Abrégé sur la dissidence (V) – Vincit omnia Veritas

Abrégé sur la dissidence (V) – Vincit omnia Veritas

Quelques individus de mauvais gré pourraient nous reprocher, dans cet abrégé, de faire le jeu de la division. Quoiqu’il soit juste que nous ayons dit ce qui doit être dit, notre but n’est aucunement la scission des forces dissidentes, au contraire, la seule solution viable n’est qu’alliance et tolérance. Se pourrait-il – en supplément – qu’en vous murmurant une douce poésie de Rûmi, on finisse par nous bien faire comprendre ?

 « Des Indous avaient amené un éléphant ; ils l’exhibèrent dans une maison obscure. Plusieurs personnes entrèrent, une par une, dans le noir, afin de le voir. Ne pouvant le voir des yeux, ils le tâtèrent de la main. L’un posa la main sur sa trompe ; il dit : « Cette créature est-elle un tuyau d’eau ? » L’autre lui toucha l’oreille : elle lui apparut semblable à un éventail. Lui ayant saisi la jambe, un autre déclara : « L’éléphant a la forme d’un pilier. » Après lui avoir posé la main sur le dos, un autre dit : « En vérité, cet éléphant est comme un trône. » De même, chaque fois que quelqu’un entendait une description de l’éléphant, il la comprenait d’après la partie qu’il avait touchée. Leurs affirmations variaient selon ce qu’ils avaient perçu [ …] Si chacun d’eux avait été muni d’une chandelle, leurs paroles n’auraient pas différé. L’oeil de la perception est aussi limité que la paume de la main qui ne pouvait pas cerner la totalité de l’éléphant. L’oeil de la mer est une chose, l’écume en est une autre; délaisse l’écume  et regarde avec l’oeil de la mer. Jour et nuit, provenant de la mer, se meuvent des flocons d’écume; tu vois l’écume, non la mer. Que c’est étrange ! Nous nous heurtons les uns contre les autres comme des barques; nos yeux sont aveuglés; l’eau est pourtant claire. Ô toi qui t’es endormi dans le bateau du corps, tu as vu l’eau; contemple l’Eau de l’eau. L’eau a une Eau qui la pousse, l’esprit un Esprit qui l’appelle. « 

Djalâl ud-Dîn Rûmi (Le Matnavî, III, 1259)

Ainsi, chacun ne peut voir de la vérité qu’une infime partie, et chacun avec son honnêteté en fera la description d’un petit ensemble. Rûmi nous demande ici de voir avec les yeux de la mer, qui est encore une référence à une parabole soufie ; celle-ci enseigne que l’homme dans toute sa quête de spiritualité n’est qu’une frêle goutte. Il voit avec les yeux de l’eau, mais d’un regard qui n’est que restriction, cependant qu’en se faufilant sans cesse par son propre chemin – ou celui tracé par d’autres gouttes vers la mer – il pourrait enfin après s’être mêlé à l’océan, voir avec les yeux du tout et de l’infini, voir avec les yeux de Dieu. À l’image de la goutte, chacun chemine. Il implique néanmoins de savoir s’il va à la mer ou stagner dans une flaque. Les dissidents doivent être conscients qu’aucun avenir ne leur sera offert s’ils ne cheminent pas, ensemble vers l’océan. L’intérêt de connaître l’idéologie dominante est donc le plus grand de tous, puisque ne pas la visualiser comme négative revient à la laisser dans le domaine de l’impensé. Aussi le concept le plus destructeur réside en celui qui semble juste, qu’on ne remet pas en cause, qu’on ne perçoit jamais comme négatif. À l’évidence l’objet qui traduit le mieux l’idéologie dominante est celui de modernité , le reste des concepts ayant été donnés sont autant de fruits pourris d’un même arbre,

Matthieu 12.33. « Ou dites que l’arbre est bon et que son fruit est bon, ou dites que l’arbre est mauvais et que son fruit est mauvais; car on connaît l’arbre par le fruit. »

Comme il s’agit ici de conclure notre abrégé sur la dissidence, nous ne pourrions laisser le lecteur arriver au terme de cette synthèse sans lui préconiser une direction plus concrète , car il serait bien vain de le laisser tâtonner encore et encore vers des chemins qui ne mèneraient nulle part. C’est donc à ce propos que Guénon expliquait très justement qu’une différence fondamentale de degré s’opérait entre l’homme doué usant de la philosophie classique afin de s’initier et se préparer à l’accession d’autres degrés de compréhension, et l’homme transcendant qui s’éprend de la métaphysique pure en vue d’accéder aux vérités universelles. Au sein de cette différentiation graduelle, le baron Julius Evola déclare un intermédiaire : l’homme différencié, ou celui qui chevauche le tigre – comme analogie du monde moderne. Il prend en cela le contre-pied de l’homme indifférencié caractérisé par sa crainte et la lâcheté qui en déteint. Cet homme indifférencié au seul caractère moutonnier est d’ailleurs la direction que prône le monde moderne pour ses sujets, car il ne doit souffrir d’aucune contestation s’il veut préparer le royaume de Satan .

Mais, dans cette morne direction, l’homme plus que doué, différencié en cela qu’il a vu son ennemi, va cesser de fuir le tigre qui jour et nuit durant , harcèle ses pensées les plus profondes. Notre homme se retournera animé d’un poignant amour de la vérité – mêlé, il est vrai de l’orgueil propre à l’homme qui vit les derniers temps –, armé d’une dextérité seyante aux esprits lucides, et s’agrippera à la crinière du tigre pour le chevaucher. Sachez, hommes différenciés en devenir, qu’au moment où vous saisirez l’effroyable, il ne sera plus question de le lâcher que lorsqu’il mourra de s’être trop débattu – c’est-à-dire au soir chaotique du monde moderne. S’il advenait que vous lâchiez prise avant l’épilogue, dans sa frénésie, celui-là risquerait de vous faire chuter trop lourdement, et à coup sûr vous y perdriez la vie, peut être même bien plus.

Une ombrageuse conclusion, pour un sombre monde, c’est là tout ce que nous pouvons faire afin de susciter dans le cœur de notre lecteur un avant-goût du glaçant devenir de l’homme. Parce que, s’il échoyait que le relèvement de l’occident moderne n’eût pas lieu, qu’aucune connaissance véritable ne survécût à ses desseins, que partout le monde se gorgeât d’injustice et d’iniquité, alors la sécurité ne pourrait finalement se trouver que dans les yeux compréhensifs et glorieux des derniers dissidents ; là, dans ce chaos informe où les ténèbres paraîtraient avoir réuni les plus grands périls, un refrain sonnerait comme un rappel : « Tuez-les tous! Dieu reconnaîtra les siens ».

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A propos de Jérôme Carbriand

Étudiant en économie, j'ai outrepassé les limites de l'enseignement universitaire en m'intéressant aux post-keynesiens, j'ai en cela une solide maîtrise des réalités économiques. D'autre part, j'ai parallèlement voué un intérêt particulier à la lecture d'une grande partie de la philosophie occidentale dont l'incohérence générale m'a incité à étudier la "métaphysique". Dans cette voie, certains auteurs m'ont véritablement touché, c'est le cas de René Guénon, Julius Evola et Mircea Eliade. Que suis-je donc, sinon une Cassandre sans génie, dont le seul mérite aura été de tomber avant les autres, écrasé par une foule arrogante et aliénée. Je suis le mouton noir d'un troupeau aveugle, dont les yeux s'entrouvrent pour percevoir l'abîme dans lequel nous nous jetons. Je suis le cauchemar de la modernité et la honte de la Tradition pour avoir enduré la boue d'une époque aussi souillée.

2 commentaires

  1. Christopher Lings
    Christopher Lings

    « Soyons fermes, purs et fidèles ; au bout de nos peines il y a la plus grande gloire du monde, celle des hommes qui n’ont pas cédés. » Charles de Gaulle

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    • Jérôme Carbriand

      J’ajoute que la traduction du titre donne, « la vérité triomphe de tout ». C’était le credo de plusieurs sociétés initiatiques occidentale.

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