lundi, 25 septembre, 2017
« L’Avenir de l’Intelligence », de Charles Maurras
Charles Maurras à son bureau.

« L’Avenir de l’Intelligence », de Charles Maurras

En 1905, Charles Maurras écrivait un livre qui ne devait lui apporter rien d’autre que « la calomnie des pires et l’inattention des meilleurs .» Pourtant cet opuscule appelé L’Avenir de l’Intelligence présente encore aujourd’hui bien des intérêts. Il est autant une synthèse subjective sur l’histoire littéraire de la France qu’une analyse de la nocivité des Lumières et de la Révolution, autant dénonciation du pouvoir de l’Argent que plaidoyer pour le nationalisme intégral. Pour en dégager le meilleur bénéfice, il faut en discerner les intérêts et les limites. Ainsi commencerai-je cet article par une synthèse du propos tenu avant d’exposer quelques réserves que je juge nécessaires. Cela fait, on pourra comprendre l’utilité qu’il reste aujourd’hui à l’œuvre et de facto l’imbécilité que constitue sa condamnation aveugle au nom d’une lecture téléologique et pathologique de l’Histoire.

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Selon le maître de l’Action française, le monde met depuis toujours à l’œuvre de grandes Forces qu’il métonymise, comme l’Or, le Sang ou l’Intelligence. Des confrontations de ces éléments découle l’encre avec laquelle on écrit l’histoire. Manifestation par excellence de l’Intelligence, les Lettres révèlent par leur évolution celle de toute la société française. Jusqu’à la Renaissance, l’écrivain est considéré mais subordonné, quoique Ronsard eût pu finir embastillé s’il avait agi quelques décennies plus tard. Du XVIème au XVIIIème siècle, les auteurs laissent toutefois la politique et la théologie aux spécialistes tout en agissant sur la réalité par leurs amusements. Les Molière et La Fontaine étaient plus soucieux, selon Maurras, de plaire que de gouverner derrière le rideau. Il est vrai que le titre d’éminence grise sied mieux à l’abbé Dubois qu’à Boileau. Cette inertie relative disparaît au XVIIIème siècle, durant lequel les auteurs « apportent au monde une liste de doléances, un plan de reconstitution. » C’était le temps où, récupérant les dividendes de l’humilité de leurs prédécesseurs, Rousseau préparait une Constitution pour la Pologne (Considérations sur le gouvernement de Pologne et sa réformation projetée, 1771-1772), Montesquieu théorisait la séparation des pouvoirs (De l’esprit des lois, 1758) après que Fénelon eut critiqué le règne de Louis XIV (Les aventures de Télémaque, 1699) bien que précepteur de son petit-fils et successeur éventuel, le duc de Bourgogne. Maurras met ici le doigt sur une rupture que L’enseigne de Gersaint d’Antoine Watteau dépeint. Pour notre auteur, elle ouvrait un temps où « les vrais rois, les lettrés, n’avaient qu’à paraître pour obtenir la pourpre et se la partager » leur philosophisme étant pourtant contraire « avec les lois physiques de la réalité » et avec « les lois logiques de la pensée ». Requiescat in pace, René Descartes. Ce déracinement de la pensée par les Lumières, adéquat avec la distinction entre pays réel et pays légal faite par l’auteur dans son œuvre politique, aboutit logiquement à faire de l’Intelligence dévoyée une force jouant contre le pouvoir traditionnel en frappant celui-ci à la tête en 1789.

Point névralgique de toute analyse historique, la Révolution ouvre grand les portes sur lesquelles toquaient les encyclopédistes, les arrachant même en dépassant de loin les ambitions des auteurs en question. Cela porte deux conséquences liées entre elles et qui n’auront de cesse de s’approfondir au long du XIXème siècle. La première conséquence est la remise du pouvoir à « des marchands d’or, qui sont d’une autre chair que nous, c’est-à-dire d’une autre langue et d’une autre pensée. » Or, dans le grand jeu d’affrontement des Forces, les points pris par l’Argent sont débités à l’Intelligence sur le grand boulier de la société. Directement ou par le truchement du politique, le premier s’est imposé à la seconde. La liberté politique apparente de la presse est euthanasiée par son asservissement économique, la poésie devient une profession, c’est-à-dire un moyen d’enrichissement, donc un serviteur de l’Argent et un adversaire de l’Intelligence sincère qui devient un territoire occupé. Ne réalisant pas que ce fut par les Lettres que l’échafaud des auteurs s’érigea, l’idéal humaniste et universaliste continue de présider aux éditoriaux comme aux sonnets, et c’est là la seconde conséquence du XVIIIème siècle. Pourtant, pour Maurras, les artifices de Jean-Jacques avaient vite reçu « la réponse ironique et dure des militaires du XIXème siècle aux songes littéraires du XVIIIème » que personnifie Napoléon Bonaparte, auquel on pourrait rajouter quelque Bismarck et Clausewitz. En tenant d’une main le sabre et de l’autre le pinceau, Napoléon adopte à l’égard de l’Intelligence la même dualité qu’en politique avec la jonction du suffrage universel et du pouvoir personnel. Il tente de cicatriser les plaies de la Révolution dans sa personne par une alchimie complexe entre réalité, idéal et ambition. L’épisode consulaire et impérial clos, l’Intelligence s’apprête à traverser le siècle balafrée par cette Lumière qui se réfléchit si bien sur les pièces de monnaie. Les lettrés ne viennent pas en politique pour accomplir la revanche sur l’Argent mais pour en gérer les affaires courantes. Soumis aux influences étrangères et notamment au romantisme allemand, soucieux d’être populaires, les hommes de Lettres « nient la servitude pour en encaisser les profits de la même manière qu’ils poussent aux révolutions pour émarger à la caisse du Capital. » Réduits à la sédition hypocrite pour une somme maigre en comparaison des grandes fortunes coloniales, financières ou industrielles, ils trouvent peu de places dans la symbolique bibliothèque des ducs de Brécé. Le lectorat naturel (comprenez traditionnel) est noyé dans la masse invitée par l’école à briser l’élitisme, mais cette moyennisation ne réussit en fait qu’à anéantir la distinction intellectuelle de l’aventurier et de l’enrichi. Ce que l’on appellerait aujourd’hui démocratisation de l’Intelligence est donc essentiellement perçue par Maurras comme une régression au nom et au service de l’Argent. Ainsi semble-t-il en être encore en 1905.

Malgré le mot de Clemenceau selon lequel « la souveraineté de la force brutale est en voie de disparaître, et nous nous acheminons, non sans heurts, vers la souveraineté de l’intelligence », Maurras voit celle-ci affalée sur la civière d’une époque sans « amour éclairé des Lettres ». Le prolétariat lettré entretenu par l’académisme est incapable de se soustraire à la domination de l’Argent que l’État lui impose si bien que ne restent libres que les fortunés au-dessus des besoins comme le fut La Rochefoucauld ou les Diogène faisant peu de cas du confort. L’intelligence française n’est plus qu’un étalage où les écrivains, les publicistes et les journalistes se vendent et remplissent les paniers les plus confortables, fussent-ils prussiens ou anglais. En illustrant ce commerce à travers l’exemple de la défaite de 1870, l’auteur accuse Napoléon III de n’avoir pas avoir donné à la Patrie une presse, quand d’autres accusent la presse de ne pas avoir de Patrie. En cause : l’essence plébiscitaire du bonapartisme. Le pouvoir a donc à voir avec la gestion de l’Intelligence dont les artisans, « de plus en plus tirés par leurs pieds », ont rompu avec les puissances traditionnelles, guère plus représentées que par l’Église. Sans être désespérée, la situation de l’écrivain ainsi décrite laisse entrevoir la rudesse de la tâche. En 1905, « plus que jamais, dans une mesure inconnue aux âges de fer, la pauvreté, la solitude expieront la fierté du héros et du saint : jeûner, les bras croisés au-dessus du banquet, ou, pour ronger les os, se rouler au niveau des chiens. »

Pour intéressante qu’elle soit, la chronique de Maurras ne sort pas intacte de l’analyse et l’honnêteté même qu’il appelle nous conduit à discerner au moins trois critiques envisageables.

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La doctrine Contre-Révolutionnaire se signale à chaque paragraphe et doit être relativisée. Chacun pense ce qu’il veut de 1789, mais nul ne peut honnêtement nier le pouvoir de l’Argent avant elle. C’est une chose de considérer que la démocratie et la laïcité ont ouvert les portes aux puissances financières, cosmopolites, étrangères… C’en est une autre de dire que la monarchie catholique héréditaire ne jurait que par l’épée et l’Évangile. Qui dit office doit dire vénalité des offices, qui dit Médicis dit banque, qui dit pouvoir dit intérêt et corruption. En imaginant une Intelligence violée par les colonnes infernales, on nie qu’avant Montaigne même l’Argent tenait déjà fortement les plumes. Quid de ce que Ronsard appelait la « littérature d’épicerie » ? Quid de Molière tapé au portefeuille par Lully ? Non, l’Argent n’est pas entré en jeu par Robespierre portant une quelconque valise marquée du sceau du Contrat social. Ce changement des rapports de force doit plus à ce que Fernand Braudel nomme le « temps long », soit les évolutions structurelles de l’économie entraînant une bousculade sociale et sociétale qui se manifeste à terme dans le politique. On pourra ainsi voir le magistral ouvrage, Civilisation matérielle, économie et capitalisme (XVème-XVIIIème siècles) pour se soustraire facilement à la facilité presque paresseuse consistant à faire un lien abusif entre les Constituants et la tyrannie de l’Argent sur les Lettres. Le génie de Bainville ne fait pas, loin s’en faut, de l’Action française une sœur aînée des Annales. Admettons donc que Maurras fait une cause unique d’un phénomène hypothétiquement accentuant. Il n’est jamais très sain d’avoir des maîtres à penser pour plaider la liberté, ni de fuir l’opprobre aveugle par le soupirail de la niaiserie panégyrique. Au-delà même des faits, j’en appelle à ma subjectivité et à ma sensibilité avouées pour effectuer deux autres reproches à L’avenir de l’Intelligence.

Le premier est politique. Je ne suis pas un démocrate fanatique et je crois que la massification est la voie royale vers un nivellement par le bas. Je ne puis, pour autant, applaudir au darwinisme social dégoulinant de ces pages comme autant de larmes versées sur le cadavre de la société d’ordres. Je doute fort que les temps littéraires regrettés par Maurras eussent été si ouverts au seul talent. Je ne puis évidemment pas fournir des graphiques rendant compte des potentiels roturiers gâchés mais la perte du monopole des Lettres par l’aristocratie ne peut pas être intégralement funeste. De même, l’élargissement du lectorat est ambivalent dans ses effets. Les masses ne se rendent certes pas quotidiennement au rendez-vous du bon goût mais ni Homère, ni Corneille ne m’auraient été présentés dans une société régie par la nostalgie maurrassienne. Je ne suis pas candidat à l’éloge mais je trouve qu’est bien malheureux celui qui fuit les bibliothèques. Romain Gary disait « que le but de la démocratie est de faire accéder chaque homme à la noblesse. » Je porte le même avis sur les livres, sans croire qu’il n’y ait jamais eu de « pass-marquis » ou de « pass-archiduc » disponibles dans les librairies. L’esprit noble, qui trouve dans les arts un moyen sérieux de s’affuter, m’est, de toute façon, plus cher que l’étiquette noble dont on cherche parfois le sens. Si l’Intelligence est affectée par la vulgarisation, celle-ci n’oblige pas aux autodafés des bonnes œuvres et il y a plus à craindre de la censure par la pensée commune que des décisions majoritaires qui ne nous affectent pas, ce qui n’est pas le cas en politique. Je ne tire de ma lecture aucun engouement nouveau pour la confiscation des Lettres par une élite née, peut-être parce qu’elle m’obligerait dans l’instant à brader mes étagères pour un quelconque lecteur « naturel ».

Je ne m’accorde pas plus pour traiter la littérature des XVIIIème et XIXème siècle en simple agent du désordre. La question que ne se pose pas Maurras est celle des nécessaires réformes de l’ordre ancien. L’inconvenance d’une réponse -ici la Révolution- ne permet pas de mépriser la question. La critique du Prince n’est pas apparue avec Voltaire mais peut être repérée depuis Aristophane, jusqu’à La Fontaine. On sait bien, par ailleurs, que ce n’est ni Candide ni la Nouvelle Héloïse qui amenèrent seuls 1789 mais le croisement de circonstances économiques défavorables et d’une paralysie des réformes, notamment fiscales. Il me semble donc hâtif de faire des Lumières de simples agents de l’Argent, alors que leurs idéaux sont plus probablement, pour paraphraser Chesterton, devenu fous. Quand bien même on leur octroierait une responsabilité dans la mise en servage de l’Intelligence par l’Argent, le tableau que Maurras livre de la littérature post-Révolutionnaire me semble excessivement sombre. L’enrichissement personnel de Victor Hugo doit-il éteindre les étoiles que ses Contemplations ont pu mettre dans nos yeux ? La vénalité de l’Opinion journalistique est-elle plus marquante que la puissance stylistique de Chateaubriand ? L’influence germanique sur le romantisme, et donc du symbolisme, suffit-elle pour se priver du Tombeau d’Edgar Poe ? La même condamnation de l’étranger conduirait aussi à occire Les Trophées, d’Heredia… Alors, je suis sans doute trop sensible au romantisme pour être fiable dans mon jugement mais, tout en reconnaissant le génie de « papa Haydn » maltraité mais obéissant aux Esterhazy, je me permet de croire qu’il y a chez Beethoven un Everest musical, bien qu’il ne saluait pas les nobles et s’enthousiasma un temps pour la Révolution. « L’esprit indiscipliné » que lui reprocha Goethe est sans doute pour beaucoup dans les frissons que laissent en chacun de nous sa sonate au clair de lune ou sa « tempête ». Je défends donc ces Intelligents du XIXème siècle, fussent-ils séditieux ou rentiers. Peut-être que l’ordre ancien eut donné une meilleure 9ème symphonie mais si ce siècle est pour l’Intelligence un enfer, je veux bien, avec Rimbaud, y passer une saison.

Que l’on juge par l’Histoire ou par sa sensibilité personnelle, on doit pouvoir se permettre de porter la critique contre le document. Cela étant fait, il nous faut revenir à la puissance lucide et visionnaire qui habite l’Avenir de l’Intelligence.

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On peut accuser ou exempter les Lumières ou la Révolution française pour complicité avec l’Argent. On ne peut pas nier la domination de celui-ci. Il m’a été donné de lire chez Maurras l’un des constats les plus tristement lucides, pas moins vrai en 2013 qu’il ne l’était en 1905 : « Ni aujourd’hui ni jamais la richesse ne suffit à classer un homme ; mais aujourd’hui plus que jamais, la pauvreté le déclasse ». La sentence n’appelle pas de commentaire. Les gens honnêtes savent qu’il y a plus en l’homme qu’un facteur de production de richesse et que la fiche de paye n’est affichée en devanture que par celles et ceux dont la tête et le cœur rivalisent de vacuité. Pourtant, l’Argent ayant encore accru sa tyrannie, la société accélère et rejette en marge les indolents qui osent laisser leur porte-monnaie derrière eux. Aussi je me demande si le romantisme et la pensée de Maurras n’auraient pas tout à voir dans un anti-matérialisme (je n’en doute plus guère après la lecture d‘Un débat sur le romantisme). Quoiqu’il en soit, cette leçon de noblesse et de vertu devrait être dispensée à tous, pour que chacun y voit plus clair sur le chemin de son accomplissement. Le véritable intérêt de ce livre est de ne pas se tromper de combat. La droite contre la gauche, les Français contre les étrangers, les catholiques contre les musulmans… Que voilà de faux motifs pour transpirer ! Le véritable combat est celui des valeurs. Tout contre l’Argent, la Force, les Larmes, l’Intelligence… Ces forces font le sens de la vie de l’Homme jusqu’au jugement dernier, de Dieu, selon moi, des vers de terre selon d’autres. Admettre que l’Homme doit perdre sa vie à la gagner en ne faisant qu’accumuler et défendre jalousement un patrimoine éphémère, c’est lui ôter tout intérêt en tant qu’être. Pire, c’est l’inciter à la destruction de son cadre de vie (naturel, social, culturel…) en lui disant simplement : « Ta prime au chaos sera exonérée à 25% .» La lutte contre l’hégémonie de l’Argent ne doit pas être un baroud d’honneur avant de brader nos enfants et nos cimetières. Elle doit être le regain d’une raison d’être. Dans ce combat, dix mille légions, mais seulement deux bannières. Je laisserai une simple citation pour situer les élites officielles sur le champ de bataille : « Notre Université entend accaparer la littérature, la philosophie, la science. Bons et mauvais, ses produits administratifs étouffent donc, en fait, tous les autres, mauvais et bons. En dernier lieu, ses missions, ses honneurs, ses décorations lui permettent de dispenser également des primes à la parole et au silence, au service rendu et au coup retenu ». Il ne reste qu’à ajouter qu’aujourd’hui cette description vaut pour un système dépassant de beaucoup la seule Université. On transigera sur les modalités de reconstruction une fois que le cadavre du Veau d’Or sera dégluti par les charognards qu’il aura stupidement affamés. Pour parvenir à la victoire, Maurras nous fournit quelques pistes doctrinales.

Il y a d’abord le nationalisme intégral. La monarchie héréditaire libère l’exécutif de la désignation par l’opinion, c’est-à-dire par ceux qui la fabriquent. Il faut aussi compter sur l’Église, seule structure encore capable de résistance malgré les estocs de l’État ploutocrate. L’idée générale est de sauver l’Intelligence en la concentrant dans « des institutions un peu moins éphémères [que les responsables publics] .» Évidemment, dans la logique maurrassienne, « les quatre États confédérés de l’anti-France » (juifs, métèques, francs-maçons, protestants) ont tout à voir dans la maltraitance de l’Intelligence, sinon dans la domination de l’Argent. Il s’agira aussi de compter sur une gestion anti-jacobine de la France pour éviter que l’Intelligence française ne pourrisse subitement par la tête. Le jugement de chacun est libre sur cette doctrine que l’on trouvera plus amplement détaillée bien des années plus tard dans Mes idées politiques (1937, sauf erreur de ma part) mais déjà ébauchée dans une Idée de la décentralisation parue à la fin du XIXème siècle ou dans la fameuse Enquête sur la monarchie. De vrais connaisseurs de Maurras pourront, je l’espère, éclairer nos lecteurs sur ce sujet. Pour mieux défendre son alternative idéologique, il égratigne deux autres doctrines en vogue au début du siècle dernier. Le socialisme [celui de Marx ou Proudhon, pas du FMI], d’abord, qui est gros du vice révolutionnaire dont on sait tout le bien que l’auteur pense, et dont le principe de possession par l’ouvrier de ses moyens de production serait problématique pour le lettré. En effet, détenant ses imprimeries et ses librairies comme l’ouvrier ses machines-outils, l’écrivain n’aurait que peu de temps pour penser et rêver, ce qui est son rôle. Il est donc voué par le bon sens à une logique d’interdépendance. L’anarchisme [pas celui des punks pré-pubères aspirant à la Révolution par l’argent de poche] ensuite, suspecté d’apporter le désordre et d’attaquer plus violemment la propriété du sol que la puissance financière et ses satellites journalistiques. Ce processus offensif conduit finalement Maurras à nous mettre en garde contre les opposants fantoches, « singulièrement modérés, respectueux, diplomates; [qui] sont des adversaires qui ont des raisons de craindre de se nuire à eux-mêmes en causant au pouvoir quelque préjudice trop grave. » Après ce concours des doctrines, on peut continuer à ne pas adhérer au nationalisme intégral. Il nous reste toutefois plusieurs conseils utilisables pour s’inscrire efficacement dans la joute des grandes Forces.

Le premier présent qui nous est fait est bien sûr les prise de conscience des enjeux dépassant les strictes considérations politiciennes. Si on ne veut y voir une élévation, on admettra au moins un élargissement, un « dégagement », dirait Régis Debray. Comme dit précédemment, il s’agira pour l’Intelligence de s’allier avec quelques forces matérielles pour permettre une existence physique à la Cité sans se caler en souriant dans l’étau de l’Argent. Pour ce faire, elle devra reconnaître qu’elle n’a en réalité plus aucune souveraineté et qu’il s’agit de reprendre cette liberté confisquée. Sale temps pour les cuistres… Payés et décorés par un système, les véritables amoureux de l’Intelligence devront renoncer à leurs prébendes-muselières pour se mettre au service de l’ordre, de la patrie, du salut public et faire tomber l’Argent. On protestera que le remède serait pire que le mal, que l’intellectuel ne gagnerait rien à un système qu’il sera forcé d’applaudir. Ayant prévu la critique, Maurras y répond en déclarant qu’en sauvant la Cité, et elle-même, l’Intelligence aura acquis une place importante et réellement considérée dans la nouvelle structure et aura donc une réelle indépendance permettant l’expression de son potentiel créatif. On peut se laisser aller à espérer que l’effort contre l’Argent qu’implique aujourd’hui le combat national pourrait se porter en même temps contre le culte de la médiocrité rentable. En s’emparant de « quelques-unes des citadelles de l’Argent » (pensons à l’internet), on peut faire jouer le caractère « diviseur et divisible » de l’ennemi contre lui. L’ouvrier et le cultivateur ne souffrent pas moins, ô combien, que « l’honnête homme » des maltraitances d’un système qui menace d’ôter le travail à ceux dont c’est le seul patrimoine. Il semble aujourd’hui que le bon sens ait quitté les cabinets et les amphithéâtres pour se réfugier dans les fermes et les ateliers. Dans son histoire et dans son avenir, l’Intelligence ne peut continuer à bien porter son nom en jouant contre le combat national, où qu’il soit mené.

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Ainsi, sans verser dans le suivisme béat, on peut tirer grand profit de l’Avenir de l’Intelligence dont le plus grand mérite est de désigner les enjeux véritables de nos combats d’aujourd’hui. On peut croire que Maurras serait désespéré de voir à quel point l’Intelligence a pu reculer en un siècle. Peut-être se demanderait-il pourquoi nous continuons de nous battre. Peut-être nous dirait-il que le nationalisme intégral est la seule et unique réponse à la crise des grandes Forces qui va toujours croissante. Peut-être aurait-il raison. Ce qui est sûr, c’est qu’il nous appartiendrait de lui rappeler qu’il disait lui-même qu’ « une espérance collective ne peut pas être domptée. »

Guillaume E.

A propos de Guillaume E.

Etudiant passionné en histoire ayant travaillé sur le Front national (parti politique) et intéressé par la politique contemporaine. Souverainiste sans parti, je défend la réconciliation d'un patriotisme intransigeant et d'une primauté de la question sociale. Je me propose de commenter l'actualité politique ainsi que de faire connaître des ouvrages ayant trait à l'enjeu patriotique. Enfin, bien sûr, j'essaie de faire partager des regards personnels sur l'histoire en général, en restant ouvert à la critique et au débat.

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