Soldats d’hier et d’aujourd’hui : l’hoplite grec (Partie I)

Soldats d’hier et d’aujourd’hui : l’hoplite grec (Partie I)

Dans un article datant de nos débuts sur le Bréviaire, nous avions brièvement évoqué l’hoplite grec. Désireux de donner une vigueur nouvelle à notre fameuse série des « Soldats d’hier et d’aujourd’hui », nous avons décidé de réécrire ce papier, afin de rendre son contenu plus complet et de permettre à nos lecteurs une meilleure compréhension de ce qu’était, par extrapolation, la guerre dans l’Antiquité grecque à travers l’image du hoplite.

Introduction

300px-Spartan_hoplite-1_from_VinkhuijzenIl est, je crois, nécessaire de donner une explication quant à notre titre. Pourquoi nous avons décidé de spécifier « hoplite grec » par rapport au titre original où il était simplement indiqué « l’hoplite » ? La raison est la suivante: l’hoplite est à la guerre de l’Antiquité ce qu’est le fusilier à la guerre Moderne : un soldat qui, dans sa définition et son utilisation purement militaire, transcende les frontières et les cultures. En effet, si les guerres napoléoniennes par exemple, furent le théâtre de batailles opposant des forces en tout point similaires quant à leurs compositions, les hoplites se retrouvent dans un grand nombre d’armées citoyennes — cette précision est importante comme nous le verrons par la suite — dans tout le bassin méditerranéen. De fait, le « concept » du hoplite transcende la culture grecque, même s’il y puise son origine véritable. Ainsi, la Rome royale et des débuts de la République faisait usage des hoplites et se battait en phalange, tout comme les Puniques carthaginois. Cette diffusion du modèle hoplitique ne peut, je pense, être envisagée séparément de la diaspora grecque dans tout le bassin méditerranéen, de l’Asie mineure à l’Espagne, en passant par l’Afrique du Nord et l’Italie du Sud. Ne dit-on pas, d’ailleurs, que le monde grec regroupe tout territoire peuplé de cités grecques ?

Aussi avons-nous décidé de nous concentrer uniquement sur les hoplites grecs. En réalité, cette étude n’enlève rien à la compréhension du fonctionnement d’une phalange hoplitique romaine ou carthaginoise, ni de la réalité sociale du hoplite ailleurs que dans le monde grec, puisque quelque soit la faction qui emploie des hoplites, le mode de combat reste le même. Mais il nous a semblé plus intéressant de ne traiter ici que du hoplite grec, car c’est dans la région du monde grec égéen, et de la Macédoine voisine, que l’hoplite va connaitre de grandes mutations, sans pour autant être abandonné au profit d’une méthode de combat plus efficace, du moins avant la conquête romaine.

Comparativement en effet, Rome se débarrassa rapidement de la phalange hoplitique pour adopter une formation tactique plus souple que nous avons déjà évoqué dans de précédents articles : la manipule.[1] Or en Grèce, et plus généralement dans les royaumes hellénistiques, l’hoplite resta la base de l’infanterie grecque et gréco-macédonienne, mais avait pourtant subit des changements, d’abord par l’allègement progressif de son équipement au cours de la guerre du Péloponnèse, puis avec la conquête du monde égéen par Philippe II de Macédoine par l’adoption de la sarisse macédonienne, comme nous le verrons. L’hoplite ne disparaît d’ailleurs véritablement qu’avec la conquête de l’empire séleucide par Rome, finalisée par la victoire romaine de Magnésie du Sipyle en -188.[2]

Étymologie

Le terme « hoplite » ne vient pas, comme on a tendance à le croire, du grec « ὅπλον » (« hoplón« ) qui désignerait le bouclier lourd porté par les hoplites. Thucydide, historien athénien du milieu/fin du Ve siècle av. J.C, est le seul historien antique à utiliser ce terme d’hoplón pour désigner ledit bouclier, les autres auteurs préférant le terme « ἀσπίς » (« aspis« ). On en a donc conclu que l’origine du mot « hoplite » est plutôt à chercher du côté du terme « τά ὅπλα » (« tá hoplá« ), qui désigne l’ensemble de l’équipement hoplitique, armes et armure.

Le hoplite, conséquence de mutations sociales et militaires au sein du monde grec

Gravure d'une statuette en bronze d'hoplite.

Gravure d’une statuette en bronze d’hoplite.

Sans avoir ici la prétention de résumer correctement l’histoire politico-sociale de la Grèce des débuts à la période qui nous intéresse, nous devons tout de même, afin d’expliquer le contexte et le « pourquoi » de l’apparition des hoplites, revenir sur quelques notions.

Tout d’abord, il nous faut redire que le monde grec antique n’est pas uni, et n’a pas même conscience, avant les guerres Médiques du début du Ve siècle avant notre ère, d’appartenir au même peuple, brièvement toutefois. Ne parlons même pas de l’idée de Nation, bien trop contemporaine pour que nous la transférions à notre période. Pour le citoyen de telle cité grecque, le citoyen de la cité voisine, fut-elle toute proche, est un étranger, et un ennemi potentiel.

Chaque cité grecque (polytéia) possède une constitution et des lois qui lui sont propres, même si nous pouvons aujourd’hui diviser les cités en fonction du mode de gouvernement qu’elle se sont attribuées : aristocratie, oligarchie ou tyrannie.[3]

Or, l’hoplite grec est le reflet du modèle oligarchique de la société, comme l’est en général le soldat lourd dans les armées de l’Antiquité.[4] En effet, à l’époque dite « archaïque », la guerre était l’apanage des nobles, qui se battaient majoritairement à cheval. Le passage d’une aristocratie­ — ou d’une tyrannie — à l’oligarchie, qui se concrétise par la montée en puissance d’une petite bourgeoisie terrienne (le hoplite est, par excellence, un paysan-soldat) ou artisane au sein du corps citoyen, favorise l’entrée de cette dernière dans le corps guerrier, par sa possibilité nouvelle de se procurer l’équipement hoplitique nécessaire. Cet équipement n’était en effet pas accessible à n’importe qui : à l’époque du législateur athénien Solon, principal artisan de la « démocratisation » d’Athènes (594-593 av. J.C), l’équipement complet d’un hoplite, armes et protections, coûtait environ 200 drachmes, soit l’équivalent de six bœufs.

Prenons l’exemple d’Athènes, car nous possédons beaucoup de documentation à son sujet. L’Athènes oligarchique, puis « démocratique », comprenait, après les réformes de Solon, quatre classes censitaires : les pentacosiomédimnes, les hippeis, les zeugites et les thètes.[5]

Militairement parlant, puisque c’est notre sujet, les thètes n’obtiennent de rôle prépondérant qu’à partir des réformes clisthéniennes de -504[6]. Aussi, seules les trois premières classes censitaires servaient dans l’armée : les deux premières dans la cavalerie — le terme hippeis est d’ailleurs révélateur de la capacité exclusive des membres de cette classe à élever des chevaux —, alors que les zeugites, plus nombreux, fournissaient les fameux hoplites.[7]

Ainsi, les hoplites forment une classe militaro-sociale bien définie : censitaire, elle exclue les citoyens les plus pauvres n’ayant pas les moyens de financer l’équipement hoplitique. Bourgeoise, elle est le garant, avec l’aristocratie équestre, des traditions et des valeurs militaires, sociales et religieuses de la cité, ces trois éléments étant par ailleurs indissociables les uns des autres. Dans bien des occasions, elle s’oppose à la plèbe,[8] avec qui elle ne partage pas les mêmes intérêts. Verra-t-on alors de fortes divergences apparaitre entre les thètes belliqueux et les hoplites, plus enclins à faire la paix avec Sparte.

L’équipement hoplitique

Cuirasse et casques de hoplite.

Cuirasse et casques de hoplite.

Comme dit précédemment, l’hoplite est un soldat lourd, donc lourdement armé. L’hoplite doit se procurer son équipement avec ses propres deniers, équipement qu’il doit entretenir régulièrement, un magistrat se chargeant d’inspecter l’état de l’équipement de chaque combattant avant le départ en campagne. Un hoplite est universellement équipé d’une cuirasse, d’un casque, de jambières et de brassards en bronze. Côté armement, l’hoplite dispose d’une lance munie d’un fer à chaque extrémité, pour continuer à se battre une fois le fer principal brisé, achever les ennemis blessés ou encore stabiliser l’arme. Il dispose également d’un large bouclier rond recouvert de bronze et d’une épée courte, dont il ne se sert qu’à de rares occasions. Les Grecs avaient en effet un certain mépris pour les lames.

La suite au prochain épisode…

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Adhérer

Notes :

  • [1] Même si, comme nous l’avons vu, les triarii romains restent une trace du passé hoplitique de l’armée romaine (cf. article Les vélites dans notre série « soldats d’hier et d’aujourd’hui »).
  • [2] Même si la provincialisation de la Syrie n’intervient qu’avec l’expédition de Pompée en -69, qui détrône d’abord le roi Antiochos XII Asiaticus, avant de faire de la Syrie une province romaine en -64. Nous voulions montrer, par cette date de -188, la victoire finale du modèle guerrier romain sur le modèle grec.
  • [3] L’on nous objecterait ici d’avoir oublié de citer la fameuse « démocratie » grecque. En réalité la démocratie ne nait pas ex nihilo, mais découle, dans la majorité des cas, c’est à dire hors fondation d’une nouvelle colonie, d’une oligarchie. L’hoplite grec est le représentant type d’une oligarchie, où ce sont les possédants qui dirigent la vie politique.
  • [4] Cf. « La Légion, une armée censitaire » dans notre article « les Vélites« .
  • [5] Pour une description précise de ces classes censitaires, voyez C. Orrieux, P. Shmitt-Pentel, Histoire grecque, Paris, PUF, 2011.
  • [6] Les thètes formaient pourtant une catégorie marginale de combattant, les gymnètes, qui n’avaient en somme que leurs bras pour se battre. Au combat, ces derniers servaient de « voltigeurs » : ils étaient tout autant frondeurs qu’archers ou javeliniers —avant la création d’unités de peltastes—, compétences méprisées par les Grecs qui avaient un aversion craintive des armes de jet.
  • [7] Il est d’ailleurs important de noter que, de fait, la cavalerie joue un rôle bien secondaire lors des batailles traditionnelles, et n’étaient guère plus équipés que les gymnètes dont nous parlions, à ceci près qu’ils étaient équipés de lances de cavalerie.
  • [8] Même si ce terme se rapporte plus à l’histoire romaine qu’à l’histoire grecque.

A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.
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