dimanche, 22 octobre, 2017
Ardant du Picq, premier psychologue de l’armée

Ardant du Picq, premier psychologue de l’armée

Ardant_du_Picq_Charles-Pierre-MartialNous fêtons aujourd’hui la triste entrée en guerre de la France face à la Prusse, l’occasion de vous faire découvrir un personnage hors du commun, qui le premier rendit son humanité au soldat, pensant l’armée non pas comme un tout uniforme, une chose, mais comme un ensemble d’individus. En nous basant sur un article du colonel Michel Goya, paru dans Guerre & Histoire n°10 (Décembre 2012), voyons comment le colonel Ardant du Picq a révolutionné la pensée militaire et la manière de voir le soldat.

L’homme

Charles Ardant du Picq naît à Périgueux en 1821, dans une famille bourgeoise sans tradition militaire. Sorti de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr en 1842, il intègre le 67e régiment d’infanterie, puis le 9e régiment de chasseurs à pied (fantassin léger qui ne combat pas en ligne serrée, mais en ordre lâche.Utilisés pour le harcèlement de l’ennemi, ils sont entraînés au tir couché avec des armes à canon rayé, plus précises). Il participe à la guerre de Crimée de mars 1854 à mai 1856 et est fait prisonnier le 8 septembre 1855 lors de l’assaut sur Sébastopol. Il commande par la suite le 16e régiment de chasseur à pied pendant l’expédition en Syrie (août 1860-juin 1861, voulu par l’Empereur Napoléon III pour arrêter les massacres de chrétiens maronites par les Druzes dans le Mont-Liban). En 1864, il combat l’insurrection algérienne à la tête du 55e régiment d’infanterie. Il prend ensuite le commandement du 10e régiment d’infanterie de Limoges. Le 15 août 1870, il est grièvement blessé par un obus prussien à Longeville-sur-Metz et meurt trois jours plus tard.

L’oeuvre

À l’époque où Ardant du Picq commence à écrire, en 1865, les conflits armés n’ont plus rien à voir avec les guerres napoléoniennes: le fusil à âme rayée a augmenté considérablement la portée des armes individuelles. Les Prussiens se sont dotés du premier fusil à rechargement par la culasse, le fusil Dreyse, qui multiplie grandement leur cadence de tir. L’obus se généralise au profit du boulet. Désormais, la guerre se fait à distance et refuse le corps à corps. Tout cela modifie complètement la façon de faire la guerre, et Ardant du Picq le sait. Il base son étude sur le soldat, chose étonnante, car il était encore considéré comme « le juste milieu entre l’homme et la chose ». Généralement, le soldat du Second Empire est un homme tiré au sort, souvent issu des classes populaires, les bourgeois pouvant payer pour s’exempter du service militaire (loi Gouvion Saint-Cyr). Ardant du Picq pense donc qu’il faut plusieurs années pour former un homme au métier de la guerre, il s’oppose donc à la conscription.

Ardant du Picq se concentre notamment sur le phénomène de peur. Il ne considère pas, comme on le faisait avant, la peur comme une chose honteuse, qu’il faut cacher. Sur le champ de bataille, le soldat est soumis à de nombreux facteurs psychologiques, déterminant, selon Ardant du Picq, l’issue de la bataille. Pourquoi faut-il plusieurs cartouches pour atteindre l’ennemi, alors qu’il n’en faut qu’une sur le champ de tir ? Cela a un sens. Pour l’auteur des Études sur le combat, le soldat « n’est capable que d’une certaine quantité de terreur » et « ne combat pas pour la lutte, mais pour la victoire». Ainsi, le commandant doit faire en sorte que ses soldats supportent la peur jusqu’à l’obtention de la victoire, sinon c’est la débâcle.

Ardant du Picq innove donc par rapport aux stratèges antérieurs, tel que Clausewitz, qui considérait la guerre comme l’anéantissement physique de l’ennemi. Au contraire, Ardant du Picq pense que la supériorité psychologique prime sur la supériorité physique. Une bonne gestion de la peur est donc plus efficace que l’exaltation du courage individuel. L’auteur va ensuite tenter d’adapter sa pensée aux contraintes des manœuvres sous le feu ennemi: pour lui, l’évolution de la puissance de feu des armes individuelles permettent aux soldats de se battre de manière individuelle, choisissant leur cible, c’est le principe des chasseurs à pied. La manœuvre doit être effectuée dans les conditions les plus adéquates possibles, pour créer la surprise, car « l’ennemi surpris ne se défend pas, il cherche à fuir ». Cependant, ce type de combat fait échapper le soldat au contrôle de l’officier, il s’agit désormais de savoir comment faire combattre un homme seul. Ardant du Picq propose alors un endoctrinement individuel, la création de liens entre les soldats: c’est la naissance de l’ « esprit de corps », basé sur l’estime mutuelle, l’amitié entre les hommes de troupe. Ardant du Picq met aussi en évidence la nécessité d’améliorer la qualité de vie des soldats, largement négligée à l’époque.

Réception des théories d’Ardant du Picq dans l’armée française

La justesse des dires d’Ardant du Picq se matérialise par la naissance d’un nouveau modèle tactique proche des idées du théoricien en 1870. Cependant, il n’est jamais mis en application, car l’armée de la IIIe République n’est plus celle du Second Empire: la conscription empêchant sa mise en place, de par la masse des soldats et l’entrainement sophistiqué qu’elle requiert. De plus, certains officiers voient d’un mauvais œil cette « tactique d’Apaches », préférant revenir à la méthode napoléonienne du combat en ligne. Cependant, au début du XXe siècle, Ardant du Picq devient un précurseur des nouvelles méthodes de combat, inspirant Maud’huy, Pétain, Debeney, tous des chasseurs à pied.

On a reproché à Ardant du Picq d’avoir inspiré la théorie de l’offensive à outrance de la première Guerre Mondiale. Cependant, cette première guerre industrielle a été menée par des officiers, inspirés certes par les idées d’Ardant du Picq sur la prédominance psychologique, mais qui ont négligé la puissance de feu: barrages d’artillerie, mitrailleuses, grenades, lance-flammes, qui ont fait monter le taux de pertes à de morbides records jamais égalés et inconcevables à l’époque où Ardant écrit. Cependant, ses thèses sont toujours valables, notamment en ce qui concerne « l’interdépendance des rôles au sein d’un groupe (mitrailleur, grenadier,etc.) » (M.Goya).

La pensée révolutionnaire d’Ardent du Picq a même traversé nos frontières: elle a donné naissance à l’école américaine de l’étude du combat, dont le membre le plus connu est le colonel Samuel L.A. Marshall. De nos jours, Ardent du Picq est enseigné à l’école militaire, ses réflexions « psycho-tactiques » étant de mise dans les conflits actuels, tel que l’Afghanistan.

A propos de Louis Landais

Louis Landais
Etudiant, passionné d'histoire et des Humanités en général.

2 commentaires

  1. Christopher Lings

    Article très intéressant et bien expliqué. Merci.

  2. Merci pour ce document – Étudiant en L3 Psychologie. –

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