dimanche, 22 octobre, 2017
Injustement décrié mais ô combien reconnu par ses pairs et ses soldats.

Portrait militaire du Prince Napoléon-Jérôme Bonaparte

Le Prince en tenue militaire pendant la Guerre de Crimée.

Le Prince en tenue militaire pendant la Guerre de Crimée.

Lorsque  l’on étudie l’histoire du Second Empire, on constate que le Prince Napoléon (Jérôme) a tenu un rôle important, sinon de premier plan, mais par intervalles plus ou moins prolongés. En effet, le Prince Napoléon disparaît soudainement de la scène officielle, subissant la « colère » de Napoléon III face à certaines de ses prises de position concernant la politique intérieure ou étrangère du Second Empire. Avec la chute de l’Empire, l’on verra le Prince continuer à prendre des chemins divergeant de la route empruntée par le Prince Impérial et certains responsables bonapartistes. Se brouillant avec son fils Victor et avec la majorité des dirigeants de l’Appel au Peuple prônant un bonapartisme « réactionnaire », le Prince Napoléon défendra jusqu’à sa mort son idée napoléonienne de « République Plébiscitaire ».

Le but de cet article n’est pas de faire une biographie du Prince mais d’aborder une facette méconnue de sa carrière, qui valu à celui-ci, en son temps, certaines critiques et « moqueries » totalement injustifiées. En effet, en plus d’être un « politique » de premier plan, le Prince Napoléon fut aussi un soldat aux qualités de chef reconnues par ses pairs mais aussi par ses hommes.

*

La carrière militaire du Prince Napoléon débuta à l’âge de 15 ans lorsqu’il fut admis à l’école des cadets de Louisbourg, en Wurtemberg, le pays de sa mère la reine Catherine. Il y fit de solides études, en sortit quatre ans plus tard avec le numéro 1 et un brevet d’officier. Mais, sous la royauté de Juillet, la France était mise hors du concert européen et rejetée au rang de nation secondaire et la guerre étant menaçante, le Prince se retira de l’armée wurtenbourgeoise après deux ans de service.

Sous la Deuxième République, déjà député français, le Prince Napoléon exerça un commandement de colonel dans la Garde Nationale de Paris. Nommé général de division par Napoléon III, il prit aussitôt part aux manœuvres du camp d’Helfaut. Les généraux présents : Canrobert, de la Motte Rouge, furent frappés de la rapidité avec laquelle il avait assimilé les divers règlements de manœuvres. Le Prince devait faire ses preuves pendant la guerre de Crimée. Dès qu’elle fut décidée, il écrivit à l’Empereur :

« Sire,

Au moment où la guerre va éclater, je viens prier Votre Majesté de me permettre de faire partie de l’expédition qui se prépare.

Je ne demande ni commandement important, ni titre qui me distingue ; le poste qui me semble le plus honorable sera celui qui me rapprochera le plus de l’ennemi. L’uniforme que je suis fier de porter m’impose des devoirs que je serai heureux de remplir ; et je veux gagner le haut grade que votre affection et ma position m’ont donné.

Quant la nation prend les armes, Votre Majesté trouvera, j’espère, que ma place est au milieu de nos soldats et je la prie de me permettre d’aller me ranger parmi eux pour soutenir le droit et l’honneur de la France.

Recevez, Sire, l’expression des sentiments de respectueux attachement de votre dévoué cousin. »

Le Prince, alors âgé des trente trois ans, reçut le commandement de la 3e Division qui comprenait les brigades Thomas et de Monnet. Il se rendit d’abord à Constantinople où il fut l’hôte du Sultan puis gagna la Dobroudja où toute l’armée française se concentrait sous les ordres du maréchal de Saint-Arnaud. Les Russes ayant levé le siège de Silistrie et s’étant retirés, les commandants en chef français et anglais décidèrent de porter les hostilités en Crimée et de s’emparer de Sébastopol. Les troupes débarquèrent à Old Fort.

L’ennemi tenta d’entraver la marche des alliés, ce fut d’abord la bataille de l’Alma. Le Prince Napoléon s’y distingua par sa bravoure en se portant résolument aux points les plus dangereux, et, aussi par une initiative judicieuse, la sûreté de son coup d’œil et la promptitude de ses décisions. Ainsi, pendant que sa division, flanquée sur sa droite par la division Canrobert et sur sa gauche par le corps anglais, progressait sous le feu de l’ennemi, il fut informé par le général de Martinprey, chef d’état-major du maréchal, que nos alliés s’étaient arrêtés. Le Prince qui, au début de l’action, ayant déjà constaté leur retard, avait galopé jusqu’à eux pour leur demander de maintenir le contact, se rendit vite compte de la nouvelle situation. Les Anglais s’étaient arrêtés devant la résistance russe. Il prescrivit aussitôt, un « à gauche » à l’une de ses brigades, puis après avoir, lui-même, exploré le terrain, il prit son artillerie, l’entraîna au galop sur les hauteurs d’où elle cribla de projectiles l’ennemi qui se replia devant les Anglais. La journée de l’Alma se termina par une victoire.

Le maréchal de Saint-Arnaud, dans son rapport  à l’Empereur, s’exprimait ainsi :

« L’Alma fut traversée au pas de charge. Le Prince Napoléon, à la tête de sa division, s’empara du gros village de l’Alma, sous le feu des batteries russes. Le Prince s’est montré, en tout, digne du beau nom qu’il porte. »

Et dans son compte rendu au ministre de la Guerre, le commandant en chef écrivait :

« La troisième division, conduite avec la plus grande vigueur par S.A.I. le Prince Napoléon, a pris au combat qui s’est livré sur les hauteurs, la part la plus brillante et j’ai été heureux d’adresser au Prince mes félicitations en présence de ses troupes. »

Déjà à son médecin, le docteur Cabrol, le maréchal avait dit :

« Je suis content de la manière dont le Prince a conduit sa division. Je suis heureux d’avoir à signaler sa bravoure à l’Empereur, il a gagné dignement ses épaulettes et s’est battu comme un soldat. »

Paroles d’un connaisseur et aussi paroles sincères, car le Prince, qui avait été hostile au coup d’État du 2 décembre, n’entretenait pas avec le maréchal, dans la vie ordinaire, de trop bonnes relations. Napoléon III, très content de la conduite de son cousin, le félicita et lui décerna la Médaille Militaire.

almaLes Russes tentèrent, à diverses reprises, d’entraver les préparatifs du siège, en particulier à Inkermann. Pendant ce combat, le Prince, selon le général Niel, se comporta avec bravoure et habilité. Il sut prendre à temps, d’heureuses dispositions pour dégager une de nos unités qui était sur le point d’être cernée. Quoi que souffrant, le Prince Napoléon était resté, à Inkermann, à cheval toute la journée. Les Russes, une nouvelle fois, furent défaits.

En arrivant devant Sébastopol, au cours d’un conseil de guerre, le Prince Napoléon, avait, avec insistance, suggéré l’idée de se porter immédiatement et en forces vers le nord de la ville :

« Les travaux de défense de ce côté, disait-il, n’existaient pas avant le débarquement ; ils ne pouvaient donc avoir grand relief. De plus, l’armée russe devait être démoralisée par ses défaites, il fallait profiter des circonstances et attaquer sans retard. »

Cet avis ne prévalut pas et le maréchal décida de porter ses efforts du côté sud en raison de la proximité de la flotte alliée dont le concours pouvait devenir nécessaire. Ce fut une erreur. Le général russe Todtleben déclara par la suite, que si l’on avait tenté une action par le Nord, la ville eut succombé sans résistance prolongée. On eut évité un long siège qui fut des plus meurtrier.

Peu après, le général Canrobert qui avait remplacé le maréchal de Saint Arnaud, décédé, envisagea une attaque violente de la ville. « Dès le matin du 16 octobre, dit-il dans ses souvenirs, le Prince Napoléon vint me trouver et me demanda à avoir le commandement des colonnes d’assaut. Je lui répondis affirmativement, en rajoutant que j’avais déjà, avant sa visite, décidé de lui confier cette mission périlleuse. L’admirable sang-froid dont il avait preuve à l’Alma, sa présence d’esprit, la promptitude de ses décisions sous le feu, sa bravoure personnelle, son mépris du danger, le désignaient pour commander l’assaut. Nous décidâmes ensemble l’organisation des colonnes qu’il aurait sous ses ordres … »

Mais cette opération fut différée par suite de diverses circonstances et en particulier de la mauvaise saison. Le siège devait s’éterniser. Le Prince, supportant mal la monotonie de la vie ordinaire des camps et repris, dès le début novembre, de la dysenterie dont il avait déjà connu les atteintes, demanda, sur l’avis du médecin de sa division, à être éloigné à Constantinople. Le général Canrobert y consentit et le Prince prit ainsi congé de ses troupes :

« Soldats,

La maladie me sépare momentanément de vous, ma santé épuisée par la longue et glorieuse  campagne que nous faisons depuis sept mois, me force à un repos de quelques jours. Mon cœur et mon esprit restent avec vous, mes braves frères d’armes, que je suis si fier de commander. La 3e division, exemple de courage, de dévouement, d’énergie sera, pendant ma douloureuse absence, ce qu’elle a été à l’Alma. Elle continuera, j’en suis certain, de bien mériter de la France, de l’Empereur et du général en chef. »

Cependant, il ne devait pas revenir. Dès que son état de santé se fut amélioré, il revint en France, avec la permission de Napoléon III. Le Prince Napoléon méprisa les calomnies auxquelles donnèrent lieu sa maladie et son départ, mais il est juste de reconnaître qu’il perdit ainsi une partie des avantages que lui valus sa belle tenue au feu.

*

napoleon-III

L’Empereur Napoléon III.

La paix revenue le Prince n’exerça plus de commandement malgré sa demande de prendre la tête de la Garde Impériale, projet qui n’aboutit pas. Tout en s’occupant activement, il ne perdait pas de vue les questions militaires et il s’intéressait à tout ce qui concernait l’armée. Sa maison militaire était composée d’officiers distingués provenant de diverses armes. Parmi eux se trouvaient le colonel de Franconnière – premier aide de camp –, le commandant Ferri-Pisani – état-major–, le commandant Ragon – génie –, les capitaines de Pussin – cavalerie –, Villot et Roux – infanterie –, les lieutenants de vaisseau Georgette-Dubuisson et Brunet. Tous lui furent très attachés.

En 1858, l’Empereur lui confia le portefeuille du ministère de l’Algérie et des Colonies qu’il venait de créer. Le Prince devait bientôt entrer en conflit avec son collègue de la Marine, l’amiral Hamelin, au sujet des Troupes Coloniales alors rattachées à la Marine et que le Prince revendiquait : « Cependant, disait-il dans son rapport à l’Empereur, elles ne font pas de service à bord des bâtiments. Ce sont des régiments coloniaux ; comme tels, ils doivent être sous les ordres du ministre des Colonies ou de celui de la guerre. » Il n’obtint pas satisfaction et c’est en 1900 seulement que son idée fut réalisée par le rattachement des Troupes Coloniales au ministère de la Guerre.

 

En 1859, un an après son mariage avec la princesse Clothilde de Savoie, eut lieu la guerre d’Italie. La France, pour soutenir le Piémont, déclara la guerre à l’Autriche. Le Prince, partisan de la libération de l’Italie, y avait poussé de toutes ses forces. Il reçut le commandement du 5° Corps d’armée, composé des divisions d’Autemarre et Uhrich et de la brigade de cavalerie de Lapérouse. Il avait pour chef d’état-major le général de Beaufort d’Hautpoul. Dès sa prise de commandement, il adresse à ses troupes, l’ordre du jour suivant :

« Soldats du 5°Corps de l’armée d’Italie, l’Empereur m’appelle à l’honneur de vous commander. Plusieurs d’entre vous sont mes anciens camarades de l’Alma et d’Inkermann. Comme en Crimée, comme en Afrique, vous serez dignes de votre glorieuse réputation. Le pays qui fut le berceau de la civilisation antique et de la Renaissance moderne vous devra sa liberté ; vous allez le délivrer à jamais de ses dominateurs, de ces éternels ennemis de la France, dont le nom se confond, dans notre histoire, avec le souvenir de toutes nos luttes. Vive l’Empereur ! Vive la France ! Vive l’indépendance Italienne ! Napoléon (Jérome) »

Le cinquième corps reçut la mission d’occuper la Toscane, de surveiller l’aille gauche autrichienne qui se trouvait du côté de Modène et de recruter un contingent de troupes italiennes. Cette diversion devait, de plus, dans l’esprit de l’État-Major, donner le change à l’ennemi sur nos intentions et l’amener à modifier sa stratégie. Le Prince eut préféré ne pas s’éloigner de l’ennemi et demanda vainement un autre poste mais toutes les affections étaient faites. Arrivé à Florence, il exécute ponctuellement ces instructions et, comme en Crimée, il se préoccupe de l’installation des troupes. Celles-ci avaient d’abord été casernées aux Cascines, chaudes le jour et très humides la nuit. Il leur fit, sans tarder, attribuer d’autres cantonnements. Sur ces entrefaites, l’Empereur avait remporté les victoires de Magenta et de Solférino, cependant l’armée autrichienne n’était pas détruite et Napoléon III jugea qu’il devait maintenant donner satisfaction au Prince. Prévoyant dans un bref délai une bataille décisive, il donna l’ordre si impatiemment  attendu : « Je te prie, écrivait-il au Prince, d’arriver le plus tô possible, par la route de Piadena à Goito. » Ces marches forcées à travers les Apennins, par une chaleur torride et une poussière aveuglante, furent très pénibles. La traversée du Pô eut lieu sur des ponts mobiles établis avec célérité par le général d’Autemarre, pressé par son chef.

Enfin, le Prince rejoignit l’Empereur à Goito avec son corps d’armée et une division toscane d’environ 2500 hommes. Le cinquième corps prit sa place de combat à l’aile droite de l’armée, à côté du troisième corps, on s’attendait à une grande bataille du côté de Salonte. Mais brusquement, les hostilités cessèrent ; l’Empereur, préoccupé des intentions de la Prusse et de l’attitude de l’Angleterre, offrit la paix à l’Empereur d’Autriche. Il eut, avec François-Joseph, une entrevue à Villafranca puis lui envoya, à son quartier général de Vérone, le Prince Napoléon pour discuter les clauses du traité qui devait nous donner le comté de Nice et la Savoie. Le Prince, après avoir déploré vivement l’arrêt de la campagne, reconnut les motifs de l’Empereur. La façon dont il accomplit cette mission à Vérone donna toute satisfaction à Napoléon III.

Les ennemis du Prince Napoléon commentèrent encore avec malveillance son absence des champs de bataille d’Italie. Il l’avait regrettée le premier mais, soldat, il devait exécuter les ordres.

*

prince napoléon jérômeEn 1861, accompagné de la princesse Clothilde, le Prince Napoléon entreprit un long voyage d’études aux États-Unis,  la Guerre de Sécession désolait alors le pays. Le Prince visita les champs de bataille et les belligérants, d’abord reçu par les chefs nordistes. Il put ensuite, muni d’un sauf conduit, gagner les avants-postes de l’armée du Sud, puis s’entretenir avec le général Lee.

À la suite de son retour en France, le Prince se rendit, à plusieurs reprises au camp de Châlons que Napoléon III avait créé pour l’instruction de l’armée. Il participait alors aux manœuvres et les commandait parfois.

Lors du conflit austro-prussien de 1866, le Prince Napoléon avait prévu la défaite de l’Autriche. Sadowa ouvrit les yeux à la France sur les visées ambitieuses de la Prusse, Napoléon III voulut mettre notre armée à la hauteur des circonstances. Dans le but de réorganiser l’armée, il institua une haute commission dont faisait partie le Prince Napoléon. La séance s’ouvrit à Compiègne le 14 novembre, dit le maréchal Canrobert « par un discours du Prince Napoléon. Dans une harangue violente, d’une grande éloquence, il reprit tous les arguments en faveur du service obligatoire pour tous. »  Malheureusement il ne fut pas suivi. Le Parlement et le pays n’étaient pas préparés à une telle mesure qui ne fut adoptée qu’après 1870.

En 1869, un général étranger, Mierolavski, avait inventé un engin de protection mobile,  pour l’infanterie, pendant le combat. Le Prince, pensant que cette idée devait être prise en considération, présenta Mierolavski au maréchal Niel, ministre de la guerre, mais l’État-major et le comité de l’infanterie ne retinrent pas le projet. Sans se décourager, le Prince obtint de l’Empereur que des expériences sérieuses soient reprises mais la guerre franco-allemande éclata et elles furent abandonnées.

En 1870, la candidature d’un prince Hohenzollern au trône d’Espagne troubla les relations de la France et de la Prusse. La paix était menacée. Le Prince Napoléon, qui connaissait la force de l’adversaire et l’insuffisance de notre préparation, se montra résolument partisan d’une solution pacifique du conflit. C’est ainsi qu’un jour, en sortant d’un conseil tenu aux Tuilleries, il apostropha le maréchal Vaillant : « Comment ! monsieur le maréchal pouvez-vous pousser ainsi à la guerre ? Est-ce que vos connaissances militaires ne vous font pas hésiter devant une semblable entreprise ? »

Malheureusement le siège des généraux était fait et la plupart de nos grands chefs pensait comme Vaillant et firent partager leur avis à l’Impératrice. L’opinion publique, elle-même, était favorable à une solution belliqueuse. Seul l’Empereur, hésitant, résistait. Croyant la question réglée, le Prince partit en croisière dans les mers arctiques, il en fut rappelé par une dépêche lui annonçant la déclaration de guerre. Rentré à Paris, après quelques récriminations contre la politique suivie, il se préoccupa des hostilités et préconisa un plan d’opérations comportant une forte diversion vers la Baltique et escomptant le concours du Danemark. Il était disposé à prendre le commandement en chef du corps expéditionnaire, c’est-à-dire de la flotte et des troupes à terre. Ce projet, discuté en Conseil des ministres, fut combattu par celui de la marine, l’amiral Rigaut de Genouilly qui s’opposait formellement à ce que des unités navales soient mises sous l’autorité d’un chef n’appartenant pas à la marine. Cependant, disait le Prince, un commandement unique est nécessaire afin d’assurer la coopération des divers éléments. Pour éviter une crise ministérielle en de telles circonstances le gouvernement réserva la question jusqu’à sa mise au point. En attendant, le Prince suivrait l’Empereur qui prenait le commandement en chef de l’armée et établissait son quartier général à Metz.

Le Prince poussa vivement à la reprise des pourparlers d’alliance amorcés en 1868 avec l’Italie et l’Autriche mais le roi Victor Emmanuel II lui télégraphiait : « Sans Rome, je ne puis rien faire. Je n’ose pas le dire à l’Empereur, mais ne lui laisse aucune illusion. » Malgré l’insistance du Prince, Napoléon III refusa de souscrire à cette condition, c’est-à-dire d’abandonner « pape-roi ». C’était l’isolement pour la France.

Bientôt, les armées impériales subissaient leurs premiers revers, le maréchal Mac-Mahon était battu à Froeschwiller. Cette grave défaite jeta la consternation au quartier général impérial « on voyait, dit Canrobert, le Prince Napoléon allant, venant, haussant les épaules, avec son masque césarien et sa haute taille, critiquant tout, blâmant les uns et les autres, lançant des boutades entremêlées d’exclamations de sa voix puissante et sonore. » L’Empereur, souffrant de douleurs vésicales, se décida bientôt à abandonner le commandement de l’armée au maréchal Bazaine puis, accompagné du Prince Napoléon, il se retira sur Gravelotte, d’où ils gagnèrent le camp de Châlons.

Depuis le départ de Metz, le Prince pensait que la présence de l’Empereur, n’étant plus nécessaire à l’armée, serait très utile à Paris pour le maintien de l’ordre et l’organisation des corps de renfort. Déjà il avait fait part de cette idée au général de Castelnau, sous chef d’état-major de Napoléon III. À Chalons devant Mac-Mahon et le général Trochu, il émit le même avis que l’Empereur ne prit pas le commandement de l’armée qui s’y constituait mais qu’il devait rentrer à Paris, sans délai, pour y assurer le pouvoir. L’armée de Châlons serait ramenée sur la capitale qu’elle couvrirait et où elle recevrait les renforts attendus de tous côtés, en les encadrant avec ses propres gradés, déjà aguerris. Cet entretien révélait « la supériorité d’une intelligence de premier ordre et la perspicacité d’un véritable homme d’État » (Emile Ollivier).

prince napoléon jérôme 3Un conseil de guerre se tint ensuite chez l’Empereur, en présence du maréchal Mac-Mahon et des généraux présents. Le Prince prit la parole, ayant exposé son plan avec beaucoup de calme et une grande éloquence, il terminait ainsi : « Reprendre le gouvernement c’est difficile et dangereux car il faut rentrer à Paris. Mais que diable ! si nous devons tomber, tombons comme des hommes. » L’Empereur, après quelque hésitation, donna son approbation, et le Prince, afin d’éviter un revirement du souverain, se retira dans la baraque du général Schmitz  pour rédiger immédiatement les différents ordres que comportait la nouvelle situation. Le général Trochu était nommé gouverneur de Paris. L’Empereur se trouvant seul avec le Prince, lui dit : « il faut savoir ce qu’on fera à Paris. Rédige moi une note. »

Le Prince établit aussitôt un plan qui consistait à partir le soir même pour Saint-Cloud avec deux bataillons de la Garde et un d’infanterie de marine. On convoquerait le Conseil des ministres, on demanderait la dictature au Corps législatif et, s’il ne la voulait pas pour l’Empereur, pour son fils avec l’institution d’une régence. L’armée de Chalons, sous les ordres de Mac-Mahon, se replierait sur la capitale. Telles étaient les conceptions du Prince. Malheureusement, la régente et le gouvernement, désapprouvèrent vivement ce plan et affirmèrent à l’Empereur que son retour à Paris, après les défaites, provoquerait une révolution. Napoléon III s’inclina et Trochu partit seul pour Paris, nous savons comment il trompa la confiance du souverain en pactisant avec les émeutiers le 4 septembre.

Tous les historiens sont d’accord pour déplorer l’abandon du plan émis par le Prince Napoléon. L’armée de Chalons ne se fut pas jetée dans le gouffre de Sedan, les ressources du pays en hommes et provisions étaient encore considérables. L’armée de Metz (Bazaine) restait intacte. D’autre part, Trochu n’eût pas pu se livrer à Paris à de louches tractations. La lutte pouvait donc continuer avec de grandes chances de succès !

Le 19 aout, l’Empereur entra, le matin, dans la baraque du Prince et lui dit : « Les affaires vont mal. Une seule chance peu probable mais cependant possible, serait que l’Italie déclarât la guerre à la Prusse et entraînât l’Autriche. Personne n’est mieux informé que toi pour cette mission près de ton beau-père et de l’Italie. Pars tout de suite pour Florence. J’écris au roi, voilà la lettre. » Le Prince ayant manifesté sa répugnance à s’éloigner de l’armée, Napoléon III ajouta : « Tu ne me quittes que quelques jours. Si ta mission ne réussit pas, tu me rejoindras. » Le maréchal Mac-Mahon, commandant de l’armée fit remettre au Prince l’ordre suivant :

« S.A.I. le Prince Napoléon est chargé par l’Empereur d’une mission spéciale. Toutes les autorités civiles et militaires sont invitées à lui faciliter l’accomplissement en mettant à sa disposition tous les moyens dont il pourrait avoir besoin. »

Les ennemis du Prince, ne désarmant pas, l’ont cependant accusé d’avoir abandonné irrégulièrement l’armée pour une agréable villégiature.

Le Prince Napoléon se mit immédiatement en route. Dès son arrivée à Florence, il conféra avec les ministres compétents et leur démontra qu’un corps italien pouvait facilement, avec l’autorisation de l’Autriche, pénétrer en Allemagne et menacer Munich. Mais il ne rencontrait que tergiversations et moyens dilatoires. Il insistait auprès du roi qui, pour échapper à sa sollicitation, quitta bientôt Florence, le laissant seul au palais Pitti. Le Prince continuait, néanmoins ses efforts. Dès le 22 aout, il écrivit à Trochu : « Mon opinion est que l’Italie pourrait donner 50000 hommes dans huit jours, 100000 dans quinze… Donnez-moi votre avis sur la direction à faire prendre aux italiens si je les obtiens. Faut-il les diriger, par le Mont-Cenis, sur Belfort ou, par les Alpes sur Munich. Réponse urgente. » À Emile Ollivier, le Prince disait que « les événements modifiaient chaque jour sa mission… Les heures sont des années. » Il télégraphiait le 28 aout à l’Empereur : « Si notre armée avait succès, cela pourrait changer. »

La nouvelle de la révolution du 4 septembre mettait fin à son rôle. Le ministre Lanza lui laissa deviner la gêne causée par sa présence. Le Prince écrivait aussitôt à l’Empereur :

« J’apprends les batailles perdues et votre captivité. Mon dévouement, mon devoir me dictent ma conduite. Je demande à vous rejoindre, aujourd’hui surtout que toute défense de la patrie est impossible pour moi après les événements de Paris. Quelles que soient les conditions qui me seront faites, je m’y soumets d’avance, pour être auprès de vous. Le malheur  ne peut que resserrer les liens qui m’attachent à vous depuis mon enfance. Je prie Votre Majesté d’accéder à la demande que je lui fais et que j’adresse au roi de Prusse. … »

L’Empereur lui répondit :

« Je suis très touché de l’offre que tu me fais de partager ma captivité mais je désire rester seul avec le peu de personnes qui m’ont suivi et j’ai même prié l’Impératrice de ne pas me rejoindre. J’espère que nous nous reverrons un jour, dans des temps plus heureux. … »

Le dernier épisode relatif à la vie militaire du Prince Napoléon fut sa radiation de l’annuaire militaire sous la présidence de Thiers. Cet homme d’état qui le redoutait, avait obtenu cette mesure de son ministre de la Guerre. Le Prince protesta, de l’exil où le gouvernement le maintenait et entama une procédure de réintégration qui n’aboutit pas.

*

Le Prince Napoléon ne fut jamais très populaire dans l’armée à cause de ses coups de boutoir, de son franc parlé excessif, de son dédain de ce qui était pompe ou parade. Cette attitude éloignait de lui ceux qui ne pouvaient le juger que superficiellement. Mais les généraux et les officiers qui purent mieux le connaitre, lui restèrent très attachés. Le Prince Napoléon s’intéressa toujours à l’armée, à ses travaux et aussi quand les circonstances le permirent, il fit preuve de bravoure et de capacité.

David Saforcada

A propos de David Saforcada

Napoléonien depuis ses 6 ans, militant bonapartiste depuis l’âge de 15 ans, aujourd'hui Président de France Bonapartiste. Candidat bonapartiste à plusieurs élections locales et nationales. Auteur de nombreux articles politiques et historiques, a publié en 2008 "Louis Napoléon, Premier Président - Dernier Empereur", en 2010 "La République Consulaire, la République Bonapartiste" et en 2013 « Louis Napoléon Bonaparte, l’autorité pour la liberté ».

2 commentaires

  1. Christopher Lings
    Christopher Lings

    Un homme méconnu et, quand il l’est, injustement décrié. Merci pour ce portrait très complet qui réhabilite à merveille sa mémoire de militaire.

  2. Où sont auj. les hommes de cette trempe ?

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