lundi, 27 mars, 2017

De la séduction des masses

Le système capitaliste compris comme un fait social total, englobant à la fois un système économique politique et culturel interdépendant, se base sur des lois et règles techniques pour s’imposer et perdurer. Que ce soit son système institutionnel de l’alternance unique prétendument démocratique ou de sa liberté économique favorisant l’intermédiaire et opprimant le producteur, un ensemble de critiques se répand aujourd’hui au sein de la société grâce aux différents sites de ré-information.

C’est néanmoins une autre approche qui sera ici envisagée car on tentera de  percevoir cette modernité par le prisme de l’émotion, du psychologique et de la séduction, dans la tradition situationniste. À travers le décryptage de cette ingénierie sociale, promue par le publicitaire, le journaliste et l’artiste, on s’attaque de fait à cette manipulation des structures affectives ayant pour but ultime d’empêcher l’individu de raisonner et d’envisager donc par la suite des arguments techniques. Un travail en amont, de déconstruction, nécessaire pour éveiller les consciences mais aussi pour décrire dans sa globalité la complexité des sociétés occidentales actuelles.

La consommation par l’émotion

Le fait que l’industrie publicitaire à laquelle on peut ajouter celle du « divertissement » représente aujourd’hui le deuxième poste de dépense mondial, juste après celui de l’armement,  doit attirer notre attention.

Le mythe qui est véhiculé par la publicité et les médias, de l’autonomisation de l’individu, aujourd’hui libéré et libre, est à la base de l’ingénierie sociale qui permet d’éviter la prise de conscience par l’homme moderne de la servitude volontaire dans laquelle il s’enfonce tous les jours un peu plus. Cette libération qui asservit lui donne l’illusion de sa liberté alors qu’elle est en réalité, synonyme d’un formatage qui commence dès l’enfance et se perpétue au fil du temps. On  prône le ludique, le libidinal puis le marginal. Toute l’évolution de l’enfant doit suivre ce schéma ludique et divertissant ou la contrainte est inexistante et le sens de l’effort complètement évincé. L’enfant roi ne doit penser qu’en termes de dû, omettant toute dimension métaphysique, religieuse mais aussi d’implication dans le processus de production. Comme Clouscard l’explique, le capitalisme c’est l’électricité plus la magie fonctionnelle[1]. On enlève toute idée de praxis, c’est-à-dire de participation dans la transformation de la nature, le travail, ainsi que toute conception religieuse, c’est-à-dire une morale comme rempart face à ce ludique libidinal. La toute-puissance du principe de plaisir est alors à l’œuvre déconnectée du sens de l’effort réel et d’une dimension spirituelle. La consommation n’a plus comme but d’être fonctionnelle et de répondre à un besoin, elle devient objet de désir, permanent et aliénant.

Ce principe de plaisir est constamment mis en avant pour encourager ce bonheur matériel, et particulièrement de l’enfant,  l’interdisant de fait de concevoir l’épanouissement autrement que par la consommation. Ce capitalisme de la séduction par le plaisir et non par l’utile fera alors de l’enfant, un enfant roi chargé de faire dépenser ses parents. (On sait aujourd’hui que 70% de la consommation des parents est liée à des demandes de l’enfant).

Ce plaisir matériel est encouragé par cette idéologie du désir que Walter Dill Scott en 1911 dans Influencing men in business avait théorisé : « L’homme n’a besoin que d’imagination pour se représenter n’importe quelle marchandise de telle sorte qu’elle devienne un objet d’émotion pour lui et pour ceux à qui il communique cette image suscitant ainsi le désir au lieu du sentiment d’une nécessité. » [2]. Le plaisir divertissant de la consommation est aussi un objet de désir par l’image qu’il véhicule, la formule de Guy Debord résonne alors parfaitement ; le capital est parvenu  à un tel degré d’accumulation qu’il est devenu image.

Ainsi le plaisir qu’il procure est matériel mais aussi représentatif, c’est une culture du fantasme, qui permettra de reconnaître et d’envier l’autre mais aussi de rentrer en concurrence directement avec celui-ci, une défiance instinctive du fait d’une consommation aujourd’hui ostentatoire qui sert à différencier les individus complètement uniformisés dans leur manière de penser, un avoir plus que pour l’avoir, un avoir du paraître toujours encouragé pour détenir le monopole de l’image.

Outre le plaisir matériel et la compétition du paraitre, le capitalisme joue sur un autre sentiment bien précis, celui de la peur, car ce modèle culturel capitaliste du ludique et du libidinal n’accepte pas d’être rejeté, tout le monde doit l’épouser sous peine de mépris, d’ostracisation ou de licenciement. Ce n’est pas tant la peur ou l’effroi au sens strict du terme (puisqu’elle  mènerait sinon  à la paralysie), mais bien un achat motivé  par l’instinct de conservation, inséparable d’une certaine forme de peur. Pour ne pas cesser d’exister il faut consommer, être à la mode ou tout simplement dans une mode. Derrière ce phénomène se cache une perception de l’individu vu comme un objet, subissant en permanence un examen  social critique et minutieux. La reconnaissance de soi semble alors ne pouvoir passer qu’à travers les yeux d’autrui. La consommation est identitaire et culturelle,  la télévision comme le regard des gens s’adresse ainsi aux structures affectives fondamentales pour véhiculer son modèle culturel libéral libertaire ultra permissif : « double offrande, double don… de l’impérialisme américain : le pain et le jeu, l’utile et l’agréable, l’objet et son mode d’emploi, la machine et le rêve américain. »

La communication comme idéologie politique

La séduction des masses se joue aussi en politique, la passivité sociale dans laquelle sont tombés les individus narcissiques de la démocratie moderne a en plus du consumérisme l’intérêt de rendre possible  la manipulation des foules d’électeurs.

L’obscure scolastique à l’époque vaincu par le logos grec de la rhétorique humaniste, rend aujourd’hui les armes pour laisser place à la peopolisation de la politique et à la déchéance électoraliste. L’époque des débats publics animés, de la guerre de l’information, des journaux pour convaincre par la raison les individus à se rallier à l’action française ou au syndicalisme révolutionnaire est révolue. L’analyse et l’art de la controverse ont disparu, bien pire encore, lorsqu’on cherche à les ranimer, cet art oublié est  à peine entendu et compris ou détourné vers le dernier tweet d’un élu de la république illettré. En effet, l’information comme l’explique Christopher Lash, ne sert plus à convaincre mais bien à créer un brouhaha permanent qui, abreuvant l’individu d’informations « objectives », l’empêche de donner sens  à cette  information qui n’est plus  un instrument du débat, mais une finalité en soi, une propagande. L’information est présentée comme objective et indépendante, factuelle, scientifique et incontestable, laissant alors  « les persuadeurs cachés remplacer les rédacteurs d’antan, les essayistes et les orateurs qui ne faisaient pas mystère de leur engagement partisan. »[3] Pour être clair, c’est la mort du citoyen politisé mais aussi du mot et du langage.

Tel un consommateur amorphe, la fabrique du consentement va pouvoir se mettre en œuvre et stimuler le citoyen dans les disputes de la politique politicienne, des politiques qui n’ont plus que leur Spin doctor et leur master en communication pour séduire les électeurs et les faire acheter, pardon, voter. C’est l’heure des grands shows, des slogans, des tweets et des pics, du théâtre démocratique dans lequel nos « élites » nous font rêver ou alors doucement rigoler. Gustave le bon dans la psychologie des foules avait parfaitement décrit que les slogans par leurs affirmations suffisaient à mener au pouvoir : « L’affirmation pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve, constitue un sûr moyen de faire pénétrer une idée dans l’esprit des foules. Plus l’affirmation est concise, dépourvue de preuves et de démonstration, plus elle a d’autorité. Les livres religieux et les codes de tous les âges ont toujours procédé par simple affirmation. Les hommes d’Etat appelés à défendre une cause politique quelconque, les industriels propageant leurs produits par l’annonce, connaissent la valeur de l’affirmation. » [4]
L’individu est prisonnier des images et des slogans lui faisant adopter une mentalité mécanique, un conditionnement pavlovien annihilant l’esprit critique, la télévision étant le médium le plus adapté pour créer cette animation machinale. Cette vraie propagande démocratique permettant de manipuler l’opinion publique mais aussi de créer l’illusion de l’alternance et de la démocratie, les politiques ne s’opposant jamais réellement sur le fond mais simplement sur la forme, en d’autres termes, le règne des déclarations aussi vite exprimées que contredites une semaine après.

Tout comme pour la consommation, la communication est utilisée pour empêcher la vraie contestation et l’opposition qui risqueraient de convaincre les gens encore capable de penser. Ce verrou est encore basé sur une orientation des affectes, pour faire passer directement l’individu de la réflexion à la condamnation moraliste. La diabolisation et la marginalisation des esprits critiques passent par quelques mots clefs tels que fasciste, raciste, antisémite, déplaçant automatiquement la discussion du logos à l’imaginaire et à la condamnation a priori. La peur de la marginalisation et de la diabolisation entraine l’esprit contestataire à se taire et à prendre la prochaine fois le rôle du bourreau bien-pensant.[5]

L’Avant-garde mondaine et bien-pensante

La culture artistique subit, par interconnexion avec ce qui a été dit précédemment, une réorientation de ses productions vers un domaine bien moins réfléchi et politisé, celui du culte de la spontanéité, de l’abstrait, de la liberté et du divertissement. De la performance en passant par les sketchs légers, la culture n’est plus populaire, elle est destinée soit aux mondains déconnectés soit aux masses aliénées.

Quand les artistes avant-gardistes se mettent à avoir des convictions, ne pouvant, ni ne cherchant à penser la question sociale, morale ou civilisationnelle, celles-ci tombent dans les combats qui en réalité, loin d’être contre-culturels, sont subventionnés et institutionnels. Cette avant-garde, chienne de garde, n’est réellement artistique que si elle défend, voire glorifie, les minorités ethniques, les femmes ou les droits des homosexuels. La mondanité et le statut d’artiste n’étant envisageables que selon ces conditions. La sensibilité artistique ne peut défendre que ces sujets et légitimise du même coup ces combats, puisque l’artiste, tout comme l’élite intellectuelle journalistique prétend représenter la subtilité et la compréhension supérieure de ce que sont les combats humanistes, culpabilisant tout un chacun de ne pas être à l’avant-garde du progrès et de la modernité. Un certain progrès, souvent corollaire d’un slogan électoral et de la promotion d’un objet de consommation. Un bon exemple représentatif de cette avant-garde aux combats destructeurs et consuméristes que sont les « torches de la libertés ». Le féminisme ayant été utilisé pour promouvoir la cigarette chez les femmes, utilisant le symbole de la statut de la liberté. Une liberté de la femme devant passer par la liberté de fumer, le tout au nom d’un combat progressiste contre le machisme[6].

La culture de masse qui reflète l’esprit de la résistance sans en avoir l’impact ouvre ainsi de nouveaux marchés et donne aux politiciens la possibilité de s’opposer sur des questions périphériques, moyen de diversion face aux sujets réellement déterminants. Cette contestation « atteint le moment dialectique de sa plus grande contradiction interne : contradiction entre l’institutionnel et la subversion. Car ce qui se dit contestation n’est qu’initiation mondaine, niveau supérieur de l’intégration au système, à la société permissive ».     

Cet humanisme des mondains et philanthropes modernes provoque forcément un certain mépris et abandon des classes populaires lorsqu’il défend les minorités mais aussi uniquement des combats au-delà des frontières de l’hexagone. Tocqueville prédisait que dans les siècles démocratiques, les hommes se dévoueraient rarement les uns pour les autres, mais montreraient une compassion générale pour tous les membres de l’espèce humaine. En effet, on assiste à un processus d’érosion des devoirs des uns envers les autres dans le cadre d’une solidarité nationale, pour répondre à cette morale du sentiment imposée médiatiquement, sous couvert d’un amour universel cachant en réalité des intérêts souvent géopolitiques et mondialistes.

Ce processus permet de déculpabiliser les consciences et travaille à détourner les individus des obligations permanentes d’entraide et de bienfaisance. Cette morale sentimentalo-médiatique selon l’expression de Lipovetsky est donc bien celle qui accompagne de la meilleure manière le développement des mœurs individualistes et la bien-pensance et cela au détriment du peuple de France[7]. Rousseau nous invitait déjà à se méfier des cosmopolites « qui vont chercher au lointain des devoirs qu’ils dédaignent d’accomplir autour d’eux », cette entraide cosmopolite, d’ordre financière ou même bénévole, correspondant souvent à une recherche personnelle ou une image à véhiculer, bien plus qu’à un sentiment noble de sacrifice et de dévouement à l’autre.

Ce tour d’horizon des différentes instrumentalisations des émotions, promouvant  la consommation, le mythe électoraliste ou un combat en apparence avant-gardiste, ne peut qu’encourager à faire preuve de réflexion et de distanciation spirituelle pour soi-même ainsi que pour les autres, en œuvrant à la dénonciation du système actuel.

[1] Michel Clouscard – Le capitalisme de la séduction

[2] Stuart Ewen – La société de l’indécence

[3] Christopher Lash – La révolte des élites

[4] Gustave Le bon – La psychologie des foules

[5] Alain Soral – Comprendre l’empire

[6] Edward Bernays – Propaganda http://www.dailymotion.com/video/x9wv2w_edward-bernays-propaganda-1-2-vostf_news

[7] Gilles Lipovetsky – Le crépuscule du devoir

A propos de L.

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