Les guerres puniques (I) – Rome et Carthage en -264
Bord de mer aux îles Égates.

Les guerres puniques (I) – Rome et Carthage en -264

Les guerres puniques sont une des pages les plus sombres de l’histoire de Rome. Condamnés à l’affrontement, ces deux empires en construction vont se livrer une terrible guerre pendant plus d’un siècle de -264 à -149. De ce conflit a fait émerger un certain nombre d’images d’Épinal : Hannibal et ses éléphants traversant les Alpes, Cannes, Zama, Scipion l’Africain. Traumatisée, Rome va difficilement se relever de cette guerre, mais sa victoire finale renforcera sa volonté impérialiste et la conduira vers la conquête du monde. Dans cette première partie, faisons un état des deux belligérants à l’aube de leur premier affrontement.

I. Rome

La mosaïque politique de la domination romaine en 100 av. J.-C. La situation de 264 av. J.-C. est similaire.

La mosaïque politique de la domination romaine en 100 av. J.-C. La situation de 264 av. J.-C. est similaire.

Avant d’aborder la question de Rome en tant qu’État, faisons un rapide rappel de ce qu’est l’Italie à cette période. L’Italie antique connaît différentes civilisations : au Nord, dans la plaine du Pô, sont installés des Gaulois. Les Étrusques forment quant à eux un royaume au Nord de l’Italie, grosso modo entre Rome et le territoire gaulois. En Italie centrale vivent un certain nombre de peuples latinisant : Volsques, Marses, Èques, Sabins, Samnites, vivant dans les plaines du bord de la Méditerranée ou bien dans les montagnes, comme c’est le cas des Samnites, dont nous reparlerons. Au Sud, la botte italienne et la Sicile sont peuplées par des Grecs, issus de cités du monde égéen, qui fondèrent des cités basées sur le modèle hellénique, comme Tarente ou Syracuse.

En Italie centrale donc se développa la cité de Rome, dans une plaine fertile appelée Latium, où se trouvent d’autres cités latines. Au départ, Rome était une monarchie, dirigée par la dynastie étrusque des Tarquin, contre qui l’aristocratie romaine se souleva en 508, fondant la République romaine.

Soyons réaliste : Rome n’a de République que le nom. Elle est en réalité, comme une majorité de cités méditerranéennes de l’époque, une oligarchie. Au départ, la société romaine est divisée grossièrement en deux : la noblesse patricienne issue de l’ancienne noblesse royale, et la plèbe, le reste de la population. Plus tard, avec l’essor économique dû aux conquêtes en Italie, se formera une troisième classe, la nobilitas, formée de l’alliance de patriciens ruinés avec de riches plébéiens, formant la future élite sénatoriale.

Rome est une oligarchie. La société est donc classée selon la richesse de chacun, richesse principalement foncière comme dans la plupart des sociétés antiques. La richesse détermine à la fois le statut social du citoyen, mais également son ordre de passage lors des votes aux comices centuriates.[1] En effet le vote romain est un vote géométrique : chacun vote selon la centurie à laquelle il appartient.

La société romaine est divisée en 5 classes censitaires, elles-mêmes divisées en 193 centuries. La première classe compte 80 centuries, c’est la classe équestre, regroupant les personnalités les plus riches de Rome, dont les sénateurs.  Généralement, seule la première classe vote, parfois la deuxième, car dès qu’une majorité se dégage, le vote prend fin. Plus on descend dans les classes, plus le niveau de fortune diminue. Au final, sont exclus du vote les capites censi, ceux dont le niveau de fortune n’atteint pas le cens minimum requis, et les proletarii, les pauvres.

Le système de l’armée romaine est basée sur ce schéma, mais semble plus équitable, selon Pierre Cosme, spécialiste de l’armée romaine[2] : si tous les citoyens romains sont des soldats, les plus riches participent plus à la défense de la cité que les plus modestes, étant membres des centuries les moins peuplées. De même, les plus riches restaient mobilisables une grande partie de l’année, contrairement aux plus modestes.

L’armée romaine, la Légion ­— du latin legio, la levée — est une armée nationale : seuls les citoyens romains âgés de 17 à 60 ans peuvent, et doivent, servir dans l’armée. C’est une armée censitaire également : comme dans les cités grecques, chaque citoyen doit se procurer un équipement par ses propres moyens, formant ainsi une armée hétéroclite, où les plus riches forment la cavalerie ou l’infanterie lourde (équipés d’ailleurs, au départ, comme les hoplites grecs), alors que plus on descend dans les classes censitaires, plus l’équipement est absent, les plus pauvres n’étant généralement armés que d’une vulgaire fronde, au mieux un arc, accompagné d’une légère protection pectorale en cuir, ou bien étant carrément dispensés de service militaire – c’est le cas des proletarii. Toute cette organisation militaire était régie par les censeurs, dont le rôle était à la fois de régler les modalités de recrutement, qui s’effectuait par tirage au sort, de contrôler le bon état de l’équipement et de régler la solde. C’est le Sénat qui commande l’armée, par le biais des deux consuls, élus pour un an non renouvelable immédiatement. Chaque consul dispose de deux légions de 3000 légionnaires chacune, auxquels on ajoutera en -211, 1200 vélites, ou infanterie légère, composée des citoyens les plus pauvres dont nous parlions tout à l’heure.

Triario,hastatus y veliteLa guerre chez les Romains est extrêmement codifiée: on ne mène campagne que de mars à octobre pour des raisons pratiques : permettre au citoyen-soldat-paysan de s’occuper de sa ferme durant la moisson.

Durant les trois siècles qui séparent l’avènement de Rome en 509-508 avant J.C et le début de la première guerre punique en 264, Rome a fait face à de nombreuses guerres qui l’on menée à contrôler la quasi-totalité de la péninsule italique, qu’elle a toujours gagnées, malgré des échecs parfois cuisants, notamment au cours des trois guerres samnites. Ses victoires, Rome les doit à l’extraordinaire capacité de son armée à s’adapter et à faire siennes les tactiques ennemies. Alors que la Légion se battait en phalange lors de la première guerre samnite (-343/-341), elle réussit à vaincre ce puissant peuple montagnard en adoptant ses techniques de combat : le bouclier rond fut remplacé par le scutum, un bouclier oblong, le pilum, un javelot d’environ deux mètres donc le but est de rendre inutilisable le bouclier de l’adversaire. La plus importante de toutes ces transformations fut sans aucun doute l’adoption de la formation manipulaire, plus souple que la phalange hoplitique, permettant de combattre l’ennemi en vagues successives selon les auteurs anciens.[3] Au cours du IIIe siècle, tous les soldats furent équipés, en plus du pilum, du gladius, une épée à double tranchant.

La Légion reste une armée profondément terrestre : malgré que Rome se soit dotée d’une modeste flotte de guerre pour combattre les pirates en -311, son armée n’a pour l’instant combattu que dans la péninsule, ce qui n’est pas le cas de Carthage.

Carthage

Les forces en présence avant la Première Guerre punique (Wikipedia).

Les forces en présence avant la Première Guerre punique (Wikipedia).

Carthage est à l’origine un comptoir fondé par des Phéniciens de Tyr (actuel Liban) à l’époque archaïque, sur la route commerciale phénicienne longeant les côtes de l’Afrique du Nord. Sa situation géographique, non loin de la ville actuelle de Tunis, lui permet  le contrôle du détroit entre la péninsule tunisienne et la Sicile. Carthage va rapidement prendre de l’ampleur, et conquérir les iles Baléares, la Sardaigne, Chypres, Malte, la côte Sud de la Sicile et quelques cités au Sud de l’Hispanie.

On sait peu de choses sur les institutions carthaginoises. Polybe nous dit que sa société ressemblait à celle de Rome ou de Sparte. Ce que l’on sait en revanche, c’est que les Carthaginois, en vertu de leurs liens avec les Phéniciens, étaient un peuple de marchands, bons navigateurs, ce qui permet à la cité d’acquérir une aire d’influence considérable sur tout l’Ouest de la Méditerranée et sur les côtes nord-africaines et de vaincre les Phocéens à la bataille d’Alalia en -540.

Cependant, si Carthage entretient une flotte conséquente, elle ne dispose pas d’une armée au niveau de la Légion : alors que Rome peut se vanter d’avoir une arme nationale et compétente, Carthage imite les cités grecques en faisant massivement usage de mercenaires, venus du monde grec principalement, mais aussi des royaumes jouxtant Carthage, comme la Numidie.

Les relations entre Carthage et Rome avant -264

En -509, Carthage et Rome signent un traité qui divise l’aire d’influence entre les deux cités. Ce texte nous permet de savoir que dès la fin du VIe siècle, Carthage possède le monopole du commerce en Sardaigne et en Sicile. Au IVe siècle, Carthage est devenue la plaque tournante du commerce en Méditerranée occidentale. Les rapports semblent avoir été plutôt bons entre Rome et Carthage au cours du IVe siècle et jusqu’ au premier tiers du IIIe siècle. On le voit lors de la guerre contre Pyrrhus : Carthage envoya 120 navires dans le port d’Ostie pour soutenir l’effort de guerre de Rome contre l’épirote. Cependant, si les rapports furent plutôt bons, les différents traités de partage des zones d’influence durent être renouvelés quatre fois, preuve de rapports plus ou moins tendus malgré tout, jusqu’à l’explosion en -264.

À lire également : notre article sur les éléphants de guerre

Sommaire de la série :

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[1] Pour plus de renseignements à ce sujet, consulter CEBEILLAC Mireille, CHAUVOT Alain, MARTIN Jean-Pierre, Histoire Romaine, Paris, Armand Colin, 2013, 477p.

[2] COSME Pierre, L’armée romaine : VIIIe siècle av. J.C – Ve siècle ap. J.C, Paris, Armand Colin, 2012, 309p.

[3] Ibidem, p.25.

 

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A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.

3 commentaires

  1. Christopher Lings

    Une bonne mise en situation. En attendant la suite !

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  2. Intéressantes révisions.

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  3. Arggg mais vous pouvez pas vous arrêter comme ça, c’est pire qu’une coupure pub pendent Game of Throne!! A part ça excellent article!

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