lundi, 11 décembre, 2017
Enjeux idéologiques modernes et monde grec (I) – La Révolution
Le Procès de Louis XVI, par Reiner Vinkeles et Daniel Vrydag (1802).

Enjeux idéologiques modernes et monde grec (I) – La Révolution

Au XVIIIe siècle, la citoyenneté et l’égalité en droit sont un véritable enjeu politique en France. Les Lumières s’identifient comme citoyens de Sparte, de Rome et d’Athènes, lointaines civilisations mystifiées par l’écoulement du temps. Chacun a son idéal, ponctue son discours par une référence historique lointaine.

La Renaissance en Europe au XVe siècle est un retour aux sources antiques de la civilisation européenne. Nous ne sommes pas contraint de lire une rupture entre le Moyen Âge et l’Antiquité, mais nous pouvons bien déceler une certaine continuité, malgré la conversion des peuples. Au IVe siècle av. J.-C., on pouvait intégrer sans problème de nouvelles divinités au culte, les dieux étaient perçus comme des médecins, avec une fonction utilitaire, le dogme était réduit à cette affirmation : « Les dieux existent et sont sacrés. » La philosophie fleurissante créa une notion concurrente aux dieux, le logos. Lisons l’évangile de Jean : « Au commencement était le verbe (logos) ». Bien que le Dieu tout puissant, transcendantal et providentiel est une création des Hébreux, l’idée d’un Dieu unique, infaillible et supérieur, se retrouvent en la philosophie platonicienne et stoïcienne. Nietzsche – vertement opposé à l’ordre traditionnel – a bien écrit : « le christianisme est un platonisme pour le peuple ». Le monothéisme s’est en réalité implanté sur plusieurs siècles. Aux dieux capricieux et anthropomorphiques succède le Dieu tout puissant et créateur. Le paganisme, ayant intégré pareille divinité, eut du mal à résister à la démonstration de sa puissance et son existence.

Toutefois, avec son nouveau calendrier, la Révolution en 1792 tente bel et bien de faire tabula rasa de « l’ancien temps », le passé proche. On rompt la chaîne des temps, on s’extirpe de ses aïeux, on souhaite gommer la réalité pour la reconstruire, on se réclame des vainqueurs que l’Histoire n’a pas oubliés.La déchristianisation va de pair avec le démembrement des symboles de la royauté. Les modèles politiques passés ont leurs mirages, ne se construisent que sur un « âge d’or ». Par ailleurs, un chef de peuple a le devoir de tenir compte des affections populaires, de l’âme du peuple, de l’époque. En cela la spéculation d’une élite imperméable aux aspirations de tous, profitant de l’absence de culture démocratique de la population, est chose pernicieuse.

Durant cette première partie nous nous limiterons à la période révolutionnaire et ne pouvons atteindre l’exhaustivité.

La Révolution et Sparte

Jugement de Louis XVI par la Convention Nationale dans la Salle du Manège.

Jugement de Louis XVI par la Convention Nationale dans la Salle du Manège.

L’Assemblée législative de 1792 rappelle immédiatement à tout initié l’Antiquité grecque : les Montagnards – les révolutionnaires les plus fervents – se réfèrent aux habitants des hauteurs athéniennes soutenant avec force la démocratie, la Plaine – les plus modérés – adopte cette dénomination en hommage aux Grecs attachés à l’oligarchie. Certains y voient un rapport à la topographie parisienne, comprenant la Montagne Sainte-Geneviève de gauche, et la plaine de la Rive Droite, quartier d’affaire. Mais beaucoup d’hommes politiques avaient lu la « Vie de Solon » des Vies parallèles (100) de Plutarque, où il décrit en ces termes géologiques la sociologie politique de la Cité au début de l’Époque classique (-510).

Les villes changent de nom, pour incarner de lointains héros de la liberté, ayant incarné le prestige militaire. Le panneau « Saint-Tropez » est changé au profit « d’ Héraclée », inspiré de l’éminent guerrier mythologique autrefois vénéré par les Hellènes. Saint-Maximin est désormais Marathon, en référence aux mille hoplites morts aux combats dans leur bataille pour la liberté face aux barbares perses. Monaco se métamorphose en Hercule, nom latin pour Héraclès. Décidément, la carte de France est matière à réédition.

Ceci dit, la Convention Nationale adopte avant tout un modèle spartiate, que l’on peut appréhender comme totalitaire. Bourg-la-Reine devient Bourg-Égalité et Coulanges, Cou-Sans-Culottes. Pour muer les Français en un « peuple nouveau », dénué de différences sociales, les Montagnards se revendiquent héritiers de cette dyarchie. Ils s’inscrivent dans la réflexion de Montesquieu y voyant la fondation de la République vertueuse. Ils se complaisent à lire les articles du chevalier de Jaucourt, notamment « Lacédémone » (Sparte) de l’Encyclopédie glorifiant les Spartiates : « Il semble que la nature n’ait jamais produit des hommes qu’à Lacédémone […] Soumettant les autres peuples à la force des armes, ils se soumettaient eux-mêmes à la vertu […] Aussi je déclare avec Procope que je suis tout Lacédémonien. Lycurgue me tient lieu de toute choses ; plus de Solon, ni d’Athènes ». Elle suscite les louanges des intellectuels en raison de sa Constitution des Égaux – en vertu de laquelle les terres sont divisées entre les nouveaux citoyens – et concernant son modèle d’éducation.« Sparte brille comme un éclair dans des ténèbres immenses » écrit Robespierre. De « l’ombre à la lumière » dira-t-on des siècles plus tard

En ce qui concerne la répartition des terres, la Constitution voulait effectivement qu’elle s’exerce entre citoyens à part égale. En 1796, Gracchus Babeuf, l’auteur de la conjuration des Égaux, des Homoioi – tentative de coût d’État contre le Directoire – s’inspire du législateur Lycurgue en préconisant la division égale des terres.

En matière éducative, on prône tout un programme, inspiré de l’enseignement hyper-centralisé de Sparte. Jusqu’à ses sept années, on y endurcissait l’enfant afin d’en faire un futur guerrier. Au-delà, il est ôté à sa famille, confié au pédonome, amené dans des maisons d’éducation, afin d’être d’avantage préparé à la guerre. Il doit recevoir des valeurs d’austérité et de civisme, tout en ayant un (petit) bagage culturel. Les filles, bien qu’elles restaient dans le cocon familial et disposaient d’avantage de temps libre, recevaient une éducation physique toute aussi dure, assez masculine. Le but affiché fut de perpétuer la robustesse génétique. Elles s’entraînaient dénudées aux côtés des garçons, enduraient les quelques commentaires grivois d’ autres Grecs, notamment d’Aristote. Cette manière d’instituer un peuple reçoit l’intérêt de Saint-Just, Rousseau et Robespierre. C’est en ce sens qu’a médité le Comité d’instruction publique : imposer l’éducation spartiate (revisitée) à la « nouvelle » France.

La réalité de Sparte

Représentation idéale de Sparte, illustration tirée des Chroniques de Nuremberg, 1493.

Représentation idéale de Sparte, illustration tirée des Chroniques de Nuremberg, 1493.

Concrètement, il y eut véritablement un mirage spartiate, car a été sanctifiée une période historique, particulièrement une once du Ve Siècle avant Jésus-Christ. Il ne faut pas oublier que la cité fut vilipendée le siècle suivant et durant la période hellénistique (du IIIe au Ier Siècle av. J.-C.) pour son militarisme, sa métamorphose en timocratie, la place prépondérante laissée aux femmes, son niveau de corruption, et paradoxalement, ses inégalités sociales dues au fait que la citoyenneté n’était pas accordée à tout le monde.

À Sparte il y’ eut les homoioi (minoritaires), les hypomeiones (déchus de nationalités), les péreièques et les hilotes (peuples asservis du pourtour et des terres fertiles). La citoyenneté fut tant restrictive que de moins en moins de citoyens existaient. Cela s’explique par la concentration des terres, la persistance du legs et le cens exigé. L’héritage étant autorisé, les terres disponibles pour les générations futures furent de plus en plus réduites, rendant impossible le paiement du cens en vigueur. Alors que l’esprit de la Constitution va dans le sens d’un territoire partagé de façon égalitaire, la lettre engendre l’inégalité territoriale, puis sociale. Une aristocratie composée majoritairement de femmes propriétaires naquit en ce système que l’on percevait comme communiste.

En France, les adversaires des nouveaux « révolutionnaires spartiates » leur criaient que le pays ne pouvait être repensé ainsi, à la guise des folies de 1789. Ils parlaient à des sourds. Les modérés inspirés par Athènes et Aristote, tel Voltaire, pencheront pour la consécration d’une élite bourgeoise, la supériorité de la liberté sur l’égalité. Ce dernier déclare : « Qu’est-ce donc que Sparte ? une armée toujours sous les armes si ce n’est plutôt un vaste cloître ».

C’est ainsi que Vergniaud, le chef des Girondins, repoussa avec effroi l’idéal du régime austère et guerrier, ennemi des arts et du commerce. L’échec et le décès de Babeuf fît taire pour un temps les muses de Sparte dans la politique française. Les « ultra-révolutionnaires » auront tout de même laissé la statue de Lycurgue à l’Assemblée nationale au côté du législateur athénien Solon.

Vient la question de l’esclavage…

Leo von Klenze - Athènes avec l'Acropole.

Leo von Klenze – Athènes avec l’Acropole.

Le réformateur grec Clisthène triomphe de manière posthume dans sa conception de l’Égalité, comme l’isonomie, c’est-à-dire l’égalité devant la loi. On pourrait résumer la querelle par l’idée que si Sparte a viré en tyrannie, pour d’autres, Athènes a périclité dans son idéal hyper-démocratique. Comme l’a pensé Jaucourt, « à Athènes on apprenait à bien dire et à Sparte à bien faire ». En Laconie, il est vrai – cela nous est connu – que l’on y étirait peu le langage. L’une a sacralisé déraisonnement le corps, l’autre a condescendu aux plaisirs de l’esprit.

Au fond, on peut s’émanciper de ses deux vues de l’esprit que l’on imposait : plusieurs auteurs ont choisi une voie autre. En rejet de Sparte, chose aisée est de s’affilier à Athènes. Mais y trouve-t-on satisfaction ? L’esclavagisme d’Athènes, le servage des périèques et hilotes du côté de la cité lacédémone, posent problème en cette période révolutionnaire où – étant proscrit sur le territoire français depuis Louis X le Hutin au Moyen Âge – l’esclavage dans les colonies française tend à être aboli. L’abbé Grégoire appelle ainsi à la synthèse entre « le courage de Sparte et le génie d’Athènes » au parlement. Marx parle plus tard dans son concept de lutte des classes de « démocratie esclavagiste ».

L’historien Volney souhaite tout aussi mettre un terme à toutes les apologies de systèmes passés et anachroniques :

[une tempête] a renversé l’édifice naissant de la raison, et nous a fourni un nouvel exemple de l’influence de l’histoire et de l’abus de ses comparaisons. Vous sentez que je veux parler de cette manie de citations et d’imitations grecques et romaines qui, dans ces derniers temps, nous ont comme frappés de vertige. Noms, surnoms, vêtements, usages, lois, tout a voulu être spartiate ou romain […]. Ils nous ont vanté la liberté, l’esprit d’égalité de Rome et de la Grèce, et ils ont oublié qu’à Sparte une aristocratie de trente mille nobles tenait sous un joug affreux deux cent mille serfs ; que pour empêcher la trop grande population de ce genre de Nègres, les jeunes Lacédémoniens allaient de nuit à la chasse des Ilotes comme des bêtes fauves ; qu’à Athènes, ce sanctuaire de toute liberté, il y avait quatre têtes esclaves contre une tête libre; qu’il n’y avait pas une maison où le régime despotique de nos colons d’Amérique ne fût exercé par ces prétendus démocrates avec une cruauté digne de leurs tyrans, que sur environ quatre millions d’âmes qui durent peupler l’ancienne Grèce, plus de trois millions étaient esclaves ; que l’inégalité politique et civile des hommes était le dogme des peuples, des législateurs ; qu’il était consacré par Lycurgue, par Solon, professé par Aristote, par le divin Platon, par les généraux et ambassadeurs d’Athènes, de Sparte et de Rome, qui dans Polybe, dans Tite- Live, dans Thucydide, parlent comme les ambassadeurs d’Attila et de Gengis Khan : ils ont oublié que dans ces prétendus États d’égalité et de liberté tous les droits politiques étaient concentrés aux mains des habitants oisifs et factieux des métropoles, qui dans les alliés et associés ne voyaient que des tributaires. Oui, plus j’ai étudié l’Antiquité et ses gouvernements si vantés, plus j’ai conçu que guerres éternelles, égorgements de prisonniers, massacres de femmes et d’enfants, factions intérieures, tyrannie domestique, oppression étrangère .

Dans une atmosphère où les discussions prennent leurs sources à Athènes, Sparte, et Rome, certains ont choisi de ne pas choisir, de parler au présent. N’incarnant pas une ligne politique, ils ont incarné une ligne intellectuelle à repérer.

Conclusion : entre Athènes et Sparte, la victoire de Rome

napoléonÉpuisé par le sang et la violence, simples dégâts collatéraux aux yeux des amis de la Terreur, traumatisé par la mort déshonorante de Louis XVI autant que Balzac dans son célèbre mot – « La République a coupé la tête à tous les pères de famille » – l’éternel royaume de France place un nouveau père à sa tête. Napoléon Bonaparte.

Le Bonapartisme œuvre à la résurrection de Rome avec ses consuls, son Sénat et son Tribunat. Le nouveau César consacre la démocratie en son être (lire notre article : Le Césarisme, ou la démocratie faite homme), fait une synthèse bienveillante entre le passé et la Révolution. Consacrant un droit de type romain dans le marbre, il réconcilie la France avec l’Église, avec la chaîne des temps, avec son passé, tout en conservant à jamais la marque de la Révolution– héritage qui a inondé l’Europe au fil des guerres menées par la France en réponse aux menaces des coalisés. Il s’agissait d’une véritable entreprise de restauration de l’Empire romain. Rome, cette synthèse idéale entre le corps, le génie et le bon-vivre. Ce maintien de la servitude des conquis, tout en alimentant l’espoir – espoir à la portée de l’Homme – de porter la toge. La naissance du mérite.

Napoléon III, en bon neveu, n’a-t-il pas appeler le projet de son coup d’État de 1851, « l’opération Rubicon », en référence au fleuve séparant la Gaule cisalpine de l’Italie romaine, franchi par César lors de sa conquête impériale ?

Anthony La Rocca

Sources :

  • H.Wallon Histoire de l’esclavage dans l’Antiquité.
  • Aristote Politique Livre II.

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A propos de Anthony La Rocca

Jeune patriote français, étudiant républicain réactionnaire amoureux de notre patrimoine culturel. Je crois que la France a un destin particulier, je refuse qu'elle soit diluée dans le concert des nations. Sur une ligne bonapartiste, je suis favorable à une synthèse entre tradition et progrès, à un État puissant, autonome et bienveillant, représenté par un homme providentiel. Il s'agit tout autant de s'opposer à la xénophilie de nos élites, de sauvegarder une civilisation, de favoriser le progrès social. Je consulte le Bréviaire des patriotes régulièrement.

6 commentaires

  1. Christopher Lings
    Christopher Lings

    Très bon papier sur un sujet méconnu.

  2. Le véritable enjeu depuis qu’Alexandre es arrivé devant les murs de Jérusalem, c?est ce ue BHL appeles « la guerre métaphysique entre Athènes et Jérusalem » :

    https://geocedille.wordpress.com/2014/03/17/athenes-et-jerusalem/

  3. Bravo pour cette analyse sur un sujet malheureusement peu connu.

    Il me semble que Chateaubriand, lucide quand aux illusions jacobines déclarait « Les révolutionnaires se croient davantage à Rome qu’à Paris » (la citation exacte m’a échappée)

  4. Merci pour ce billet, je recherchais quelque sources sur l’antiquité, en voilà déjà qq1. Je pense que la solution au pb mondialiste se trouve dans la vérité historique et en ce qui concerne les européens, dans l’Odyssée d’Homer. Nous devons retrouver notre âme en cassant le mythe de la révolution Française salvatrice.

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