mercredi, 22 novembre, 2017
Les guerres puniques (V) – L’éphémère triomphe de Carthage, 218–216 av. J.C.
L'armée d'Hannibal franchissant les Alpes avec ses éléphants.

Les guerres puniques (V) – L’éphémère triomphe de Carthage, 218–216 av. J.C.

Formidable aventure que celle d’Hannibal ! Mille cinq cent kilomètres en cinq mois à travers des pays hostiles, avec si peu d’hommes, comparé à sa puissante ennemie ! Tel un ouragan, Hannibal déferle sur l’Italie, combat, et vainc. Pourtant, ce n’est pas la fin, loin de là.

Nous avions laissé, en conclusion de notre précédent article, Hannibal en Espagne, partant pour un long périple en direction de l’Italie. Parti avec 102 000 hommes d’Espagne, Hannibal arrive en Italie avec seulement un peu plus de 20% de ses effectifs de départ. Voyons pourquoi, et surtout pour quelles raisons le général punique, avec si peu de troupes à sa disposition face aux légions, a-t-il pu cependant vaincre la grande puissance de Méditerranée occidentale en à peine deux ans.

La stratégie carthaginoise

Lorsqu’Hannibal franchit l’Ebre avec ses troupes, il est conscient de l’infériorité numérique de son armée, mais sa stratégie ne repose pas là-dessus.

Avant de partir, Hannibal confie à son frère Hasdrubal la charge de maintenir l’Espagne dans le giron carthaginois, car elle fera office de base arrière à son armée. Ce dernier entend attaquer Rome par la terre, c’est-à-dire traverser le nord de la péninsule ibérique, l’actuelle Provence, franchir les Alpes et débouler sur l’Italie du Nord. Entre-temps, il lui faudra guerroyer contre les tribus indigènes hostiles à Carthage — toutes n’avaient pas accepté le passage des troupes d’Hannibal sur leur territoire —, laisser des hommes en garnison dans les cité conquises, traverser des obstacles naturels, les Alpes, puis enfin affronter les troupes romaines. Tout un programme, et plus qu’ambitieux !

Pour autant, Hannibal ne part pas bille en tête. Il sait ce qu’il fait, a contracté des alliances avec les tribus gauloises et celtibères, pas toutes, qu’il serait amené à rencontrer sur son passage, a assuré le ravitaillement de son armée via l’Espagne. En bref, si l’on comparerait volontiers Hannibal à un nouvel Alexandre, rappelons qu’Alexandre était d’abord un aventurier avant d’être un grand général[1]. Aussi, bien que la comparaison soit flatteuse, les faits sont moins grandiloquents que ce que les auteurs antiques laissent accroire. Cependant, les deux hommes ont voulu suivre les pas d’Héraklès.

La route d'Hannibal de Carthagène à Zama.

La route d’Hannibal de Carthagène à Zama.

Mais alors, comment faire pour vaincre Rome avec seulement le quart des effectifs de départ ? Pour ce faire, Hannibal mise sur son génie tactique, mais aussi sur la situation géopolitique italienne.

Comme nous l’avons évoqué dans le précédent article, l’Italie de -218 est divisée entre quatre champs de civilisation : celte, étrusque, latin et grec, sans compter les multiples tribus que compose chacune. Hannibal souhaite en profiter : d’abord, il en ralliant les tribus gauloises du Nord, qui voient d’un très mauvais œil l’implantation de colonies romaines à Plaisance et Crémone. Ensuite, il entend rallier à sa cause tous les latins ennemis de Rome, misant sur l’aspect « libérateur » de son expédition. Parmi ces mécontents, Capoue, la grande cité du Sud de l’Italie, s’érige de plus en plus en porte-drapeau des révoltés.

Résumons : pour l’emporter, Hannibal mise sur sa rapidité d’action, rapidité qui, en cas de succès, fera se révolter les alliés (socii) de Rome[2] contre cette dernière. Problème : Hannibal ne sait pas combien de gaulois et de latins il pourra rallier de fait.

La stratégie de Rome

Rome reste, malgré les problèmes internes à l’Italie, la grande puissance de Méditerranée occidentale, comme nous n’avons eut de cesse de le rappeler. Le Sénat compte donc jouer de la puissance militaire incontestable de Rome pour vaincre Hannibal. Le plan est simple : porter la guerre en Afrique, repousser les carthaginois hors d’Espagne. Ce plan fut néanmoins mis partiellement en échec, lorsque l’on appris qu’Hannibal et son armée se trouvait près de Turin. L’armée du consul Sempronius (composée donc, de deux légions) qui stationnait en Sicile, attendant l’ordre d’embarquer pour l’Afrique, fit demi-tour à marche forcée pour le Nord de l’Italie. Cependant, le plan d’invasion de l’Espagne restait d’actualité, confié au consul Publius Scipion, le père de l’Africain.

Ce dernier débarque à Marseille, où après avoir vainement poursuivit Hannibal en Languedoc, il retourne en Italie où il se voit confier deux légions supplémentaires (ce faisant, six légions sont mobilisées, un première dans l’histoire) pour mater la révolte des Gaulois, qui s’étaient soulevés à la nouvelle de l’approche d’Hannibal.

Le plan semble d’abord fonctionner : dès 217, Publius Scipion vient camper à quelques kilomètres de Sagonte, coupant ainsi les voies de communications d’Hannibal. Pour ce dernier, l’enjeu est simple : vaincre ou mourir.

Le choc

À la bataille de Trasimène, les Romains se battent dos au lac.

À la bataille de Trasimène, les Romains se battent dos au lac.

Et Hannibal vainc. En deux années et quatre batailles dont les noms résonnent encore dans l’histoire militaire antique : Le Tessin, La Trébie, Trasimène et enfin Cannes, Hannibal défait les légions romaines, conquiert en deux ans ce que Rome avait annexé en quinze. Nous passons volontairement sur les récits de batailles, qui, sans schéma, ne peuvent éclairer le lecteur. Résumons-les simplement en disant que deux facteurs ont conduit à la victoire d’Hannibal :

  • son génie tactique : l’emploi fréquent de la ruse et des méthodes de prises en tenaille (comme la fameuse tactique du double enveloppement de Cannes) permet la victoire sur les légions, qui emploient une tactique plus classique : la force de la légion réside en son centre, ou sont placées les meilleurs troupes, alors qu’Hannibal place ses meilleurs hommes sur les ailes.
  • Mais ne voyons pas dans le génie d’Hannibal le seul facteur de victoire. Si Hannibal a vaincu, c’est aussi car de grandes fautes ont été commises par les Romains. D’abord, les auteurs classiques ont reproché à Rome d’avoir fait preuve d’impiété, en négligeant les augures, les signes (cf. Polybe et Tite-Live) ; les dieux auraient donc puni Rome pour son impiété. Ensuite, de grosses erreurs tactiques ont été commises, notamment à la Trébie et près du lac Trasimène, où les Romains se sont battus dos à un cours d’eau. Enfin, les consuls romains, élus pour un an sans possibilité de se représenter, ont soif de gloire sur le champ de bataille. Aussi sont-ils enclins à agir précipitamment, et offrir de fait la victoire à l’ennemi.

Cependant, et heureusement pour Rome, la situation dans la péninsule ibérique était satisfaisante. Malgré la catastrophe qui venait de se produire durant ces deux années en Italie, le front espagnol tenait bon, et les romains enregistraient de bons résultats.

Sur ce célèbre tableau de David (détail), Bonaparte s'inscrit sur les traces d'Hannibal.

Sur ce célèbre tableau de David (détail), Bonaparte s’inscrit sur les traces d’Hannibal.

Pour autant, Rome, malgré le désastre, ne s’avoua pas vaincu, au contraire. Sous la dictature, c’est à dire le mandat exceptionnel d’un homme détenant tous les pouvoirs pour six mois maximum en cas de crise grave, Rome se dota de nouvelles légions, abaissant grandement le niveau du cens, recruta esclaves et marins pour former son infanterie. Elle s’assura le soutien de ses derniers alliés. Une sorte  « d‘Union sacrée » se forma entre toutes les couches de la société, unies contre l’ennemi punique. Forte de sa puissance économique et humaine, Rome se savait capable de continuer la lutte, jusqu’au bout, et de vaincre Carthage. D’autant que, et nous le verrons, la stratégie d’encerclement voulue par Hannibal, commença à montrer ses limites.

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Adhérer
[1] Rappelons qu’il part « venger » l’assassinat de son père Philippe II avec seulement quinze jours de solde et de ravitaillement pour son armée.

[2] Alliés au sens juridique du terme. Pour plus de renseignement sur les statuts juridiques des non-romains sous la République, consulter CEBEILLAC-GERVASONI, CHAUVOT, MARTIN, Histoire romaine, Paris, Armand Collin, 2013.

A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.

Un commentaire

  1. « Ce dernier débarque à Marseille, où après avoir vainement poursuivit Hannibal en Languedoc, il retourne en Italie où il se voit confier deux légions supplémentaires (ce faisant, six légions sont mobilisées, un première dans l’histoire) pour mater la révolte des Gaulois, qui s’étaient soulevés à la nouvelle de l’approche d’Hannibal. »

    Inexact , Publius ne peut compter en italie que sur 2 légions « l’armée du Po » (une légion sérieusement éprouvée et retranchée ainsi qu’une légion de jeunes recrues qui aurait du lui revenir pour son expédition en Espagne).
    Exact , Publius est revenu en italie, sans son armée (dépéchée en espagne pour combattre Hasdrubal), pour mettre fin à la rebellion des Boiens.
    Hannibal et la traversée des Hautes-Alpes, la fin du dogme ; dépot légal janvier 2014

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