La France est en guerre économique
Détail du tableau « Le Changeur et sa Femme », de Quentin Massys, 1514.

La France est en guerre économique

De David Ricardo jusqu’à Alain Minc, la fable libérale a toujours voulu présenter la mondialisation des échanges comme un jeu à somme positive. Ce mythe, devenu le fond sonore de nos démocraties de marché et d’opinion nous représente ainsi les relations entre Etats comme pacifiées grâce aux échanges économiques, ce fameux « doux commerce » dont parlait Montesquieu. Or, aujourd’hui et plus que jamais, l’hyper compétition dans laquelle les nations et les acteurs économiques évoluent ne laisse aucune place à l’enrichissement mutuel « gagnant-gagnant » et encore moins aux amitiés. En réalité, une guerre économique farouche se déroule sous nos yeux, facilement visible, pour qui veut bien prendre la peine de regarder.

La France est en guerre mais elle ne le sait pas

L’argument est usé et réutilisé, l’Union Européenne c’est la paix ; les terribles affrontements ont laissé place à l’entente des peuples dont la figure paroxystique n’est autre que le « couple franco-allemand ». Or à y voir de plus près, la guerre n’a pas disparu elle a juste muté, elle s’est réadaptée à la novlangue postmoderne qui ne parle que de coopération, développement et de crise de couple pour définir les rapports interétatiques. Ce déni total de réalité comme nous allons le voir nous amène à réaliser que les élites Françaises sont ancrées dans une attitude de soumission masochiste aboutissant au sabordage progressif des intérêts supérieurs de la France[1]. En effet, la France est aujourd’hui incapable de penser la puissance, de voir des intérêts entre les Etats et non des amitiés, d’avoir une vision stratégique et de se préférer soit même à autrui, préalable pourtant nécessaire à un respect réciproque.  La France est en guerre mais refuse de l’accepter, « une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment […] et pourtant une guerre à mort » pour reprendre les derniers mots de François Mitterrand.

Les conséquences de cette réalité sont pourtant palpables dans toute l’Europe et principalement dans celle du sud avec des taux de chômage supérieurs à 25%. Une tiers-mondisation de l’Europe[2] est en marche comme nous le démontre le retour de certaines maladies en Grèce telles que la tuberculose ou la malaria, sans compter l’effroyable hausse de la mortalité infantile. Le dernier rapport de l’Institut Français pour la Santé et la Recherche Médicale (IRSEM) explique que le chômage tuerait entre 10 000 et 20 000 personnes par an en France[3]. Ces tristes résultats ne sont en rien une fatalité, ni le résultat de peuples fainéants ou vivant au-dessus de leur moyens mais bien la conséquence d’une guerre économique et donc sociale menée entre pays et notamment contre la France, une domination que l’Union Européenne comme nous le verrons vient accompagner et accentuer.

Cette guerre est économique et le pillage de notre pays n’est pas un fait nouveau. Le rapport du député Martre en 1994 puis celui du député Carayon en 2003 soulignaient déjà le retard de la France en intelligence économique, discipline pouvant se définir comme la reconnaissance d’un « intérêt de puissance »[4] pour les Etats, obligeant ces derniers à travers la veille, la sûreté et l’influence à défendre mais aussi à promouvoir leurs intérêts économiques nationaux sur leur territoire ainsi qu’à l’étranger. L’intelligence économique est en quelque sorte l’équivalent de la stratégie militaire mais dans un cadre géoéconomique, les deux étant d’ailleurs intimement liés.  La passivité de la France dans cette lutte et plus encore son obsession à opposer le secteur privé au secteur public a entrainé une absence de connivence nationale, nous empêchant de sortir victorieux de nos affrontements avec les puissances étrangères. Cet aveuglement nous a déjà couté très cher. Les plus grandes affaires que sont la perte de Péchiney et de Gemplus démontrent à elles seules les conséquences néfastes de cet abandon pour notre tissu industriel, nos emplois et pour nos avancées dans les secteurs stratégiques de demain.

La France n’a pas su, ni voulu se protéger de ses adversaires en l’occurrence Américain et Canadien, perdant progressivement les atouts dont elle disposait, éléments pourtant devenus aujourd’hui déterminant dans le maintien de sa puissance et de son rang. La guerre économique est au centre de l’actualité et les Etats Unis ont au moins le mérite de l’assumer. Outre-Atlantique, le géopoliticien américain Luttwack parle en ces termes de ces nouveaux affrontements; « les capitaux investit ou drainés par l’Etat sont équivalents à la puissance de feu, les subventions au développement des produits correspondent au progrès de l’armement, la pénétration des marchés avec l’aide de l’Etat remplace les garnisons militaire déployées à l’Etranger, ainsi que l’influence diplomatique. Ce n’est plus de l’économie pur sucre mais de la géo-économie ».[5].

Pour un véritable patriotisme économique

Ainsi, les américains ont développé, à l’image de nombreux pays, différents moyens et  outils pour gagner cette guerre économique[6]. Ils utilisent des fonds d’investissement sous contrôle de la CIA (In-Q-tel), disposent d’un droit adapté aux mesures coercitives qu’ils veulent imposer, manient excellemment l’intelligence économique comme le démontre le rachat récent de Alstom par General Electric[7]. A l’inverse, la France refuse ce patriotisme économique. Bien que la notion fût utilisée par Dominique de Villepin en 2005 puis reprise par Nicolas Sarkozy et dernièrement par Arnaud Montebourg, les mesures sont trop faibles pour être réelles, le discours est incantatoire.

Pour prendre quelques exemples ; le fond stratégique d’investissement (FSI) dispose de fonds trop réduits pour sécuriser nos industries d’importances vitales mais aussi pour accompagner dans une démarche offensive des OPA sur des concurrents étrangers ou simplement pour dérober des savoir-faire technologiques étrangers. Nos marchés publics sont ouverts à 90% aux investisseurs étrangers contre 20% aux Etats-Unis. En ce qui concerne l’espionnage, alors que depuis le président Clinton le travail de la CIA s’oriente vers le renseignement économique, la France semble obnubilée par le contre-terrorisme délaissant l’intelligence économique malgré les demandes répétées de spécialistes, trop peu écoutés et entendus. L’intelligence économique se devant d’aller bien au-delà d’une simple coopération entre les services secrets français et l’industrie de l’armement. On pourrait également aborder ce sujet à travers le prisme juridique. La loi Cohen aux Etats-Unis permet de définir de manière large l’espionnage économique lorsqu’il a lieu sur le territoire américain, et l’accompagne de sanctions pénales importantes particulièrement dissuasives alors que la France n’en a qu’une conception restrictive laissant s’échapper des savoir-faire à l’étranger à l’image de l’affaire Li Li Whuang en 2007 (Valeo). Les exemples sont malheureusement abondants, du renseignement économique en passant par les fonds stratégiques sans oublier l’influence normative à l’international ou simplement par l’environnement juridique et pénal Français, la France n’arrive pas à se montrer à la hauteur des enjeux par manque de volonté politique.

Il n’est pourtant pas trop tard, la France a encore des atouts à faire valoir malgré le pillage qu’elle subit depuis de nombreuses années. L’exemple de l’agriculture française est éloquent. La France première puissance agricole européenne, dégage près de 10 milliards d’excèdent commercial et dispose d’une réelle visibilité et puissance en ce qui concerne le commerce des grains, du vin ou encore des produits laitiers. Autant d’armes économiques à faire valoir auprès des pays étrangers par l’intermédiaire de l’aide alimentaire[8] ou d’une diplomatie économique structurée. Face au marché transatlantique, à l’émergence du Brésil, de l’Inde ou encore de la Chine sur le marché agro-alimentaire, la France doit prendre les armes. L’œuvre de Sébastien Abis et Thierry Pouch « Agriculture et mondialisation, un atout géopolitique pour la France« [9] énonce particulièrement bien les enjeux de demain et le rôle que la France doit assumer pour se maintenir et se préserver si elle ne veut pas complétement s’abandonner aux intérêts étrangers.

La question inéluctable de l’Union Européenne

On l’a vu, tous les problèmes ne viennent pas de l’Union Européenne mais bien d’un incapacité chez nos élites à penser la puissance et à l’accepter. Néanmoins il est impossible d’aborder la question de la guerre économique sans parler du cadre réglementaire qui l’accompagne à savoir justement celui de l’union européenne, carcan idéologique, économique et juridique inimitable. L’acte unique européen qui consacre les quatre grandes « libertés » de biens, services, capitaux et personnes s’accompagne d’une conception ordo-libérale du marché venant de l’école de Fribourg. Celle-ci impose à l’Union Européenne notamment à travers les articles 101 et 102 du TFUE la lutte contre les cartels, les ententes, ainsi que toute situation monopolistique intitulée ; abus de position dominante. Enfin, elle interdit les aides publiques d’état afin de ne pas fausser la concurrence pure et parfaite. On retrouve la fable libérale qui dans les faits vient affaiblir la France et empêcher une quelconque « Europe puissance ».

Outre le démantèlement dans les années 90 des services publics à la française par la privatisation de nombreux secteurs clefs, on s’aperçoit que cette idéologie est néfaste pour l’économie Française. L’affaire EADS-Boeing de 2008 illustre le problème européen[10]. Tout d’abord celle de l’euro, lorsque le dollar baisse de 10 cents, Airbus subit une baisse de 1.2 milliard d’euros de recettes, cela signifie qu’une perte de 20% de la compétitivité d’Airbus fut liée à un euro trop fort. En ce qui concerne l’interdiction des aides d’états, on constate que là ou Boeing reçoit de la part du Pentagone l’équivalent de 600 millions d’euros, Airbus n’a le droit qu’à des « avances remboursables » équivalent à 53 millions d’euros. Les USA subventionnent , disposent d’un « Buy American Act » et du fameux exxon-Florio amendement là où les états européens subissent les condamnations de la commission et de la CJUE – deux organes non élus-, sanctionnant les entreprises pour atteinte à la concurrence, interdisant un quelconque protectionnisme étatique et s’arrangeant avec les groupes étrangers pour qu’en échange de la séparation de certaines de leurs activités , ces derniers puissent racheter les fleurons de l’industrie française. Bruxelles, rappelons-le, accueille près de 15 000 lobbyistes dans ses enceintes technocratiques.

Dans cet environnement complexe et défavorable, l’Allemagne tire ses cartes du jeu, ayant fait des pays de l’Est son arrière-cour pour son économie de bazar renouant avec l’idée de Mitteleuropa : le premier lieutenant allemand de l’Imperium mundi américain gère autant qu’il subit un hégémon européen de par ses relations privilégiées avec les institutions européennes et son économie en ordre de combat depuis maintenant plusieurs décennies[11]. Apres avoir profité des débouchés européens rendu possible par des taux d’intérêts faibles pour toute l’Europe du fait de la monnaie unique ( les excédents des uns n’étant que les déficits des autres) , l’Allemagne change maintenant de cap pour dégager des excédents commerciaux auprès de nouveaux pays hors zone euro. Pas de couple, que des intérêts, l’Allemagne abandonne le navire européen progressivement, s’orientant vers des marchés à l’est avec la Chine et recevant des gages par les américains d’une ouverture de débouchés avec le marché transatlantique[12]. La solidarité européenne est la dernière de ses préoccupations, un égoïsme allemand entendable bien que déloyal et non assumé. La puissance est normalement une relation humaine, un art, dont l’Allemagne est dépourvu, le moralisme et l’humiliation qu’elle fait subir aux autres nations est un nouveau diktat qui sera difficilement pardonnable.

Les différentes techniques de l’intelligence économique n’ont pas été décrites de manières exhaustives tout comme de nombreux points essentiels à la compréhension de la situation économique n’ont pas été abordés, notamment au niveau macro-économique (endettement des Etats sur les marchés, déséquilibres financier mondiaux, cycle d’innovation etc.). Néanmoins, « l’intérêt de puissance » porté globalement par l’intelligence économique dans ce contexte d’hyper compétition internationale est un levier suffisamment déterminant au rétablissement économique de notre pays pour être évoqué, d’autant plus qu’il est encore possible de l’activer. Un levier national dépendant cependant d’une vraie volonté politique afin de lutter contre l’hémorragie, face à ceux qu’on appelle les « munichois de la guerre économique »[13].

Lucas L.

Adhérer

[1] Christian Harbulot (2013) Sabordage « comment la France détruit sa propre puissance » Edition Bourin
[2] http://fr.myeurop.info/2013/04/11/sante-les-europeens-malades-de-l-austerite-7650
[3] Jacques Sapir (28 Mars 2015) Le chômage tue. Disponible sur : http://russeurope.hypotheses.org/3686
[4] Harbulot, op. cit., p.103
[5] http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=GEOEC_050_0009
[6] http://bdc.aege.fr/public/Intelligence_Economique_et_strategique_Le_cas_des_Etats_Unis.pdf
[7] Rapport du CF2R N°13 Racket américain et démission d’Etat. Le dessous des cartes du rachat d’Alstom par General Electric.
[8]  Revue Conflits N°5 (Juin 2015) Laide alimentaire, une arme de guerre économique ?
[9] Sébastien Abis et Thierry Pouch (2013) Agriculture et mondialisation : un atout géopolitique pour la France Paris : Presses de Sciences Po
[10] Éric Delbecque et Christian Harbulot (2012) La guerre économique. 2eme édition. Paris : Puf p.20
[11] Coralie Delaume (2014)  Europe, les Etats désunis. Edition Michalon p.116
[12] Jean-Michel Quatrepoint (2014) Le choc des empires Edition Gallimard. p.21
[13] Pascal Gauchon (2012) Géopolitique de la France ; plaidoyer pour la puissance. Editions Puf. Chap.7

A propos de L.

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