007), lequel a joué un rôle très important dans le rapprochement et l’entretien des relations entre Boulanger et le parti monarchiste, révèlent que de ce côté-là on ne se faisait guère d’illusion sur ce général de qui on attendait surtout (seulement ?) qu’il agisse en bélier contre cette République en sursis. A gauche, et même à l’extrême-gauche, on voyait en Boulanger l’homme du peuple soucieux des petites gens (un souci qu’il avait manifesté lorsque, Ministre de la guerre, il avait notablement amélioré les conditions de vie des soldats) et un pourfendeur de l’ordre bourgeois.

L’article de Denis Lefebvre est une notice biographique, revenant sur les dates et les tournants clés du parcours de Boulanger ; en somme un copier-coller Wikipedia, ce qui correspond certes au format et aux exigences de pareil papier. C’est lorsqu’il se prend à « analyser » les évènements que l’on tousse. Par exemple ce passage où pour commenter le refus de Boulanger de marcher sur l’Elysée fort de la foule immense qui avait envahi les rues après le retentissant succès électoral boulangiste, il écrit, simplement : « On connaît la fin : quand même républicain, mais aussi (et surtout ?) sans courage, Boulanger refuse le coup d’Etat dont le succès lui était assuré ». Sans courage ? C’est donc sa pleutrerie qui seule expliquerait, ou expliquait en premier chef, que Boulanger refusant de céder à l’aventure ait préféré s’en tenir au cadre légal. On a souvent répété que le général n’avait pas l’envergure nécessaire pour assumer le destin que sa popularité lui promettait.

Ouvrage de Jean Garrigues sur les hommes providentiels.

Ouvrage de Jean Garrigues sur les hommes providentiels.

Jean Garrigues, auteur en 1991 d’une biographie du général Boulanger estime quant à lui que son légalisme était sincère et explique qu’il a refusé par deux fois au moins de profiter de la foule pour abattre les grilles du palais présidentiel. Nous avons dit plus haut que l’attitude d’un homme devant un évènement était variablement considérée selon que nous soyons pour lui un ami ou un ennemi. Il eût été intéressant de connaître le jugement de notre historien socialiste si Boulanger, au lieu d’être l’odieuse figure extrême-droitiste qu’il est aux yeux d’un historien socialiste, avait été une brave figure du panthéon politique de gauche. Sans doute son refus du coup d’Etat, au lieu de son manque de courage, aurait fait la preuve de son émouvant attachement républicain et sincère à la loi …

Le bouquet final de cet article, le voilà : « Bientôt, le peuple l’abandonne, quand il s’aperçoit qu’il a affaire à un agitateur d’opérette, tandis que les partis se ressaisissent, ayant compris que sa démarche ne s’inscrivait pas dans un cadre démocratique et républicain, et mènerait à une dictature » ! Il est exact que Boulanger, principalement après sa fuite hors de France – fuite motivée par la crainte d’être mis en état d’arrestation après que le gouvernement ait inventé un complot contre l’Etat dont Boulanger aurait été le cerveau –, a beaucoup déçu, désillusionné même. Son prestige lui ayant été assuré en grande partie par l’image de puissance et de virilité qu’il dégageait, le voir ainsi fuir non seulement ruinait cette représentation mais, pire, convainquait certains que les griefs retenus contre lui devaient être fondés.

De là à affirmer que « le peuple l’abandonne » parce qu’il « s’aperçoit qu’il a affaire à un agitateur d’opérette » est un raccourci de conte de fée qui feint de croire en l’hyper spontanéité du peuple en matière d’appréciation politique. En réalité, l’opinion – surtout à cette époque où la presse est très active et influente – se travaille, dans un sens comme dans un autre. Et si Boulanger a vu décroître sa popularité, c’est qu’un travail sur l’opinion a été mené non seulement par la presse anti-boulangiste qui a largement exploité l’épisode de la fuite, mais aussi parce que certains « amis » de Boulanger, devant ses tâtonnements timides à répétition, ont pris leur distance. Conséquemment, l’hétérogénéité de la masse boulangiste ayant en grande partie reposé non sur un programme politique clair mais sur l’idée d’un homme providentiel, capable par la supériorité de son prestige d’amalgamer des tendances contradictoires voire franchement ennemies, dès lors que l’image du héros est écornée c’est tout ce qui reposait sur elle qui s’écroule.

Quant à l’affirmation qui dit que « les partis se ressaisissent » après avoir subitement compris que la démarche du général Boulanger « ne s’inscrivait pas dans un cadre démocratique et républicain et mènerait à une dictature », elle témoigne d’une disposition de l’auteur à bâcler sa conclusion en empilant des mots clés pour dissimuler le désordre du propos. Une nouvelle fois, Denis Lefebvre décerne un peu vite aux personnalités et courants politiques dont il se veut l’héritier un certificat de bonnes mœurs. Dévoués à la cause du Bien, altruistes, « les partis » et leurs représentants n’auraient provoqué la chute de Boulanger qu’animés des meilleures intentions à l’égard de la précieuse République. Lefebvre, dans une touchante naïveté, semble n’envisager jamais que le premier souci de la plupart de ces gens ait été de préserver leur siège, leur pouvoir, leur pré carré.

Boulanger hors du cadre démocratique et républicain ? Au contraire, il a eu plusieurs occasions de s’emparer du pouvoir par la force, il les a toutes écartées. Principalement parce qu’il était convaincu que le soutien populaire lui garantissait l’accession au pouvoir de manière tout à fait légale aux élections suivantes ; ce qui témoigne de son respect des institutions et de la légalité. Par contre, les conspirations menées contre lui par les dirigeants, notamment le ministre de l’Intérieur Constans ; mais également le remplacement du mode de scrutin en place – qui favorisait Boulanger – par un mode de scrutin qui lui retirait ses chances d’être acclamé par les urnes révèlent le peu de considération accordée, par ceux qui les détenaient, aux institutions.

L’utilisation par le pouvoir en place des moyens administratifs dont il avait la pleine possession dans le but de court-circuiter le déroulement légal et manifeste d’une volonté populaire massive est, dans la séquence politique qui nous intéresse, le seul coup d’Etat qui apparaît aux yeux de l’observateur honnête.

Jonathan Sturel

► À lire également : « Boulanger, comment la République s’est débarrassée de l’homme du peuple »

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A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.

2 commentaires

  1. J’ai la ferme impression qu’à partir du moment où la démocratie ne va pas dans le sens du libéralisme économique, des droits de l’homme, bref du progrès de commande, certains, pour préserver néanmoins son aura, sont prêts à toutes les avanies en sous-main. Quitte à tenter de décrédibiliser un personnage politique en le taxant de « populiste ». Boulanger aura été l’une de ces victimes, celle d’un régime qui, sous des dehors démocratiques, a tout prévu à l’avance dans d’obscures officines.

    EG

    Échange de bons procédés :
    http://www.causeur.fr/beziers-la-guerre-des-noms-de-rues-31902.html

  2. Il était pourtant un homme de gauche. Apparemment il a écrit qu il pensait même utiliser la droite pour obtenir le pouvoir et diriger comme un homme de gauche.
    Il ne voulait pas le pouvoir de toute façon. Probablement seulement de la reconnaissance.

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