samedi, 27 mai, 2017
Le nationalisme expliqué par le Musée des Invalides

Le nationalisme expliqué par le Musée des Invalides

Le Musée des Invalides, à Paris, est à la fois un haut lieu de la mémoire où le sentiment patriote a toute la matière pour s’exalter et – parce qu’il est tenu par un fonctionnariat de la pensée obligatoire – l’endroit où certaines opinions sont politiquement combattues sous la forme de petites notices explicatives qu’un visiteur naïf imagine au-dessus de tout soupçon.

Que les conservateurs de musées, au lieu de se contenter d’offrir à la vue des œuvres, des souvenirs et des reliques historiques, leur adjoignent un commentaire sur l’origine et la raison d’être des objets est chose saine. Un musée n’est pas seulement un endroit où l’on s’en vient nourrir son regard mais également une maison de la connaissance. Or, comme partout où il est possible d’intervenir sur la pensée d’autrui, la politique idéologique s’immisce.

nationalismeAinsi les rédacteurs de commentaires du musée des Invalides ont-ils prétendu expliquer, par les quelques phrases d’une invraisemblable note prétendument didactique, ce qu’était le nationalisme (photo ci-contre) et quels sentiments animaient les représentants de ce courant de pensée politique, à savoir Paul Déroulède (1846 – 1914), Maurice Barrès (1862 – 1923) et Charles Maurras (1868 – 1952). Loin de s’embarrasser de la neutralité qui devrait prévaloir dans un lieu où ce n’est pas de la politique mais de l’Histoire que l’on fait, la notice en question se révèle être une charge tellement décidée à nuire à l’idée qu’elle décrit qu’on l’a croirait produite par un militant associatif d’extrême-gauche. Le choix des mots y est chirurgical ; les associations d’idées aussi accusatrices que possible et on s’imagine que c’est au prix d’un pénible effort de retenu que l’auteur n’a pas cédé à la tentation de glisser, au coin d’une périphrase, le nom de Hitler !

« Mouvement idéologique », lit-on, mais pourquoi dire idéologique au lieu de politique ? Y a t-il des courants politiques qui ne soient pas l’incarnation d’idéologies ? Pourquoi dire « turbulent » au lieu, par exemple, de « actif » ? Il est indéniable qu’un visiteur-lecteur impréparé à recevoir un message politique là où il pense trouver une leçon d’Histoire manifestera de la plus instinctive façon qui soit une méfiance et un rejet plus grands à l’égard de ce qu’on lui dit être « un courant idéologique turbulent » ; tandis que plus grande sera sa bienveillance, ou moins alerte sera sa réaction, à l’endroit d’un « courant politique actif », pourtant ces deux expressions décrivent une même réalité. L’observation des faits historiques interdit de passer sous silence que la plus importante proportion des forces nationalistes de cette époque était motivée par la volonté de reprendre les contrées d’Alsace et de Lorraine prises par le voisin conquérant.

Pour éviter que l’on trouve, dans cette volonté, l’occasion d’une éventuelle sympathie pour le « courant idéologique turbulent », on se presse d’ajouter que la Ligue des Patriotes, en sus de ses souhaits de revanche sur l’Allemagne expropriatrice, a « manifesté un violent antisémitisme lors de l’Affaire Dreyfus ». Ah ! Même si l’affirmation est exacte (il faudrait néanmoins préciser ce qui sépare « le violent antisémitisme » de ce qui serait, alors, un antisémitisme doux ?), c’est pour beaucoup des antidreyfusards moins la judéité de l’accusé que les actes de trahison dont il était accusé qui les ont conduit, par fidélité à l’armée et à la nation, à affirmer la nécessité de punition à l’égard du félon. Il est vrai que c’est un vaste sujet.

La notice s’achève sur une lapidaire sentence contre l’Action Française de Charles Maurras, « mouvement royaliste anti-allemand », certes, mais surtout engagé dans la dénonciation « des étrangers, des juifs, des protestants et des francs-maçons » ! On imagine, après sa sortie du musée, dans quelles dispositions d’esprit peut se trouver le visiteur à qui l’on vient de résumer, en quelques mots, plusieurs décennies d’activité intellectuelle et politique dont on n’a retenu que la partie la plus capable de susciter le rejet.

Il n’est point question ici de nier que les mouvements concernés aient réellement soutenu ces opinions ; simplement rappeler qu’il ne devrait pas être du ressort d’un musée public d’introduire une lecture aussi simpliste, binaire et partisane de phénomènes politiques majeurs dont la complexité, la durée dans le temps et l’étendu des ramifications rendent grotesque et douteuse toute tentative d’en faire un résumé qui, en étant si court, ne peut pas s’être concentré sur les seuls aspects négatifs sans que cela n’ait été motivé par une volonté strictement idéologique d’engager l’aspiration politique du visiteur.

Jonathan Sturel

Nous avons besoin de votre soutien pour vivre et nous développer :

A propos de Jonathan Sturel

Jonathan Sturel
Jonathan Sturel, observateur critique du monde moderne, est l'auteur du livre « La Contre-histoire de Michel Onfray » paru aux Editions Tatamis en août 2014.

3 commentaires

  1. Le patriotisme amour des siens, le nationalisme haine des autres… Une formule que tout le monde connait. Ce sont des concepts que l’on oppose, rien de plus. Le vrai contraire de tout ceci, et donc le pire, serait qu’il n’y ait plus de peuple. Or l’Europe a tué les peuples!

  2. Article interessant même si je ne suis pas d’accord à 100%

  3. On découvre un tas de chose en vous lisant ! merci beaucoup

Revenir en haut de la page