vendredi, 26 mai, 2017
Rétrospective 14-18 : Le 75 français

Rétrospective 14-18 : Le 75 français

En août prochain, nous fêterons tristement le centenaire du début de la première Guerre Mondiale. À cette occasion fleurira dans les rayons de nos librairies et de nos kiosques à journaux une myriade d’ouvrages sur le sujet, que ce soit des rééditions de romans, de recueils de lettres de soldats, de biographies, d’articles, de colloques, et caetera. Souhaitant moi aussi contribuer modestement au Souvenir de cette terrible époque, je me propose de vous faire découvrir chaque semaine, à travers une nouvelle série d’articles intitulée « Rétrospective 14-18 », un personnage, une bataille, une arme, un aspect de la vie quotidienne des hommes et des femmes qui ont vécu cette guerre.

J’aimerais, si vous le voulez bien, commencer cette série par la présentation de ce qui fut l’une des plus belles réussites  des arsenaux français : le canon de campagne modèle 1897 de 75 millimètres, autrement nommé le « 75 français », orgueil de notre armée au début du siècle dernier, et qui surclassait alors tous les autres canons de campagne de l’époque.

I. Qu’est ce qu’un canon de campagne ?

1001646-Canon_de_75_mmUn canon de campagne est une pièce d’artillerie à canon long, conçue pour tirer des projectiles à haute vitesse sur des cibles visibles, avec une trajectoire quasi-rectiligne. Le canon de campagne s’inscrit dans la continuité des guerres précédentes, et ce depuis le XVIIe siècle, lorsque le roi Gustave-Adolphe de Suède réorganisa son artillerie entre pièces lourdes de siège employées pour détruire les fortifications ennemies, et l’artillerie de campagne, qui elle devait soutenir directement l’infanterie en mouvement sur le champ de bataille. Dès la fin du XIXe siècle,  les pièces de campagne se modernisent profondément, l’obus à percussion remplace le boulet, le shrapnel — ou obus à balles — la mitraille. L’âme des canons — c’est à dire l’intérieur — est désormais rayée, augmentant la précision et la portée des pièces. Le frein hydraulique accentue d’avantage la précision de l’artillerie ainsi que sa cadence de tir, puisqu’il permet de ne pas avoir à replacer la pièce après chaque tir à cause du souffle de la mise à feu. On l’a compris, l’artillerie moderne à l’heure du premier conflit mondial est révélatrice de la boucherie industrielle en préparation.

En 1914, l’artillerie de campagne représente les matériels les plus présents dans les armées. Une raison à cela : l’on envisage encore la guerre à l’époque comme une guerre napoléonienne, où l’artillerie de campagne se charge de couvrir de son feu de grandes concentrations d’infanterie se déplaçant sur le champs de bataille, baïonnette au canon (voir à ce sujet mon article sur Ardant du Picq). Lors des premiers mois de la première Guerre Mondiale, un choc tactique brutal se créé dans les États-Majors belligérants : impossible de faire une guerre d’hier avec des armes d’aujourd’hui, et pour cause : l’artillerie moderne, tout comme les mitrailleuses, détruisent en quelques minutes des formations entières d’infanterie sous une pluie d’acier et de plomb. Ainsi, l’artillerie de campagne, tout comme la mitrailleuse, influença sensiblement la forme que prirent les opérations de la Grande Guerre, à savoir la fixation des armées et leur enterrement dans des tranchées afin de se protéger des tirs directs de l’artillerie de campagne, ce qui amena d’ailleurs au développement d’une artillerie « indirecte » plus perfectionnée, à savoir les obusiers et les mortiers, déjà existant par le passé, mais remis au goût du jour.

II. Le 75 millimètres, orgueil de l’armée française

A. Un système révolutionnaire

canon-75-3Le canon de 75 est probablement l’arme la plus ingénieuse de la toute fin du XIXe et du début du XXe siècle. Il trouve son origine dans un projet de l’armée française datant de 1890. À l’époque, les canons à chargement par la culasse étaient devenus un standard dans toutes les armées modernes, mais ils souffraient d’un grave handicap : le souffle provoqué par la mise à feu du projectile faisait se déplacer le canon, qu’il fallait remettre en position de tir après chaque coup. Il fallait trouver un moyen d’amortir le recul, ce qui permettrait de supprimer la remise en batterie du canon, et ainsi d’augmenter significativement la cadence de tir de la pièce. Toutes les armées d’Europe se mirent à la recherche d’une solution. On en trouva une dans l’utilisation de ressorts, mais ce furent finalement les français qui trouvèrent la solution miracle au problème du recul : le frein hydraulique.

Paradoxalement, l’idée du frein hydraulique est une idée…allemande. En effet, les Allemands exploitaient alors sur leurs grosses pièces d’artillerie de défense côtière un système qui consistait à faire déplacer dans un liquide de forte viscosité un piston relié au tube du canon, et à absorber ainsi le recul de la pièce. Là où les Français innovèrent, c’est qu’ils réussirent à adapter ce système, alors en place sur d’énormes canons statiques dont le calibre excédait plusieurs centaines de millimètres, sur des canons mobiles et de calibre plus réduit, entre autre le fameux 75. Pour cela, il réduisirent simplement la taille du dispositif en y aménageant des orifices permettant le passage à vitesse lente et régulière d’un mélange d’eau et de glycérine, empêchant le recul produit par la mise à feu d’un projectile de se répercuter dans l’affût de la pièce ­—ce sur quoi repose le canon en lui même.

Ainsi naquit le canon modèle 1897, qui fut, en plus de son frein hydraulique révolutionnaire, doté d’un mécanisme de culasse Nordenfeld, permettant le chargement de l’arme en une seule opération, rendu possible grâce à la munition de 75 millimètres encartouchée, c’est à dire dont l’obus et la douille contenant la poudre étaient réunis en un seul bloc. Ces deux caractéristiques donnèrent au canon de 75 une cadence de tir record de 28 coups par minutes — pour une équipe de servants aguerris — qui compensait le faible poids de l’obus de 75 (6,195kg). Cependant, le 75 avait un certain nombre de défauts techniques : le déplacement du canon grâce au frein hydraulique était très considérable : 1,22 mètres. Cela entraînait un déport important du centre de gravité, compromettant la stabilité de l’affût. Il fût décidé de placer sous la bouche du canon une pièce en forme d’œillère, chargée de guider la masse du canon en recul en fin de parcours.

B. Production et caractéristiques

canon-75-4Le canon de 75 millimètre vit le jour dans l’atelier de Bourges, avant que sa production ne soit transférée à d’autres manufactures, comme la Société Schneider & Cie du Creusot. Les premiers modèles sortirent en 1897, d’où son appellation, et furent entourés du plus grand secret par les autorités militaires françaises. Mais un tel degré de protection attire forcément l’attention, et les autres forces militaires européennes se dotèrent également rapidement d’une arme possédant la technologie du frein hydraulique, de conception assez semblable au modèle français, sinon meilleur, sans toutefois le surclasser. Le 75 fut produit à plusieurs milliers d’exemplaires durant tout le conflit et fit l’objet de livraisons à plusieurs armées, dont l’US Army qui l’adopta comme pièce de campagne réglementaire avant d’en produire sa propre version. Au départ pensé comme un canon de campagne classique, le 75 reçut par la suite un grand nombre d’utilisations différentes : il arma les premiers chars français, servit d’arme antiaérienne, assura la défense côtière.

Le 75 pouvait tirer toutes sortes de munitions : explosive à l’impact, classique, l’obus à balle ou shrapnel, conçu pour exploser en l’air et projeter vers le sol plus de 250 billes d’acier. Au cours de la guerre, le 75 fut également doté d’obus fumigènes à base de phosphore, d’obus éclairant, mais également des premiers obus perforants et des tristement célèbres obus toxiques, contenant une charge de gaz.

La pièce est utilisée par six servants, plus un chef de pièce, soit un total de sept personnes. Au combat, chacun a le rôle qui suit :

  • le tireur prend place sur un siège à droite, face à la pièce, il est responsable de l’ouverture et de la fermeture de la culasse et du tir, mais aussi des changements de  hausse.
  • Le pointeur est assis à gauche et s’occupe de pointer l’arme en site et en dérive.
  • Le chargeur, derrière le pointeur, charge les munitions dans la chambre.
  • derrière le caisson trois autres hommes travaillent, deux pourvoyeurs qui alimentent l’appareil débouchoir en munitions, et le déboucheur qui perce les évents des fusées avant de transmettre l’obus préparé au chargeur.

III. Le 75 et la doctrine offensive française

A.   Un matériel idéal…

La doctrine militaire française a connu un tournant majeur après la défaite traumatisante de 1870. On pense de nouveau que la seule façon de vaincre est par l’offensive rapide et brutale, comme au temps des campagnes de l’Empire. Selon Napoléon Ier, « l’artillerie est tout à une bataille comme à un siège : une fois la mêlée établie, l’art consiste à faire converger un grand nombre de feux sur un même point sans que l’ennemi puisse le prévoir ». Ainsi en 1914, l’art prévoit de placer en batterie un grand nombre de pièces de 75, dont la puissance suffisante et surtout la forte cadence de tir devaient balayer l’ennemi et soutenir une attaque massive d’infanterie. C’est ainsi que se lança dans les premières semaines du conflit l’infanterie française, appuyée par le tir direct des pièces de 75 sur les formations ennemies.

B.  …Mais vite inefficace

canons-75L’hécatombe d’août 1914 fit comprendre aux États-Majors que la guerre courte et la percée tant désirée n’auraient pas lieu. Face aux lourds obusiers et aux mitrailleuses allemandes, les Français partis à la charge, baïonnette au canon, ne firent pas long feu. De même, l’artillerie de campagne en général, et le 75 en particulier, montra vite ses limites : le faible poids de sa munition ne permettait pas d’endommager les ouvrages défensifs ennemis, de même que la trajectoire de sa munition — quasi-rectiligne — ne permettait pas d’atteindre l’ennemi réfugié dans les tranchées. Mais le 75 n’avait pas dit son dernier mot, et sera présent à toutes les batailles, notamment la terrible bataille de Verdun, où le 45e R.A.C (Régiment d’Artillerie de Campagne) positionné sur les flancs sud-ouest de la côte de Fleury, du 5 au 22 avril 1916, va tirer 150 000 obus, perdre 90 canons et 51 chevaux. Ailleurs, certaines pièces tirent jusqu’à 1300 obus par jour ; Le courage des artilleurs est d’ailleurs à souligner, tant leur situation fut intenable. À ce propos, le sergent d’infanterie Gallon raconte :

« Le 4 mars, des 75 en batterie dans un petit bois tirent sans arrêt sur les lignes ennemies. Le capitaine qui les commande, debout à l’arrière de ses pièces, dirige le feu, et, malgré les obus qui pleuvent de toutes parts autour de la batterie, il donne ses ordres, impassible, et fait ouvrir le feu au moment même où les obus allemands arrivent par quatre sur la batterie, dans le but évident de camoufler le feu. Une pièce de 75 est démolie ; les servants, tous tués ; le feu continue quant même ; c’est le tour de la deuxième pièce et l’officier ne bronche pas de son poste ; debout en plein air, il continue son commandement. La deuxième pièce de la batterie est mise hors d’usage également et, à ce moment précis, l’ennemi allonge son tir. Je respire pour cet officier si courageux ; étant jeune soldat, cela m’a redonné du courage. »

Ce témoignage édifiant vient affirmer une autre réalité du 75 : sa vénération.

C. Le 75, outil de propagande

Pour cacher l’importance des échecs de ce que l’on a appelé plus tard « les batailles des frontières », ou la guerre de mouvement qui s’est déroulée au tout début du conflit et où les stratégies et les doctrines ont été balayées tel le fantassin par une rafale de Maxim.

Certains propagandistes français inculquèrent dans les esprits que le 75 avait « sauvé la France », ce dont le public se laissa convaincre ; le mythe du 75 était né. Pour entretenir et répandre la légende, on écrivait des chansons, on vantait ses mérites dans les médias, on le gravait sur des bijoux et des insignes.

Cette propagande est certes exagérée, mais elle ne doit pas masquer le fait que le 75 fut bel et bien un matériel exceptionnel, mais inadapté à la guerre de position qu’allait se livrer l’Europe durant quatre ans. Durant la seconde Guerre Mondiale, le 75 ne put tenir tête face à la force blindée ultramobile allemande, qui utilisera ce matériel en tant qu’arme antichar sur le front de l’Est, ses propres canons ne pouvant percer le blindage des chars soviétiques. Ils furent également utilisés pour équiper le mur de l’Atlantique, sous l’appellation de 7,5cm Pak 97/38.

 

Bibliographie :

  • AUDOUIN-ROUSSEAU Stéphane, BECKER Jean-Jacques, Encyclopédie de la Grande Guerre vol.1, Paris, Perrin, 2012, 763p.
  • Encyclopédie des Armes, vol.10, Editions Atlas, 1986
  • PIGEARD Alain, Dictionnaire de la Grande Armée, Paris, Tallandier, 2002, 800 p.

 

A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.
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